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      Un manuel à l'usage des buveurs secrets

      February 1, 2013

      Par Clancy Martin


      Illustrations : Esra Røise

      J’ai passé les plus beaux jours de ma vie de buveur secret à Kansas City, quand ma fille était encore bébé. Comme elle était allergique au lait maternel, je prenais une bouteille de lait de soja, je l’enroulais dans une écharpe et on allait à l’épicerie du coin pour acheter une flasque de Jack Daniel’s et une grosse bouteille de Dr Pepper. Je vidais la moitié du Dr Pepper dans la ruelle derrière le magasin et remplissais la bouteille de whisky. Trouver ce genre d’endroits en ville est beaucoup plus dur que ce que vous pourriez croire jusqu’à ce que vous vous mettiez à leur recherche.

      On se baladait tous les deux dans le quartier. Mes pas nous menaient généralement devant la vieille pension de famille où vivait Hemingway quand il écrivait pour le Kansas City Star. Ma fille buvait son lait de soja (elle était du genre à s’enfiler deux bouteilles, donc j’en avais toujours une autre dans ma poche) et je buvais mon mélange. On se regardait, tous les deux, sous les arbres de Rockhill et Hyde Park, dans cette bonne vieille ville de Kansas City, en passant devant les grosses demeures en pierre et les maisons en brique, le Musée Nelson-Atkins et la mare illuminée de Walter De Maria. Elle s’endormait, je la ramenais et la mettais au lit. Elle a trouvé le sommeil comme ça tous les soirs jusqu’à ce qu’elle ait un an et demi.

      L’hiver, je la cachais dans ma veste. Je laissais seulement dépasser son visage et parfois, on allait dans un petit pub irlandais de Main Street ou bien chez Dave’s Stagecoach Inn – un rade que j’aimais bien sur Westport Road. Se retrouver dans un bar, c’est important pour quelqu’un qui boit en cachette. Tout comme couper sa coke ou faire chauffer son héroïne, boire un coup dans un bar n’a rien à voir avec un verre à domicile, par exemple, même quand le serveur est trop occupé pour vous faire la conversation et que personne ne veut vous parler. J’étais donc chez Dave, par une froide soirée d’hiver. Le bar était plein et un serveur que je ne pouvais pas blairer m’a dit : « Je peux pas te servir avec ton bébé, vieux.

      – Tu m’as servi des tonnes de fois alors que je l’avais. Elle ne boit pas, elle. » Dans les quelques bars où on allait régulièrement, les gens aimaient me voir avec elle. La plupart des alcoolos sont sociables et amicaux. Ce sont des gens généreux qui comprennent les problèmes des autres et qui aiment les enfants.

      « Tu devrais pas sortir ton bébé par ce froid. Je peux pas te servir.

      – Quoi ? Qu’est-ce que t’as dit ? » Je me suis mis à hurler. « Tu viens me dire comment m’occuper de ma gosse ? T’as combien de gamins ? »

      Il n’avait pas d’enfant, ça se voyait. J’avais perdu mon calme. Mon bébé était pourtant mieux ici, emmitouflé dans mon gros manteau d’hiver que si elle avait été dans son lit à la maison. J’ai dit à la femme à côté de moi : « Le truc que je ne supporte pas, c’est les gens qui me disent comment m’occuper de mes enfants. »

      Elle a acquiescé.

      Plus tard, quand j’ai arrêté l’alcool, je voulais présenter mes excuses à ce type. Mais quand on commence à présenter ses excuses pour ce qu’on a fait quand on était alcoolo, ça ne s’arrête jamais. Je me fous de ce que disent les Alcooliques anonymes.

       

      L

      es buveurs secrets sont partout. Vous en avez toujours autour de vous.

      Imaginez que vous décidiez d’aller boire un coup à l’heure du déjeuner. Vous voyez une femme seule à une table, assise devant un plat de légumes fade et un verre de vin blanc. La plupart des gens ne verront pas qu’elle cache quelque chose. C’est ça le truc : elle sait que la plupart des gens ne considèrent pas le vin blanc comme une boisson d’alcoolique.

