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      Comment entuber des clients stupides, vulgaires et méchants

      January 3, 2013

      Son costume ne lui va pas et il transpire comme un porc. Ce gros empoté tape du pied, ne cesse d’ajuster sa cravate et de passer un doigt dans son col. Rendez-vous galant ? Non, pas pour le déjeuner. Vu son état, ça ne peut qu’être en rapport avec son job. Un job qui, à ses yeux, compte plus que tout au monde.

      Les hommes comme lui peuvent être gentils et aimables, ou bien aussi poli qu’une hémorroïde. « Qu’est-ce que vous voulez ? » grogne-t-il – il sue toujours – alors que je m’approche de sa table.

      – Je voulais juste savoir si vous désiriez quelque chose à boire, monsieur. 

      – Oui, oui,  répond-il alors, apportez-moi une bière. 

      – On a de la Peroni, de la Cruz Campo et… 

      – Écoutez, dit-il la main tremblante, j’attends des personnes très importantes, alors cassez-vous et allez me chercher une bière. »

      Voilà de quoi est fait mon quotidien. De gens qui me donnent envie de leur foutre mon tire-bouchon dans la gorge et de faire gicler leur sang partout comme une bouteille de champagne un soir de fête. Ces mecs pensent que les serveurs, par leur statut social, ne méritent pas qu’on soit agréable avec eux. C’est peut-être le prix à payer. Ils me filent des pourboires donc je suis obligé d’encaisser les coups comme leurs esclaves de femmes.

      Ses invités arrivent au moment où je lui sers sa bière. Installés sur leurs chaises, ils commandent tous une bière et regardent le menu. Mr Mallow ? Il n’a pas l’air bien. Je l’entends prier honteusement pour sa carrière : « Mais vous avez dit… Vous avez promis que si je réglais ça… Vous avez juré que vous me laisseriez une chance… » Et bla, bla, bla. On fait moins le fier maintenant, hein enfoiré ? Mr Mallow dérive dans une rivière de merde et n’a que sa langue pour ramer.

      « Comment ça se fait que tu ne sois pas espagnol ? » me demande-t-il alors que je débarrasse la table. Il essaie d’être drôle. La moitié de nos plats sont espagnols, donc moi aussi je devrais l’être. On me sort ça tout le temps. « Comment ça ? » je lui demande d’un air innocent. « Pourquoi n’êtes-vous pas espagnol ? » demande-t-il à nouveau. Je le regarde et lui dis d’un ton sec. « Eh bien, ni mon père, ni ma mère ne viennent d’Espagne. »

      Il a l’air mal à l’aise. Il remue sur sa chaise. « Mais c’est un restaurant espagnol, » dit-il, regardant ses camarades en quête d’approbation. « Pourquoi. N’es-tu. Pas. Espagnol ? » BANG ! Ça y est, j’en ai assez. J’attrape mon tire-bouchon et je lui plante dans la gorge… Non, en fait je n'ai pas le droit de faire ça. Je suis resté calme tout en le regardant dans les yeux.

      « Écoutez Monsieur, je vous trouve un peu dur. Il ne faut quand même pas être une voiture pour travailler dans une usine de voiture, si ? » Silence. Puis les invités se mettent à rire, vite suivis par Mr Mallow. Nous rions en chœur.

      C’est un homme nouveau, doux comme un agneau. Un grand sourire recouvre son visage gras et humide. On dirait même que son rendez-vous prend une meilleure tournure. Je l’entends dire : « Oh oui, bien sûr, je ne l’embêterai plus. Je serai plus gentil, c’est promis. Merci. »

      Bien que ça aille visiblement mieux pour Mr Mallow, je ne me remets pas du « cassez-vous ». Je réfléchis donc à un moyen de me venger. En tant que serveur, je n’ai pas beaucoup d’armes dans mon sac, mais si je les utilise bien, elles peuvent s'avérer spécialement douloureuses. Je pourrais peut-être lui faire le coup du refus de carte. Rien ne met plus mal à l’aise que le coup du refus de carte.

      Après que la pauvre victime a tapé son code, il suffit d’appuyer sur « annuler » et de dire : « je suis désolé mais votre carte a été refusée. » Je le laisse essayer à nouveau, et une fois encore, j’appuie sur « annuler ». Il tremble, se tortille et la panique s’installe. Je peux continuer indéfiniment, et si je veux vraiment jouer le méchant jusqu’au bout, je peux faire biper la machine, faire une grimace et un signe aux autres invités l’air de dire : « Bon, vous ne voulez pas payer ? »

      Cependant, au moment d’agir, je l’épargne de ma cruauté. Le fait de savoir que c’est possible me suffit. Le trident du serveur est toujours caché sous l’eau, juste sous la surface. Il ne se révèle jamais.

      Et puis Mr Mallow pourrait faire une attaque et en mourir. Je ne voudrais pas avoir ça sur la conscience. Il est sûrement très gentil avec sa femme et je suis certain qu’il donne de l’argent à des œuvres caritatives pour Noël.

      Tenant l’addition entre ses doigts potelés, Mr Mallow me regarde.

      « Service inclus ? »

      – Oui, oui, je lui réponds.

      – Merci. 

      – Et pour la petite blague ? demande-t-il d’un air ironique, glissant un billet de 20€ sous l’addition. Je mets ma main sur son épaule, et en me retournant je lui dis que ce n’est pas une blague, mais de l’intelligence, et que pour lui c’est gratuit.

       

      Pour en savoir plus sur les enfoirés :

      HUNTER MOORE EST VRAIMENT UN GROS ENFOIRÉ

      ENRIQUE SYMNS EST UN CONNARD COMME LES AUTRES

      LES FANS DE SPORT SONT DES CONNARDS

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      Thèmes: serveur, sang-froid, enfoiré, tire-bouchon

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