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      La nouvelle aliénation du travail : Jean-Baptiste Malet s’est infiltré dans les entrepôts d’Amazon

      November 7, 2013

      Par Sonia Lounes

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      Amazon a été créé à Seattle en 1994 par Jeff Bezos. À l’origine, Amazon était une plateforme en ligne de vente de livres, mais le site s’est depuis diversifié pour proposer toutes sortes de produits culturels. Le succès commercial d’Amazon tient, pour faire vite, à l’étendue de son catalogue et à la rapidité d’exécution des commandes passées sur le site. En 2012, la multinationale a fait plus de 61 milliards d'euros de chiffre d'affaires.

      À force de lire des portraits flatteurs de Jeff Bezos, 19e fortune mondiale, on a tendance à oublier que le succès de son entreprise doit être remis en question, notamment du fait des conditions de travail des ouvriers qui bossent dans ses entrepôts logistiques. Découvrir ce qui se trame dans les dits entrepôts n'est pas une mince affaire : que ça soit en France ou dans les autres pays, Amazon cultive le secret – et pour cause. Si la devise adressée à ses employés est « work hard, have fun, make history » [travaillez dur, amusez-vous, faites l’histoire], il semblerait que seule la première proposition soit juste. En 2008 en Grande-Bretagne, en 2013 en Allemagne, les conditions de travail dans les entrepôts d’Amazon ont été dénoncées – interdiction de parler pendant le temps de travail, fouilles quotidiennes, mise en concurrence des employés, cadences inhumaines…

      En France, c’est à Jean-Baptiste Malet, un journaliste de 26 ans, qu’on sait gré d’avoir tiré la sonnette d’alarme. C’est le seul journaliste français à s'être infiltré dans les immenses entrepôts logistiques d'Amazon, interdits à tous sauf aux employés. En novembre 2012, il est parvenu à s’y faire embaucher, via une agence d'intérim, pour le rush de Noël ; une expérience qui a duré trois mois et qu’il relate dans son livre En Amazonie, Infiltré dans le « meilleur des mondes »publié chez Fayard. Ironie de l’histoire, son livre est disponible sur le site Amazon.fr. On lui a écrit pour lui poser quelques questions sur l’aliénation du travail au XXIe siècle.


      Jean-Baptiste Malet ; photo : David Latour

      Pourquoi avez-vous décidé d’infiltrer Amazon ?
      À l'origine, je ne cherchais pas à m'infiltrer mais je voulais simplement écrire un reportage sur les conditions de travail chez Amazon. Je souhaitais savoir comment était traitée une commande dans un entrepôt logistique et quelle était la nature du travail. J'ai décidé d'infiltrer Amazon seulement après avoir cherché à rencontrer des employés d’Amazon à la sortie de leur travail, aux abords de l'entrepôt logistique de Montélimar, dans la Drôme. Il faut savoir que la multinationale Amazon refuse de répondre aux questions de la plupart des journalistes dès lors que ces derniers souhaitent évoquer les conditions de travail, qui s'avèrent très pénibles, de ses salariés. Sur place, à ma grande surprise, j'ai rencontré comme simple journaliste des personnes effrayées à l'idée de parler de leur quotidien à la chaîne. Ils me disaient : « Je n’ai pas le droit », ou encore : « Je pourrais me faire licencier si je parle à la presse. » Il ne faut pas oublier que quand le site de Chalon-sur-Saône a été inauguré, l’an dernier, par le ministre Arnaud Montebourg, même les journalistes de la presse locale n’ont pas été autorisés à visiter l’entrepôt !

      C’est donc pour cela que vous avez décidé d’infiltrer l’entreprise. Comment vous vous y êtes pris ?
      Je me suis fait embaucher comme intérimaire durant la période de pointe, en novembre 2012. Ce culte du secret que j’évoquais plus tôt s’est précisé dès l’entretien chez Adecco, l’une des boîtes d'intérim qui « fournit » à Amazon ses intérimaires, puisque l’on m’a fait signer une clause de confidentialité parfaitement illégale. Selon cette clause, je n’avais le droit de parler à personne, pas même à ma famille, de ce qui se passait sur mon lieu de travail – aucun intérimaire n'a pourtant accès à des secrets industriels. C'est ça, l‘envers de l’écran, l'une des faces cachées de l'économique numérique.