      Vous voyez un mec à la caisse chez l’épicier qui a l’air nerveux, comme s’il voulait dévaliser le magasin. Il prend sa bouteille de rhum mais pas son reçu. Il est majeur, alors quel est le problème ? Il regarde par-dessus son épaule mais ce ne sont ni les flics ni vous qui l’inquiétez. Il cherche les gens qu’il n’a pas envie de voir – ou, pour être plus précis, ceux qu’il ne faut pas qu’il voie. Les amies de sa femme. Les membres de son groupe des AA. Ses collègues de bureau. Ses anciennes conquêtes qui savent qu’il est censé être sobre. Ses étudiants ou ses clients. En gros, tous ceux à qui il ment – ceux qui croient qu’il ne boit plus.

      Quand un buveur secret entre dans un restaurant, avant même de s’asseoir, il repère le barman, les toilettes et une table qui tourne le dos au bar. Il dit à la serveuse : « On peut s’asseoir là-bas ? » Dans l’idéal, il y a un mur, un poteau ou n’importe quoi qui puisse faire obstruction entre la table et le bar. Si le bar et les toilettes sont trop éloignés l’un de l’autre et que c’est un bon buveur secret, il changera d’endroit. Dans les meilleurs restos, le bar et les toilettes sont dans une autre salle que le restau, ce qui permet au buveur de gérer la soirée.

      La première règle pour boire en cachette est : faites boire votre rencard. Seuls les gens sobres reconnaissent les alcooliques.

      Le type qui boit en secret va aux toilettes plus souvent qu’une personne normale. Je ne sais pas combien de fois on m’a dit sur un ton neutre, sans sarcasme : « T’as vraiment une petite vessie. » Le bon buveur en cachette boit beaucoup d’eau et commande plein de boissons – café, Coca Light, eau pétillante – pour rendre crédible son personnage d’ancien alcoolique.

      Mais même lorsque le buveur se retrouve dans un restaurant où les toilettes et le bar sont dans la salle principale, il peut s’en tirer. Il y a à peu près un an, je bouffais un chinois avec ma copine dans l’Upper West Side ; le bar était en plein milieu, à l’opposé des toilettes. Il n’y avait pas d’autre resto cantonais dans le quartier et une fois à l’intérieur, ma copine a voulu s’asseoir sur la banquette à côté de moi. Sur le chemin, j’avais repéré un endroit où ils servaient des petits déjeuners. C’était risqué, mais c’était ma seule chance. Ils ne vendaient pas d’alcool fort mais avaient de petites bouteilles de vin. J’ai demandé trois bouteilles de Merlot – un truc imbuvable, à peine meilleur que le sirop pour la toux – et j’ai payé en liquide. J’étais debout sur le trottoir, ma copine dans mon dos, et je me les suis enfilées toutes les trois. J’y suis retourné deux fois avant la fin du repas. Alors que je devais chaque fois rentrer par la porte principale. Je ne savais pas comment lui expliquer et elle avait déjà de sérieuses raisons d’avoir des soupçons. Par chance, elle n’a rien remarqué. Si elle s’en était rendu compte, n’importe quel mensonge foireux aurait fait l’affaire. Il était 11 heures du matin : même pour moi, la vérité était trop absurde.

      Règle numéro deux : toujours avoir du liquide. Le relevé de compte est votre ennemi et on ne peut pas payer vite par carte.

      À Seattle, j’étais avec une autre femme et un ami à elle plus âgé. J’ai tenté le même genre de coup dans un resto en bord de mer, mais à chaque fois ils me voyaient rentrer par la porte principale. Je laissais la porte de derrière ouverte, mais souvent elle était fermée quand je revenais. Tous ceux qui travaillent en cuisine passent par là, et elles se ferment automatiquement. Vous pouvez toujours frapper – ils vous laisseront sans doute rentrer la première fois, mais pas les suivantes.

