Une partie de paintball avec le Hezbollah

Le meilleur moyen de les toucher droit au cœur

Par Mitchell Prothero

Photos Bryan Denton

Les membres de Team Hezbollah se positionnent juste avant le début d'une manche. Comme s'ils avaient déjà joué avant.

On s’est dit qu’ils tricheraient ; c’est le Hezbollah, après tout. Mais aucun de nous – de notre équipe de quatre journalistes occidentaux – n’a pensé que la partie tournerait à l’affrontement militaire quand on a initié ce match « amical » de paintball. La bataille a pour décor une cave souterraine crade sous un centre commercial de Beyrouth. Quand les grenades explosent, c’est comme si vous étiez pris dans un violent orage : des flashs aveuglants de lumière blanche et chaude, des détonations sourdes qui se réverbèrent et font cliqueter les osselets des oreilles. Mes yeux s’ajustent à l’obscurité de l’arène et je surgis de là où je m’étais posté. Deux hommes à la carrure impressionnante foncent sur moi. Je les tiens en ligne de mire, mais ils restent imperturbables – même quand j’ouvre le feu, les criblant d’impacts nets, évidents. Je m’attends à ce qu’ils gèlent sur place, voire à ce qu’ils reconnaissent que cette mauviette de journaliste ricain les fait passer pour des imposteurs. Peut-être même qu’ils vont sourire et me mettre de grandes tapes dans le dos et sortir du terrain dans un élan de sportivité. Au lieu de ça, ils me tirent dessus à trois reprises, à bout portant, dans l’aine.

À cette distance (bien en deçà des 5 mètres de la « zone de sécurité »), les billes de peinture font penser à des piqûres d’abeille. Assailli par la douleur et l’incompréhension, je lève les deux mains en l’air pour signaler à l’arbitre que je quitte le jeu. Mais le plus grand des deux – un fermier musculeux originaire du fin fond du Sud-Liban – n’en a pas encore fini avec moi : il me soulève avec ses mains gigantesques et essaye de me jeter par-dessus son épaule avec une habileté qui ne vient qu’avec la pratique. Je parviens à me défaire de son emprise, mais Ben, mon coéquipier, n’a pas cette chance. Khodor et son partenaire m’ont dépassé en formation militaire parfaite. Bientôt, ils tiennent Ben et le poussent au-devant d’eux, comme un bouclier humain.


Juste avant le début des hostilités, la Team Sahafi s'aligne pour une photo de groupe. De gauche à droite, Andrew Exum, Mitch Porthero, Nicolas Blanford, Ben Gilbert. Bryan Denton, qui joue aussi, n'est pas sur la photo puisque c'est lui qui la prend.

Oui, c’est en train d’arriver : quatre journalistes occidentaux (dont deux alternent sur le banc des remplaçants, dans des matchs de 4 contre 4) et un ex-Ranger de l’Armée américaine devenu expert en contre-insurrection jouent au paintball avec des membres du groupe militant chiite fréquemment décrit par les experts américains comme « la Ligue 1 du terrorisme ». Organiser cette partie nous a pris un an, et tout ce temps, j’étais convaincu que ça tomberait à l’eau. Fraterniser avec des Occidentaux, c’est pas vraiment le truc des mecs du Hezbollah. J’ai demandé à l'un de mes contacts, qui évolue parmi les premiers niveaux de l'organisation et que j'appellerai Ali, d'arranger le match.

Ali m’a juré qu’il ne délivrerait que des combattants irréprochables pour notre soirée paintball, mais j’ai été saisi de doutes quand les quatre types de l’équipe du Hezbollah ont débarqué. Dans Dahieh, la banlieue sud de Beyrouth contrôlée par le Hezbollah, n’importe quel ado un peu macho se considère comme un membre essentiel de « la Résistance ». Et l’un des combattants – un grand type dégingandé d’une vingtaine d’années avec une barbe miteuse et la coiffure toute en pointes et en gel qu’affectionnent les jeunes laïcs de la capitale du Liban – m’avait l’air de faire partie de ces wannabe. Surtout après qu’il s’est présenté comme étant
« Coco ».

« Ali, putain, c’est quoi ça ? » je demande à mon fixeur, loin du jeune type en question. « Ce type s’appelle Coco ?

- Bien sûr que non, répond-il. Personne ne file son vrai nom.

- Est-ce qu’il fait partie, de, hum, la Résistance ? Si c’est pas le cas, tant pis ; l’autre type m’a l’air réglo. Mais je dois savoir.

- Ils sont tous réglo, mon frère, dit Ali d’une voix haut perchée dont il use à chaque fois que je remets en question la véracité de ses infos. Attends de voir. »

Puis il se penche vers moi, comme s’il s’apprêtait à partager un secret jalousement gardé : « Depuis la guerre de 2006 [avec Israël], le Hezbollah est plus relax sur le dress code. Les nouvelles recrues se coiffent comme elles veulent. »

Désormais, en cette deuxième partie de soirée (la première ayant commencé et fini dans une rafale de billes de peinture qui a conduit à ce que tout le monde se fasse éjecter), je suis pratiquement sûr que tous les combattants sont authentiques. Ainsi que me l’a un jour fait remarquer un officier israélien spécialiste du contre-terrorisme avec qui je partageais une tasse de café et un bagel, les choses seraient plus faciles si le Hezbollah était aussi taré qu’Al-Qaida – alors son job serait bien moins stressant. « Mais c’est pas le cas, a-t-il soupiré. Ce sont d’implacables professionnels. » Ce soir, ils ont tendance à le prouver : leurs mouvements rapides et précis, la façon dont ils se couvrent mutuellement, les bonds avec atterrissage-roulade parfaitement contrôlé.

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