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Jurassic Park, c'est du pipeau

Selon un généticien, on ne pourra jamais faire revivre les dinosaures
06 maart 2012, 11:00pm

Je n'ai jamais eu à me justifier d'aimer le film Jurassic Park, pourtant je suis intimement persuadée que j'aurais tous les arguments du monde derrière moi si j'étais amenée à le faire. Comme chacun sait, l'extinction du Crétacé a eu lieu il y a quelques 65 millions d'années, provoquée par une juxtaposition de facteurs de type irruptions volcaniques, régressions marines ainsi que la chute d'un astéroïde colossal qui a plongé la terre dans le froid et les ténèbres pendant plusieurs années. Ce triste évènement a marqué le début de l’ère cénozoïque, ainsi que la fin du règne des dinosaures. Leur disparition n'a presque jamais cessé d'alimenter les passions de l'homme moderne, à ce point que leur résurrection est devenue un des plus grands fantasmes scientifiques, quelque part entre la fabrication de l'élixir de Jouvence et la téléportation.

Au cours des années 1980, les recherches de l'entomologiste George Poinar Jr. ont montré qu’il était possible d’extraire de l’ADN ancien à partir d’ambre fossilisée, inspirant ainsi Michael Crichton pour le roman Jurassic Park. En 1993, Steven Spielberg en réalisait l’adaptation cinématographique, aujourd’hui considérée comme une des représentations les plus réalistes des dinosaures au cinéma.

Malheureusement, de nombreux mythes se sont effondrés avec le progrès des recherches. Plusieurs paléontologues maintiennent par exemple que le Tyrannosaurus rex n’était qu'un charognard plumé aux bras atrophiés – et qu’il n'aurait jamais été capable de rattraper une Jeep en pleine course. Je me suis entretenue avec Ludovic Orlando, le paléogénéticien auteur de L'Anti-Jurassic Park, afin d'envisager avec lui une possible résurrection des dinosaures. Ça a l'air assez mal parti.

Est-ce qu’il est probable qu’on puisse un jour retrouver de l’ADN de dinosaure ?

Ludovic Orlando : Aujourd’hui,on arrive à remonter à plusieurs dizaines de milliers d'années, et l’année dernière, il y a eu un article rapportant le génome mitochondrial d'un ours polaire qui avait près de cent mille ans. Mais ça ne se chiffre certainement pas en plusieurs millions d'années.Des études cinétiques de dégradation de l'ADN ont été faites dans les régions les plus arctiques de notre planète, où on a étudié la dégradation qui fait que les deux hélices de l'ADN se joignent l'une à l'autre. Il y a deux hélices dans l’ADN. Si elles sont jointes, on ne peut donc plus l'ouvrir ou y accéder pour du séquençage, par exemple.

Je croyais que George Poinar Jr. avait réussi à extraire l'ADN d'un insecte fossilisé de plusieurs millions d’années.

Autant que je me souvienne, c'était un termite retrouvé dans de l'ambre dominicaine. Mais elle a été analysée à nouveau en 1997, et on a vu qu’il s’agissait d’une séquence de champignon. Bien sûr, j'aurais rêvé que ce soit possible, parce que ça ouvrirait la porte à beaucoup de choses, mais tout ce qui a été fait à l'époque a été discrédité par la suite. Je ne dis pas pour ce qui est des protéines –certains prétendent que c'est possible, même pour les dinosaures.

On pourrait se servir des protéines comme de l'ADN ?

Je reste encore un peu sceptique, mais récemment on a vu que l'on pouvait avoir autant de traces de protéines qu'on peut avoir de traces d'ADN. Maintenant, tout le jeu va consister à voir si finalement, ce ne sont pas les protéines qui seraient les meilleurs marqueurs des espèces plus anciennes. Mais l’ADN demeure plus informatif. À ce jour, je ne pense pas que ce qui a été décrit pour les dinosaures soit crédible. Dans mon domaine, on irait même jusqu'à qualifier ça de complètement...

Impossible.

Pour que ça marche, il faudrait que ce soit un moustique congelé dans des environnements polaires encore plus polaires que tous ceux qu'on n’a jamais connu sur Terre, et qu'il n'ait jamais décongelé depuis. L'ADN survit en minuscules fragments, et à ce moment-là, l'information contenue est complètement inutile parce que la même petite séquence peut se placer en plein d'endroits d'un même génome, simplement par le fait du hasard. On se retrouve avec un puzzle qui contient des milliards de pièces et qu’on peut agencer de milliards de façons différentes.

C'est impossible de compléter de l'ADN ancien avec autre chose ? Avec de l’ADN de grenouille par exemple, comme il est stipulé dans le film.

C'est faisable, mais on n’arriverait certainement pas à ce qu'on pense. Tout n'est pas dans le génotype. Il y a un niveau de codage de l'information, l'épigénétique, qui est portée par l'ADN non pas par les lettres mais par la modification des lettres. Ça contraint l'aspect de la mise en œuvre de votre information. Si vous amenez l'essentiel d'un génome qui vient d'ailleurs dans quelque chose d'une autre espèce, ce n'est pas dit que ça se mettra en œuvre facilement.

J'ai vu que des paléontologues comme Jack Horner voulaient s’appuyer sur une autre méthode. À un certain stade de développement, les embryons de poulets présenteraient plusieurs traits dinosauriens et ils voudraient influencer leur croissance.

Pour moi ça relève de la tératogénie. Je doute qu'on trouve un dosage parfait pour reconstruire quelque chose de viable et qui ressemblerait à un « pouletosaure ». On obtiendrait juste un monstre, comme il en existe dans beaucoup de laboratoires et qui généralement se sont arrêtés à des stades de vieillissement précoces. Peut-être qu'un jour on arrivera à une compréhension assez fine du développement du poulet pour savoir comment modifier telle ou telle partie, de telle sorte qu'on puisse prédire un phénotype.

Et donc là, on pourrait peut-être espérer –

Pas vraiment. Je ne vois pas où serait le lien avec les dinosaures. La seule vertu scientifique qu'il y aurait à faire, ce serait de comprendre le mécanisme derrière tout ça, et non pas le détourner dans l'idée de créer une chimère.

Vous ne voyez aucun intérêt à faire revivre des espèces disparues ?

Non. Si ce n'est la fascination qu'on a pour tout ce qui est macabre. Il s’agirait de basculer l'ordre naturel des choses, ce qui donnerait à l’espèce humaine un sentiment de puissance. C’est tout simplement une défiance envers une entité supra naturelle que certains appellent Dieu.

Il s'agit avant tout d'un point de vue politique, et c'est ce qui est en train de se jouer pour beaucoup d'espèces dont l'extinction est programmée. L'effort qui consiste à les sauver ne se chiffre ni en développement technologique ni en milliards de dollars : il s'agit juste de prendre la décision politique de le faire.

Vous me faites penser au personnage de Jeff Goldblum dans le film lorsqu’il dit quelque chose comme « À force de se demander comment, on a oublié de se demander pourquoi ».

Exactement. En même temps, je vous dis ça, mais je serai le premier à acheter mon ticket si un Jurassic Park réel devait ouvrir.