      L’ami de mon rencard, plus vieux, plus sceptique, moins naïf, était un avocat de Louisiane. Il a remarqué mon manège et m’a dit : « Tu vas aux toilettes dans le fond et tu rentres par-devant. » Elle a froncé les sourcils : « Tu vas boire en face ? »

      Elle m’aimait bien, mais il lui avait filé l’info. J’ai répondu que j’adorais aller regarder l’océan tout seul chaque fois que j’en avais l’occasion. Que je venais de Kansas City, que j’adorais ça.

      Je crois que même ma cavalière n’a pas gobé ça, mais contrôler le discours, c’est contrôler la vérité. Boire en cachette, c’est comme n’importe quelle autre activité secrète. On n’est jamais vraiment démasqué jusqu’à ce qu’une preuve écrasante ne vous condamne, à moins d’être assez fou pour admettre la vérité.

      La règle numéro trois est : nier, nier, nier. Si la vie ne vous a pas encore appris ça, alors c’est le bon moment. Bien sûr que vous voulez dire la vérité. Bien sûr qu’elle vous promet de vous pardonner si vous dites la vérité. Et au moment où elle formule ce mensonge – quand elle dit qu’elle va vous pardonner, qu’elle vous donnera l’absolution après votre confession –, elle est sincère. Elle ne sait pas que c’est un mensonge. Mais une fois que vous aurez dit la vérité, rien ne sera plus pareil.

      Voilà une autre façon de gérer la problématique bar-toilettes : c’était lors d’une grosse soirée au Masa, à New York. J’y avais déjà mangé et je savais qu’il n’y avait pas de bar. Je ne pouvais pas quitter le restaurant trop souvent : il est dans un centre commercial et il n’y a pas d’autre issue que la sortie principale. Je m’en suis remis à mes chaussettes. On peut faire rentrer trois bouteilles (celles qu’on trouve dans les minibars ou les avions) dans chaque chaussette. Vous pouvez en mettre dans les poches de votre veste, mais c’est risqué : votre compagne pourrait se coller à vous dans le taxi en direction du resto. Dès que vous arrivez, allez aux toilettes et planquez les bouteilles. Il y a souvent une étagère, un tiroir, un faux plafond – n’importe quoi. J’ai déjà caché une bouteille de vin classique dans un restaurant, mais impossible de faire ce coup au Masa. Les Japonais et leur minimalisme à la con. On ne pouvait même pas enlever le haut de la chasse d’eau (les bouteilles flottent joyeusement là-dedans, mais si elles font le moindre bruit, quelqu’un risque de vérifier ce qui se passe). J’ai mis les miennes dans la poubelle, sous les déchets. Chaque fois que je retournais aux toilettes, je vidais la poubelle dans les chiottes ou dans mes poches. Tout, sauf un mouchoir ou deux, pour que les employés ne tombent pas sur mes bouteilles.

      C’était une belle soirée : ma copine buvait du saké au bar à sushis, je buvais de la vodka dans les toilettes. On a pris un taxi-vélo entre le Lincoln Center et notre hôtel de Gramercy Park, où le minibar était plein de bouteilles de vodka. Je les ai bues avant de les re-remplir d’eau, ni vu ni connu.

      Voilà un autre conseil : n’oubliez pas votre téléphone. Ça ne marchera pas avec un proche, mais avec des connaissances ou lors d’un repas d’affaires, un appel téléphonique est l’excuse idéale pour sortir de table. Sortez et allez ailleurs, pas trop loin. Si vous avez rendez-vous loin de chez vous, foutez une bouteille dans votre boîte à gants ou sous le siège (ce serait gênant qu’on vous voie ouvrir le coffre en plein milieu d’un coup de fil imaginaire).

