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      Un jour dans la vie d'un partisan des Frères musulmans en Égypte

      February 17, 2014

      Par Peter Schwartzstein

      Photo de H. Elrasam, via Wikimedia Commons

      La plupart du temps, Fayçal [son nom a été changé] oublie que des billes de plomb se trouvent logées dans différentes parties de son visage. Parfois, quand il joue au foot notamment, il ressent la douleur. Certaines nuits, elles l'empêchent de dormir. Avec la crainte d'une infection, c'est seulement maintenant qu'il se préoccupe de la situation dans laquelle il est fourré et qui l'empêche de bénéficier de soins.

      « Si je vais à l'hôpital, je me ferai arrêter », m'a affirmé à voix basse ce grand jeune homme mince de 25 ans.

      Fayçal est plus que paranoïaque. Lors de notre interview dans un petit café de quartier, tard le soir, il ne pouvait s’empêcher de lorgner les autres clients. Il s’est tordu les mains quand un camion de l'armée est passé à proximité. Mais, sa peur de l’hôpital s'explique aisément : des dizaines de partisans des Frères musulmans blessés se seraient fait arrêter suite à une dénonciation du personnel hospitalier. Fayçal craint de connaître le même sort.

      Sa première blessure remonte au 14 août dernier. En ce jour funeste, la police a démantelé dans le sang les camps des places Rabaa al-Adawiya et Nahda, occupés par des sympathisants du président déchu Mohammed Morsi. Deux mois plus tard, lors d'une manifestation en souvenir de la guerre israélo-arabe de 1973, au moment où lui et des centaines d'autres partisans des Frères musulmans ont tenté d'envahir la place Tahrir, il s'est fait tirer dessus à trois reprises.

      L'un de ses amis médecins – lui aussi partisan de Morsi – a soigné ses blessures les moins compliquées. Il a notamment extrait 14 billes de plomb et une balle de ses bras et de ses épaules. Mais, les trois restantes – logées dans sa mâchoire, son front et près de son œil gauche – nécessitent des procédures bien plus complexes, qui ne peuvent être effectuées qu'en clinique.

      Ce 14 août, j'ai croisé Fayçal peu avant qu'il ne se fasse tirer dessus, alors que je couvrais les affrontements du camp de la place Nahda, devant l'université, à Gizeh – une riche banlieue du Caire. Le deuxième camp pro-Morsi de la ville se faisait démanteler dans la violence quand plusieurs centaines de sympathisants de l'ancien président s'en sont pris aux forces de police. Plusieurs agents ont été tués, leur équipement anti-émeute a été volé et un bus de police a été incendié. Les manifestants étaient enragés face à l'excès de violence des forces de sécurité et prévoyaient de s'installer sur le rond-point de l'une des principales intersections de la ville.

      La situation n'a fait qu'empirer et la mosquée du coin s'est vite transformée en morgue de fortune.

      À un moment, au milieu de tout ce bordel, j'ai perdu la trace de Fayçal. Un épais voile de fumée noire, censé atténuer les effets du gaz lacrymogène, émanait de pneus enflammés. Je suis allé inspecter la vingtaine de corps que comptait la morgue. Il faisait très chaud et l'air conditionné ne fonctionnait plus. Les corps puaient. Quelques-uns des cadavres étaient méconnaissables. Néanmoins, Fayçal n'en faisait pas partie. Une rumeur circulait : certains cadavres se seraient fait embarquer afin de ne pas pouvoir être identifiés. Je me suis demandé si c'est ce qui était arrivé à mon ami ingénieur.

      Mais, contrairement aux 700 partisans des Frères musulmans et à la cinquantaine de policiers morts ce jour-là, Fayçal était toujours en vie. Néanmoins, son corps était criblé de grenailles (tirées par des armes habituellement utilisées par les criminels égyptiens) et d'une balle réelle, tirée selon lui depuis le balcon d'un immeuble.

      Affaibli par ses blessures et étourdi par le bruit qu’ont supporté ses oreilles durant plusieurs heures, il a réussi à franchir les checkpoints militaires cernant la ville. Une fois rentré chez lui, il s'est écroulé de fatigue et a dormi 18 heures d’affilée.