      Pourriez-vous décrire ce que vous avez vécu en allant travailler chez Amazon ?
      Je travaillais en équipe de nuit. La prise de poste se faisait à 21 h 30 et le « shift » se terminait à 4 h 50. Officiellement, selon l’agence d’intérim, je marchais plus de 20 km par nuit – en réalité, selon les syndicalistes, ce chiffre est plus élevé. Le trajet du retour en voiture était assez effrayant quand on connaît les statistiques du nombre d'accidents de la route mortels chez les travailleurs de nuit qui, épuisés et habitués au même parcours, se tuent régulièrement sur leur trajet travail-domicile. J'avais pour habitude d'écouter à plein volume des standards de rock lors de ce trajet et je dois avouer que c'était bien souvent un instant de solitude extrêmement agréable. Car une fois la nuit de travail chez Amazon terminée et une fois rentré dans ma colocation temporaire à Montélimar, il fallait que je pense à mon travail d’écriture et de synthèse.

      Oui, vous aviez deux jobs à plein-temps. C’est alors que commençait votre travail de journaliste.
      Oui. Il me fallait consigner les « choses vues ». Après un petit-déjeuner et une douche, j'écrivais pendant une heure tout en regardant le soleil se lever. Ce qui fait la spécificité des « usines logistiques » Amazon par rapport aux autres usines, c’est le conditionnement psychologique qui y est exercé. Cela génère des dialogues atypiques, une ambiance particulière. Les salariés sont surveillés en permanence par la machine scanner avec laquelle ils travaillent : c'est une machine reliée à un réseau wifi, qui donne au chef la position exacte de chaque travailleur, son rythme de travail, et sa productivité est enregistrée en permanence, à la seconde. La peur de chacun fausse également l'expression des uns et des autres, qui vont parfois vous dire du bien du système Amazon pour se protéger alors que vous découvrez dans un autre contexte qu'ils sont sympathisants de la CGT.

      Sur la durée, avez-vous ressenti une forme d'aliénation, de découragement ?
      En tant qu'infiltré, je ne peux pas dire que mon expérience soit identique à celle d'un travailleur en CDI car, si je partage pour un temps sa condition sociale au moment où je suis infiltré, je ne suis pas pour autant un ouvrier au sens strict, au sens de ma condition sociale. Cela offre des dissonances riches, des visions du monde contrastées, à mon sens primordiales pour comprendre la condition de l'homme moderne, et plus précisément la « condition ouvrière » pour reprendre le titre d'un ouvrage de la philosophe Simone Weil qui m'a beaucoup influencé. Cependant, oui, je ne suis pas allé faire du tourisme en usine et j'ai ressenti une véritable aliénation. Elle est inéluctablement liée au travail en lui-même : beaucoup le savent. C'est même selon moi un marqueur de classe, un marqueur entre ceux qui en ont fait l'expérience et comprennent que le travail les engage dans un processus productif, et ceux qui en ignorent parfaitement les réalités et qui appartiennent ainsi à une autre classe, celle où l'on consomme le travail des autres davantage que l'on produit pour les autres, ce qui n'est aucunement stigmatisant, mais qui reste une réalité sociale selon moi. Combien d'entre nous, élevés dans la société de consommation, ont été des consommateurs purs avant de découvrir le monde du travail ? Cet univers impitoyable est aussi celui où nous découvrons le monde sous son vrai jour. Dès lors, il nous est possible de nous positionner, de choisir notre camp, de savoir si nous voulons cautionner les mécanismes de la société ou au contraire tenter de la transformer. Si je raconte dans mon livre l'effet physique, biologique, du travail aliénant, je ne le fais pas pour parler de moi, car j'ai fait beaucoup de petits jobs et je sais que le travail en usine est pénible. Je n'avais pas besoin d'aller chez Amazon pour le découvrir. En revanche, en tant qu'auteur, décrire les effets pénibles, la fatigue, mettre des mots sur des choses ressenties permet de donner une consistance au réel partagée avec le lecteur. Cela rend visible le travail et la souffrance qu'il génère. Cela rend visible les mécanismes de l'exploitation. Cela donne du relief à cette économie numérique faite à partir du travail de femmes et d'hommes que certains voudraient présenter de manière purement virtuelle. Cela permet d'expliquer comment Bezos est la 19e fortune de la planète.