      Règle numéro quatre : acceptez le fait que tout le monde est au courant, mais faites comme si personne ne le savait. Vous devez être confiant et sûr de vous.
      Plus tard, quand vous arrêterez vraiment, si vous dites à un proche que vous buviez en secret, vous aurez sans doute une bonne surprise : il vous dira qu’il ne vous a jamais soupçonné. Les gens sont beaucoup moins suspicieux qu’on ne le croit. Mais vous persuader que tout le monde est au courant vous empêchera d’adopter cette attitude louche qui est toujours synonyme de catastrophe.

      Règle numéro cinq : devenez ami avec le barman. Devenez ami avec le serveur. Devenez ami avec tous les mecs du personnel qui veulent bien se montrer amicaux.

      Imaginez que vous ayez placé votre partenaire de façon à ce qu’elle tourne le dos au bar. Les toilettes vous tendent les bras et le barman vous attend, dans l’angle de son comptoir. Vous présentez vos excuses pendant qu’elle regarde le menu et vous lui demandez de vous commander un Coca light quand le serveur arrive. C’est le moment de vous jeter une double vodka. La vodka pure est la route la plus directe et la moins onéreuse vers l’ébriété. Pas de glace, ça ralentirait le processus. Glissez un billet de 20 au barman (10 suffiront dans la plupart des restaurants et autres endroits chics, vous pouvez même parfois vous contenter de 5 dollars). La prochaine fois que vous lui demanderez une double vodka, il vous en servira une triple.

      Si vous croisez votre serveur – je n’ai jamais dit que ce ne serait pas cher, mais sachez que ça vous coûtera moins cher que ce que vous vous enfilez d’habitude –, glissez-lui aussi un petit billet. Personne n’est plus en mesure de vous griller qu’un serveur. Un « je vous sers une autre vodka, Monsieur ? », à votre table, devant votre amie. Ça m’est arrivé plusieurs fois.

      Vous avez remarqué que je ne parle que d’hommes quand j’évoque les employés de restaurants. Je sais pas pourquoi mais de mon point de vue, les serveuses et les barmaids ont plus tendance à griller les gens qui boivent en cachette. Peut-être qu’elles tolèrent moins le mensonge, les secrets et les silences. Peut-être qu’elles s’identifient à votre compagne. Ou c’est peut-être simplement parce que mon charme n’opère pas sur elles ou peut-être que je culpabiliserais d’utiliser une femme comme complice. J’en sais rien, mais gardez bien ça à l’esprit.

      La meilleure façon de vous occuper de votre serveur, c’est d’attendre près de la porte des toilettes qu’il s’approche du bar. Faites-lui signe et dites-lui : « Vous pouvez me servir une bonne double vodka ? C’est entre nous. » Et glissez-lui un billet de 20. Ils captent en général : ce n’est pas la première fois que ça leur arrive. Ça ne vous coûte rien d’ajouter : « Je suis sûr que vous comprenez. » La situation devrait se désamorcer.

      Voilà une autre technique : après lui avoir lâché un pourboire, demandez à votre serveur s’il peut vous amener le prochain Coca light avec de la vodka dedans. Aucun serveur ne m’a jamais dit non. Cela dit, c’est assez risqué. Une fois, dans un chinois de Kansas City, un jeune serveur débile est venu récupérer mon verre de vodka-coca vide que j’avais commandé au bar – quand il se trouvait juste à côté –, et m’a demandé : « Un autre verre, Monsieur ?

      – Oui, un autre COCA LIGHT, s’il vous plaît. »

      Mon rencard me fixait, bouche bée. Le serveur captait que dalle.

      « Coca light et vodka, Monsieur, c’est bien ça ?

      – Non, non. Je buvais un Coca light. Je ne bois pas. »

      Il a pigé (enfin) et s’est éloigné. Quand il est revenu, il m’a apporté un Coca light. Ça tombait bien parce que la première chose que la fille ait faite, c’était de prendre une gorgée dans mon verre.

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      Thèmes: buveur secret, boire en cachette, alcoolisme

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