(Photo par Jaap Arriens/NurPhoto via Getty Images)

Des experts suggèrent d’avoir à l’œil l’application chinoise WeChat à l’approche des élections

Le média social compte un milliard d’utilisateurs sinophones dans le monde.

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07 février 2019, 8:12pm

(Photo par Jaap Arriens/NurPhoto via Getty Images)

L'article original a été publié sur VICE Canada.

Le Canada a récemment annoncé des mesures pour protéger les élections de l’influence étrangère, notamment en formant un groupe de travail responsable de contrer les « activités secrètes, clandestines ou criminelles qui entravent ou influencent les processus électoraux », et en diffusant une campagne de sensibilisation pour éduquer la population au sujet des fausses nouvelles.

« De plus en plus, l’ingérence se fait à l’aide de la haute technologie. Les médias sociaux ont été utilisés pour diffamer des élus, des robots ou des trolls suscitent l’anxiété, l’hystérie même, concernant des questions litigieuses. Les fausses nouvelles sont déguisées en information légitime », a déclaré Ralph Goodale, le ministre de la Sécurité publique.

Parmi les autres mesures, il y a la surveillance de l’activité sur les médias sociaux dans les autres pays pour repérer les vulnérabilités potentielles du Canada, ainsi que la production de rapports.

Le gouvernement parle surtout de Facebook et de Twitter, les géants américains des médias sociaux dont les PDG ont été appelés à témoigner devant le Congrès américain l’an dernier et qui sont de plus en plus scrutés après avoir permis une forte ingérence de la Russie dans les élections présidentielles de 2016.

Facebook a annoncé cette semaine l’expansion au monde entier de certaines de ses initiatives, déjà en œuvre aux États-Unis, soit le contrôle des annonceurs politiques et l’évaluation de la véracité des nouvelles. L’automne dernier, Twitter a rendu publiques des archives comprenant 10 millions de tweets et 4600 faux comptes ayant servi selon la compagnie à influencer les élections présidentielles, et affirme avoir éliminé avant les élections de mi-mandat des millions de faux comptes contrevenant à ses politiques en matière de désinformation et de propagande.

Mais WeChat, l’application de médias sociaux et de messagerie texte qui compte un milliard d’utilisateurs sinophones dans le monde et qui est connue pour son problème de propagation de fausses nouvelles, le gouvernement n’en parle pas. Pourtant, WeChat, qui compterait selon les experts environ un million d’utilisateurs au Canada, censure aussi fréquemment du contenu politique à la demande du gouvernement chinois.

WeChat ne fournit pas le nombre exact de ses utilisateurs au Canada parce qu’il ne tient pas compte du pays où ils se trouvent, et n’a pas répondu à nos questions sur son rôle dans la diffusion de nouvelles et sur la censure de contenu.

Par courriel, un porte-parole a dit que l’application ne conserve pas les conversations des utilisateurs et n’inclut pas les conversations dans ses analyses de données : elle « n’a pas pour modèle technologique le stockage et l’analyse du contenu des messages des utilisateurs ».

L’application a fait parler d’elle dans les nouvelles récemment : Karen Wang, ex-candidate libérale dans Burnaby, en Colombie-Britannique, s’en est servi pour encourager les électeurs d’origine chinoise à aller voter pour elle, la seule candidate sino-canadienne, plutôt que pour le chef du NPD, Jagmeet Singh, qui, a-t-elle fait remarquer en passant, est « d’origine indienne ». Elle a été forcée de se retirer en raison des réactions provoquées par ses messages.

L’automne dernier, des plaintes ont été transmises aux autorités de la Colombie-Britannique au sujet d'un groupe appelé Canada Wenzhou Friendship Society, qui se servait de WeChat pour offrir aux électeurs 20 $ en compensation de leurs « frais de transport » s’ils allaient voter, et le groupe les encourageait à voter pour des candidats en particulier. La Gendarmerie royale du Canada a plus tard déclaré que personne, cependant, ne s’en était déclaré « victime ».

Des observateurs craignent que les utilisateurs de WeChat soient vulnérables aux manipulations du gouvernement chinois, car l’application se soumet à ses directives de censure et fait fréquemment disparaître certains types de contenu.

« C’est immensément populaire », dit Joanna Chiu, adjointe du chef de bureau de StarMetro Vancouver, qui a révélé dans un article les agissements de Karen Wang. Elle a ajouté avoir vu des dizaines et des dizaines de groupes de discussions privés comptant près de 500 membres sino-canadiens. « C’est Facebook, Twitter, Instagram, Amazon et eBay en un, et il n’est pas inhabituel d’y passer des heures », dit-elle.

C’est aussi l’une des principales sources de nouvelles de nombreux immigrants chinois. WeChat est d'ailleurs l’outil qu’utilisent bon nombre de médias sinophones, dont des journaux grand public comme le Sing Tao Daily, propriété du Toronto Star, pour promouvoir leurs articles avec beaucoup de succès. Mais ce n’est pas toujours possible.

Le mois dernier, par exemple, StarMetro de Vancouver a rapporté que WeChat avait, à la demande du gouvernement chinois, censuré les articles sur la dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou, au cours de son enquête sur remise en liberté, puis a cessé de les censurer quand elle a été relâchée. Les médias d’information comme Sing Tao Daily doivent trouver des moyens de contourner la censure.