      Si les proches de Fayçal désapprouvent son militantisme, ils ne souhaitent pas qu’il se fasse arrêter. Alors, ils l'ont conduit loin du Caire.

      Pendant deux semaines, Fayçal a fait profil bas et a récupéré de la plupart de ses blessures dans une ville côtière. Dans un excès de paranoïa et par peur de se faire traquer par les autorités, il a jeté son téléphone. Il a aussi rasé sa longue barbe quand il a appris que la police surveillait particulièrement les barbus – en Égypte, ce signe distinctif est associé à l'islamisme –, et il s'est mis à porter des chemises à manches longues afin de cacher ses blessures.

      Fayçal n'est qu'un tout petit maillon de l'Alliance anti-coup d'État – groupe organisant des manifestations hebdomadaires appelant au retour du président déchu. Il n'a jamais officiellement rejoint les Frères musulmans et, la première fois que je l'ai rencontré, en avril, il n'avait que peu de sympathie pour l'organisation fraîchement interdite, à nouveau. Je me souviens de l'avoir entendu me dire : « Morsi ne sert à rien. » Le coup d'État militaire soutenu par la population s’est chargé de le faire changer d’avis.

      « Morsi est un démocrate », affirme-il désormais, ressassant ainsi la punchline des Frères. Aujourd'hui, il nie avoir par le passé dénigré l'organisation et évite de parler des échecs de l’ancien président. La plupart du temps, je dois me pencher pour entendre ce qu'il me dit. Néanmoins, il n'a aucun problème à exprimer clairement son avis sur l'armée. « Un beau matin, l'armée s'est réveillée et s'est mise en tête de diriger le pays grâce à ses armes », a-t-il crié, attirant seulement des regards suspicieux de la part des gens assis autour de nous.

      Quand je l'ai interrogé sur les attaques islamistes contre les Coptes – attaques dont le nombre n'a cessé de grandir durant la courte présidence de Morsi, avant d'exploser avec le chaos de cet été –, sa confiance a disparu et son visage a pâli. Il s'est absenté aux toilettes pendant plusieurs minutes avant de se lancer dans une nouvelle théorie conspirationiste. Selon lui, les services de sécurité du pays seraient responsables de ces attaques : « Ils ont brûlé les églises de sorte à attirer l'attention là-dessus et non sur les massacres qu'ils perpétraient dans nos camps. »

      Dans un pays comme l'Égypte où les théories farfelues sont légion, il est fréquent d'entendre ce genre d'histoires. Alors que Fayçal affirme qu'il n'a aucun problème avec les autres communautés religieuses du pays, certains de ses compatriotes ne semblent pas si ouverts. Dans le même élan conspirationiste, alors que je recherchais désespérément Fayçal en ce funèbre jour d'août, Hossam Ali, un étudiant, m'a confié que les « Chrétiens [étaient] des traîtres à l'Égypte ».

      À l'époque, les partisans de Morsi pensaient que le retour au pouvoir de leur leader prendrait au maximum un ou deux mois. « On ne pourra pas nous arrêter », m'avait annoncé un membre des Frères musulmans alors que je couvrais une manifestation, en septembre dernier.

      Le coup d'État a créé une division dans l’ancien groupe d'amis de Fayçal : il y a ceux qui soutiennent l’armée, ceux qui s’y opposent et ceux qui souhaitent le retour de Morsi – dont le nombre ne cesse de décliner. Mahmoud, le meilleur ami de Fayçal, a été enrôlé dans l'armée pour y effectuer son service militaire obligatoire quelques jours seulement après avoir été légèrement blessé lors de la dispersion des camps, en août. Le petit nombre de manifestants se rassemblant encore après la prière du vendredi a fait voir à Fayçal la faiblesse de son camp.

      Néanmoins, il insiste sur le fait que jamais il ne reconnaîtra la légitimité d'un autre chef d'État. « Qu'il pleuve ou qu'il vente, je continuerai à me battre pour mon président », m'a-t-il dit.

      Suivez Peter sur Twitter : @pschwartzstein

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      Thèmes: Frères musulmans, camp pro-Morsi, violence, brutalité, Egypte

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