©2014 VICE Media LLC

    The VICE Channels

      Distant Planet

      February 20, 2013

       

      Dès 1964, Arthur C. Clarke avait prédit que les imprimantes 3D bouleverseraient nos industries. Cependant, il n’avait probablement pas imaginé qu’elles conduiraient des hordes de jeunes à moustaches grasses et chemises à carreaux à se disputer des tranches de jambon de pays pendant que les guitares des Meatballs succéderaient à celles des Weird Feet dans les rayons charcuterie des hypermarchés Tapas N’Chino du monde entier. Mon plus grand regret n’est pas que la Tapas N’Chino (qu’on appelait de mon temps garage) existe encore – alors que dans quelques heures décollera le premier vol habité pour Mars – mais de ne pas avoir deviné plus tôt que les pubards nous feraient payer le prix de cette technologie qui a bouleversé les trente-quatre premières années de ce siècle.

      Pourtant, dès le début des années 2000, Abercrombie & Fitch et leur marketing « tribal et polysensoriel » préfiguraient ce qu’il adviendrait des productions manufacturières, une fois leur sort scellé par la démocratisation de l’impression tridimensionnelle. Depuis qu’il suffit de télécharger quelques fichiers pour se doter d’un frigo et le remplir de steaks de synthèse, les commerces (à l’exception bien sûr des distributeurs de matières premières) se sont lancés dans une fuite en avant en direction des concept stores les plus improbables afin d’écouler ce qui sort encore des chaînes de montage. Faute de supériorité technique ou d’autres qualités propres à faire valoir face aux équivalents DIY moins onéreux, il a fallu doter d’une image forte chaque brosse à dents, attribuer une plus-value culturelle à la moindre bombe de dégrippant. Aux abois, les financiers ont donné carte blanche aux communicants et permis aux brainstormings les plus absurdes de se concrétiser. Mais comme le futurologue Thomas Frey l’avait prévu en 2012, rien – pas même le hp-bbq-stoner ni l’habit’house – n’a pu empêcher la destruction de deux milliards d’emplois ces vingt dernières années, conséquence inéluctable de cette redistribution des moyens de production et des progrès de l’automatisation des services. Dès lors, les magasins ne s’adressèrent plus qu’à une élite capable de payer des objets dont plus de 60 % du prix de vente sert à concrétiser les fantasmes de cokeheads.

      Mais cela vous le saviez déjà, en revanche les plus jeunes d’entre vous n’ont pas assisté aux prémices de ce phénomène. Quelques années plus tôt l’industrie musicale avait déjà subi les conséquences de la révolution numérique. À l’exception de quelques connards minoritaires, tout le monde se réjouissait alors de la libre diffusion des musiques sans songer aux nouveaux moyens de rentabiliser leurs produits que nous réservaient les majors. Le marketing sonore, le sound design et la synchro (devenus les seuls débouchés viables des musiques de salon) permirent aux marchands de smoothies et de téléphonie mobile de jouer aux prescripteurs de tendances. C’est ainsi qu’à grand renfort de campagnes de pub et de concours de SPL entre enseignes, le rap est devenu Alpine Bass, la gentrification commerciale s’était imposée. L’arrivée des imprimantes 3D n’a fait que sceller l’union sacrée entre deux industries en péril et confirmer les effets positifs des musiques de Perez et Yan Wagner sur les ventes de Cuir Center. L’autre conséquence immédiate fut la spectacularisation croissante des concerts et des DJ-sets, devenus des live shows mis en scène par des créatifs 2.0. Ces derniers ont redoublé d’efforts pour rendre plus attrayante la principale source de revenus d’une industrie qui ne vendait plus rien de matériel, en convoquant la transdisciplinarité, l’interactivité avec le public et les technologies Samsung. À défaut d’objet, on nous a vendu une « expérience sensorielle totale » et les musiques électroniques sont devenues ce qu’au crépuscule du XXe siècle on ne voyait que dans les spectacles historiques de province et les cérémonies sportives internationales embarrassantes : des spectacles son et lumière.

      Je ne prétends pas que la musique de ma jeunesse valait mieux que celle d’aujourd’hui et je me réjouis du succès fulgurant du Hate’n’B qui confirme les vieilles prédictions de Kelly Slaughter – un de mes anciens collègues du temps où j’écrivais pour VICE avant que cela ne devienne l’empire de la communication que vous connaissez. Mais comme un vrai vieux je ne peux m’empêcher de regretter l’époque où les clubs n’étaient pas envahis de projections 3D et ne servaient pas uniquement au lancement de boissons énergisantes stylées ou de tennis chinoises décomplexées. On s’y rend bien toujours pour les mêmes raisons que de mon temps : serrer des meufs. Mais le non-renouvellement des générations y a rendu rares les moins de 25 ans et ce vieillissement de la population couplé aux progrès du S.E.N.S. d’Aubrey De Grey (Strategies for Engineered Negligible Senescence) pousse les tristes célibatards de la génération Y à continuer de s’y précipiter après leurs cocktails dînatoires pour profiter de leur dernière réjuvénation et s’enfiler quelques traces d’Eteplirin fraîchement imprimée sur chemputer. Aussi, je n’assisterai pas à la reformation holographique événement de Club Cheval ce soir au Toshibadrome pour le lancement de l’édition spéciale Powerade White Goose. Je préfère regarder le décollage de la première mission habitée vers Mars – retransmise par VICE depuis les zones tribales soudano-sahéliennes – à l’occasion de la mise sur le marché de la nouvelle gamme de carburant Redbull Halal Motors. Et peut-être en profiter pour m’imprimer un Glock 55 puisque j’ai rien d’autre à faire.

      PTA vs. Derrick Carter vs. KLF – Untitled (DLF666), White Label
      Inc. – No World (CAD-3302), 4AD, Londres
      Inkswel, Freekwency –
      So Over It/Just For Two (HS001), Hot Shot Sound, Melbourne
      Ben Theroom –
      SUV Democrats (COMA03), Comarse Records, Paris
      V/A –
      Stones Throw & Leaving Records: Dual Form (STH2306), Stones Throw, Los Angeles

      Commentaires