      À lire votre enquête infiltrée, on se dit que Amazon a créé son propre code du travail.
      Partout où Amazon est implanté, partout où Amazon gère des activités logistiques faisant de lui le numéro 1 mondial de la vente en ligne, Amazon adopte le même management, la même idéologie, les mêmes règles, les mêmes process, à de très rares exceptions culturelles près. Mon expérience de travailleur infiltré chez Amazon et les nombreux témoignages que j'ai pu recueillir chez des ouvriers ou des cadres de l'entreprise vont tous dans le même sens : Amazon ne respecte pas les législations concernant le droit du travail. Les infractions sont très nombreuses et c'est pour cela que j'y ai consacré un livre. Outre les pressions psychologiques, les travailleurs n'ont par exemple pas de cadence imposée : on ne leur demande pas de respecter un taux de productivité précis. C'est pire : on leur demande chaque jour d'aller plus vite que la veille. Les travailleurs sont placés en concurrence les uns par rapport aux autres. Ils sont amenés à se dénoncer mutuellement si par exemple certains d'entre eux discutent au lieu de travailler.

      Comment les incite-t-on à faire cela ?
      Je décris dans mon livre une scène de délation. La chose est subtile. Chez Amazon, on vous demande de « faire remonter les anomalies ». Cela peut-être un carton qui bouche un couloir. Mais cela peut également être deux collègues qui bavardent au lieu de travailler. Cela engendre une baisse de productivité. C'est donc une anomalie. Il faut donc la signaler. Si vous ne faites pas remonter d'anomalie, cela vous est signalé lors des entretiens individuels fréquents avec les managers. Il faut bien se figurer que l'organisation du travail chez Amazon est une forme de collectivisme.

      Est-ce qu’avec Amazon, on revient à la condition ouvrière de l’âge industriel ?
      Il s’agit d’un travail sans répit, mais ce n'est pas un simple travail ouvrier pénible : c'est un nouveau travail ouvrier qui n'existait pas au XXe siècle, où l'idéologie et le paternalisme occupe une grande place. Il faut bien comprendre que la vente en ligne et les systèmes de drive-in, vont se multiplier. Ils nous posent de nouveaux défis et ils posent effectivement de nouveaux défis en ce qui concerne le respect des progrès sociaux acquis jadis de haute lutte par le mouvement ouvrier.

      Il est possible de douter de la légalité des fouilles quotidiennes au travail ; en outre, cette pratique ne met-elle pas en lumière une grosse limite du système Amazon, dans la mesure où l’entreprise suppose que ses salariés n'ont aucune loyauté pour elle ?
      Parce qu'Amazon considère que tout travailleur est un voleur potentiel, les travailleurs sont fouillés dès qu'ils entrent ou sortent de l'entrepôt, sur un temps non rémunéré, pouvant aller jusqu'à 40 minutes par semaine. Aux États-Unis, des travailleurs viennent de déposer des plaintes à ce sujet. La réalité, c'est que les gens qui travaillent chez Amazon sont justement des gens loyaux qui essaient simplement de gagner honnêtement leur vie. La plupart des ouvriers que j'ai interrogés à ce sujet ont en général entre 25 et 35 ans, la moyenne d'âge chez Amazon. Ces ouvriers m'ont souvent répété que s'ils étaient des voleurs ou des voyous, ils ne viendraient pas travailler chez Amazon mais se lanceraient justement dans des activités illicites, comme le vol ou le deal, plutôt que de se lever à 5 heures du matin pour pointer à l'usine. Cette pratique de fouille est vécue comme humiliante et anxiogène.


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      Vous expliquez que dans le cadre du travail, vos supérieurs vous encouragent, vous félicitent, et organisent une convivialité artificielle – notamment à travers le tutoiement obligatoire et les pratiques de « have fun ».
      Oui. « Work hard, have fun, make history » dit le slogan d'Amazon placardé dans toutes ses usines logistiques. Outre les lipdubs, les soirées bowling, les chasses aux œufs à Pâques sur le parking et autres événements paternalistes que savent organiser de nombreuses entreprises états-uniennes pour générer une cohésion de la masse salariale, et bien que certaines de ces techniques d'actions psychologiques existent parfois dans d'autres entreprises, Amazon cultive sa différence. D'abord, en mêlant le « fun » de façade à une organisation martiale dans ses entrepôts où chaque travailleur est épié, surveillé, éventuellement dénoncé, suivi à la trace par son outil de travail. Amazon, avec le « have fun » essaie d’organiser la vie des travailleurs durant le travail et en dehors du travail. C'est une vraie stratégie de conquête des cœurs et des esprits. C'est un rapport très idéologique au travail que je décris dans mon livre.