« Il y a un compte officiel, mais il est souvent censuré. Par exemple, s’il est question du procès de Meng Wanzhou à Vancouver, il ne sera pas permis d’en parler sur le compte public officiel que tout le monde peut trouver, explique la journaliste. Mais ils ont des personnes sur les médias sociaux qui se joignent à ces groupes, parfois à des centaines de groupes, et partagent le lien et disent : "On couvre cette histoire, on a un fil d’info en continu, allez sur notre site web." »

Sing Tao Daily n’a pas répondu à la demande d’entrevue de VICE.

D’autres types de contenu sont par contre autorisés à se propager dans l’application, comme un mème montrant des militaires chinois s’apprêtant à arrêter Michael Kovrig, un ex-diplomate canadien, qui est l’une des deux personnes arrêtées en Chine dans la foulée de l’arrestation de Meng Wanzhou.

« Plutôt que de la sympathie pour ce Canadien qui était détenu, ça attise le nationalisme, et on dit que l’homme était une menace, dit Joanna Chiu. À cause de la censure, les articles des médias indépendants portant sur des sujets délicats de vont pas apparaître facilement sur WeChat ou vont être censurés, ou ils seront partagés prudemment dans ces groupes. »

Les utilisateurs de WeChat au Canada qui ne parlent pas anglais sont particulièrement susceptibles d’être trompés, parce qu’il est possible qu’ils ne voient pas à quel point les nouvelles sont filtrées, poursuit-elle, ajoutant qu’ils n’apprendraient pas, par exemple, qu’une compensation de 20 $ pour aller voter constitue une infraction à la loi canadienne et pourrait être considérée comme de l’achat de votes.

« Si c’est aussi là où ils s’informent sur les élections canadiennes et interagissent avec des candidats comme Karen Wang, ça soulève des questions, dit-elle. Ce sont de nouveaux Canadiens, ils peuvent voter, mais l’information qu’ils ont est censurée selon les directives de la Chine. D’une certaine façon, c’est une influence indirecte du gouvernement chinois sur nos élections, et c’est un enjeu qui devrait être beaucoup plus connu. »

WeChat a déjà été accusé d’avoir fait basculer une élection à Melbourne, en Australie : une campagne de désinformation menée par des volontaires a nui au Labor Party. Des experts en sécurité sonnent maintenant l’alarme à l’approche des élections fédérales en Australie.

« L’appareil de censure se soucie surtout de la stabilité politique en Chine, des enjeux dans le pays. Je ne sais pas à quel point il s’intéresse aux élections dans d’autres pays », dit Mia Li, une ex-journaliste à Beijing qui a écrit au sujet de WeChat l’an dernier pour la revue Columbia Journalism Review.

Par contre, selon elle, si l’appareil de censure laisse passer des reportages crédibles et indépendants sur WeChat, ça reste un environnement favorable à la propagation des fausses nouvelles.

Le problème de désinformation dans WeChat est bien connu. La société mère qui possède l’application, Tencent Holdings, a déclaré dans un rapport l’an dernier qu’elle avait formé un partenariat avec 744 organisations tierces, dont la police et des agences gouvernementales pour discréditer de fausses rumeurs. En 2016, WeChat a aussi créé un compte nommé Rumour Filter pour les discréditer, que beaucoup ont jugé inadéquat, puisque c’est à Beijing qu’il revient de décider de ce qui est vrai ou faux. Des utilisateurs indépendants inquiets de la propagation de désinformation à caractère politique dans l’application travaillent aussi à vérifier les faits pour atténuer le problème.

« La qualité de l’information qu’on obtient [sur WeChat], elle a tendance à être très faible, dit Mia Li. On sait tous qu’il y a des fausses nouvelles sur Facebook. Mais là, c’est cent fois pire, parce que, si vous êtes anglophone, vous pouvez au moins consulter le Times, le Post, vous pouvez obtenir de l’information crédible. »

Beaucoup d’immigrants d’origine chinoise ont peu d’expérience de la démocratie ou de reportages justes et équilibrés, explique-t-elle.

« Vous lisez toutes ces nouvelles sur WeChat, c’est un style très étrange pour vous si vous êtes habitué à lire les vraies nouvelles, très surprenant, ajoute-t-elle. Ce n’est jamais un article objectif, il y a toujours de l’opinion. Mais pour les lecteurs d’origine chinoise, ce n’est pas surprenant, parce que c’est ce qu’est la propagande d’État. »

S’il est vrai que WeChat propage le même genre de désinformation que Facebook et Twitter, ce sont ces deux derniers qui devraient le plus inquiéter les Canadiens, selon Jevin West, professeur agrégé d’information à l’Université de Washington.

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« Le taux d’utilisation [de WeChat] est relativement bas aux États-Unis et au Canada, comparativement à d’autres médias sociaux. Mais il augmente. En raison de sa domination des médias sociaux en Chine, c’est l’un des plus populaires dans le monde, explique-t-il. Il va continuer à croître hors de Chine. Alors, oui, les gouvernements devraient en tenir compte, mais je me concentrerais quand même sur les médias sociaux les plus populaires (Facebook, Twitter, etc.) dans le cycle électoral actuel. »

En réponse à nos questions au sujet de WeChat, le Bureau du Conseil privé n’a pas mentionné WeChat en particulier, mais affirme que le gouvernement a mis « un plan solide en place pour protéger nos institutions et nos processus démocratiques de l’ingérence à l’approche des élections générales de 2019 ».

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