      Pourquoi organiser des événements tels qu'une chasse aux œufs dans le parking de l'entrepôt à Pâques ? Les employés ne sont pas aussi dupes.
      Il ne s'agit pas en réalité d'être « dupes » ou non. Il faut se replacer dans le contexte d'un travail ouvrier pénible qui aspire votre énergie, votre enthousiasme, qui conditionne par des discours quotidiens la manière dont vous percevez votre travail, votre entourage, vos collègues. Travailler chez Amazon, c'est travailler en équipe même si l'on n'a pas le droit de parler durant le travail et que l'on n’a pas le temps de le faire durant les pauses extrêmement courtes. Mais quand vous avez terminé le travail, même si vous pensez qu'Amazon vous exploite, partager un moment de convivialité avec vos collègues est quelque chose qui relève du désir humain. Chez Amazon, le « have fun » devient donc quelque chose de fondamental, une sorte d'oxygène social sans lequel la réalité du travail pourrait apparaître sous son vrai jour : une exploitation édifiante où des jeunes travailleurs réduits à l'état de robots hébétés doivent travailler sans relâche pour un salaire de misère afin de faire en sorte que Jeff Bezos puisse encore monter dans le classement des plus riches milliardaires de la planète. Je précise dans mon livre que les emplois créés chez Amazon concurrencent directement le commerce de proximité : je cite une étude qui montre qu'Amazon détruit plus d'emplois dans le commerce de proximité que l'entreprise n'en génère dans ses usines. D'autant qu'il s'agit d'emplois de nature différente.

      Connaissez-vous le système Amazon Mechanical Turk, qui viole allègrement le Code du travail – qui ne recrute même pas en intérim puisque le seul fait d'avoir un compte là-bas suffit à être embauché, avec parfois des tâches qui sont rémunérées à... cinq centimes. Comment est-il possible qu’une telle aberration puisse exister en France ?
      Oui, je connais Mechanical Turk. Je ne sais pas si ce système viole le Code du travail mais je sais que le journal Le Monde Diplomatique lui a consacré un excellent article par le passé. Il faut savoir que les principes de Jeff Bezos sont idéologiques. Jeff Bezos est un idéologue, quelqu'un qui fait de la politique au quotidien, non pas dans un parti, mais depuis la tête de sa multinationale. Ses principes sont libertariens. Ce milliardaire considère que les législations des États souverains, notamment le droit du travail qui protège les plus faibles, sont des freins dans son activité économique. Ce qui lui importe, c'est le profit avant tout.

      Après avoir sorti votre livre, des travailleurs d’Amazon ont-ils pris contact avec vous ? N’avez-vous pas appréhendé certains retours pour avoir violé votre « engagement de confidentialité » ?
      Des travailleurs et ex-travailleurs m'ont contacté pour me faire part de leur témoignage, souvent très douloureux. En les écoutant, j'ai réalisé une nouvelle fois à quel point il était important de parler de leurs conditions de travail pour que chacun puisse disposer d'éléments précis à propos d'Amazon, pour réfléchir et débattre à partir de nombreux faits concrets, et non seulement à partir d'articles hagiographiques de la presse. Je ne sais pas si Jeff Bezos est ou non un type génial comme l'écrivent certains journalistes probablement très heureux de leur machine Kindle fabriquée en Chine ; mais en revanche, je sais que Jeff Bezos est un exploiteur.

      Après le fordisme, le toyotisme… peut-on parler d’amazonisme ou de bezosisme ?
      Non, ce serait faire trop d'hommage à Bezos qui n'est pas selon moi un génie de l'industrie malgré ses performances boursières. Pour vous répondre précisément, Amazon utilise la technique de management « 5 S » née chez Toyota dans ses entrepôts.

      Vous devez probablement le savoir, lorsqu’on tape le nom de votre ouvrage dans Google, le premier résultat qui sort est – sans surprise – le site Amazon, qui vend votre livre. Vous en pensez quoi ?
      Que c'est un coup de maître d'Amazon qui m'a donné beaucoup de fil à retordre dans les médias. En faisant cela, ils ont obtenu ce qu'ils souhaitaient : faire en sorte que je passe pour un journaliste entretenant une contradiction, un journaliste dénonçant un système qui lui permet de vendre son livre. C'est très bien joué de leur part. Ce qu'ils ne savent peut-être pas, c'est que des anciens clients d'Amazon m'écrivent aussi pour me dire : « Votre livre est le dernier article que j'ai commandé chez Amazon avant de fermer définitivement mon compte. »

      Le reportage de Jean-Baptiste Malet est disponible dans Le Monde Diplomatique, en vente en kiosques ce mois-ci. Il a suscité une question de la députée EELV Isabelle Attard dans l’hémicycle de l'Assemblée nationale auprès du ministre du Travail Michel Sapin.

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      Thèmes: Amazon, Jean-Baptiste Malet, aliénation du travail, entrepôts logistiques, Jeff Bezos

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