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      Je me suis fait violer, et c’est là que mes problèmes ont vraiment commencé

      July 17, 2013

      Par Gina Tron


      Un de mes dessins qui, apparemment, ferait de moi un témoin moins crédible de mon viol.

      Selon la RAINN, Agence nationale contre l’inceste, le viol et l’abus, une femme américaine sur six a été victime d’un abus sexuel ou d’une tentative de viol. Je suis l’une d’entre elles. Je ne pense pas que mon histoire soit unique ou spéciale : cela arrive tout le temps. Selon la RAINN, un abus se produit toutes les deux minutes aux US. Et 97 % des agresseurs – dont le mien – sont toujours en liberté. J’aimerais partager avec vous l’expérience qu’est le fait de porter plainte pour viol. Si vous n’êtes jamais passé(e) par là, vous comprendrez à quel point c’est fun. Malheureusement, je suis certaine que beaucoup s’en font déjà une bonne idée.

      Tout a commencé en octobre 2010 : je rejoignais des amis dans un bar à Park Slope, dans Brooklyn. Il était à peu près 22 heures. Parmi la bande, il y avait un type qui se comportait de manière amicale, presque intime. Je l’ai pris pour l’ami d’un ami, j’étais ivre, un peu de coke circulait. Je suis sortie du bar pour fumer une clope, le type m’a suivie, on a discuté. Je ne flirtais pas ; je n’ai jamais su draguer, et je n’étais absolument pas attirée par mon interlocuteur. Il devait faire dans les 1 m 75, il était musclé, plutôt mince, et semblait être d’origine hispanique ou italienne. Je l’ai décrit aux flics de cette même manière un peu plus tard.

      Son regard était comme déconnecté. J’ai pensé qu’il était timide et qu’il essayait désespérément de nouer des liens via la drogue, comme des tas de gens le font. Il n’a pas flirté avec moi une seule seconde, on aurait dit qu’il n’avait pas le moindre intérêt amoureux ou sexuel. Il m’a demandé si je voulais prendre un rail dans sa voiture, plutôt que faire la queue des toilettes. La voiture était garée juste en face de nous et, bien que nerveuse, j’ai grimpé dedans. Une fois les portières fermées, il les a verrouillées et s’est mis à conduire. Je lui ai demandé de me ramener au bar car mes amis m’attendaient. Il m’a dit d’un air stoïque : « Ne t’inquiète pas, j’y retourne. » Il n’est retourné nulle part. Je lui ai demandé ou il m’emmenait et il a arrêté de me répondre.

      Il m’a entraînée dans son appartement étrangement propre, d’un ordre maniaque. Des écrans disposés aux quatre coins de la chambre diffusaient du porno. Je lui ai signifié à plusieurs reprises que je ne voulais pas coucher avec lui, que je souhaitais rejoindre mes amis. Je me suis montrée très claire. Je l’ai repoussé plusieurs fois. Il a perdu patience et m’a menacée de me tuer tout en me frappant. Dès que je tentais de m’enfuir, il me retenait par les cheveux. À chaque fois que je lui disais d’arrêter, il me frappait au visage. Il ne cessait de me traiter de pute et de salope. Il m’ordonnait de « fermer [ma] putain de gueule ». Je l’ai supplié de me laisser la vie sauve. Je lui ai même proposé de l’argent pour me laisser partir. Le pire, dans cette épreuve, c’était d’avoir à regarder l’énorme « 666 » tatoué sur son abdomen. J’ai réussi à m’enfuir, au final. Il m’a poursuivie un moment, puis a laissé tomber.

      Je ne savais absolument pas quoi faire. J’avais peur de me rendre chez les flics, sachant pertinemment comment sont traitées les victimes d’un abus sexuel : comme de la merde. Je savais qu’ils allaient me faire culpabiliser : j’étais droguée et soule, j’avais accepté de monter dans cette voiture. Je me trouvais très con. Un ami a réussi à me convaincre qu’il fallait que je porte plainte, que c’était la meilleure chose à faire. Il m’a conseillé de paraître « le plus traumatisée possible. Ne porte pas de mascara et ne t’habille pas comme tu le fais normalement. »

      Je me suis rendue au commissariat, l’air triste et les yeux boursoufflés. Les flics se sont montrés sympas pendant tout le temps du dépôt de la plainte. On m’a amenée à l’hôpital pour me faire subir les examens nécessaires. J’ai ensuite été interrogée par une sorte d’inspecteur qui m’a demandé à plusieurs reprises comment j’étais vêtue ce jour-là. Il m’a appris que cette affaire risquait de ne déboucher sur aucunes poursuites, vu que j’avais consommé des stups. Il voulait aussi savoir pourquoi je ne m’étais pas débattue avec plus de violence, pourquoi je ne m’étais pas enfuie plus tôt ; ce que j’avais subi l’intéressait peu. La réponse était pourtant simple, j’avais peur et je n’étais plus vraiment maître de moi-même. Jamais je n’aurais imaginé que je tomberais sur quelqu’un qui m’expliquerait que je n’avais pas fui assez tôt.

      Je suis retournée voir le même inspecteur à la Special Victims Unit [unité traitant les affaires de viols] quelques jours plus tard, dans le but d’identifier mon agresseur. Nous avons passé en revue les photos de leur base de données. Ça a pris des heures. Le flic était extrêmement décourageant et répétait que c’était une perte de temps. Moi, j’étais déterminée à retrouver mon agresseur.

      Peu de temps après, un inspecteur bien plus sympa m’a appelée. C’est lui qui a pris en charge mon affaire – qui dépassait désormais mon simple cas. Grâce à la description que j’avais faite de son tatouage satanique, la police avait pu identifier mon agresseur et relier mon cas à deux autres victimes. Parce que chacune de ces agressions était séparée de plusieurs mois, l’inspecteur était convaincu qu’il avait affaire à un violeur en série. Le sale type a été arrêté, et je l’ai identifié derrière la vitre teintée. J’ai pu parler à une de ses deux autres victimes ; on aurait dit moi en brune, jusqu’au grain de beauté au-dessus de la lèvre supérieure. Elle ne connaissait pas non plus le nom de notre agresseur, juste son tatouage. Elle avait un copain à l’époque de son agression, qui l’avait laissé tomber, convaincu qu’elle avait inventé toute cette histoire de viol pour se déculpabiliser de l’avoir trompé. Nous avons toutes les deux témoigné devant le grand jury, qui a estimé que les preuves étaient suffisantes pour un procès. La troisième fille, qui avait porté plainte des mois plus tôt, souhaitait passer à autre chose ; elle n’est pas venue au procès.

      Pendant tout ce temps, j’ai dû gérer les conséquences de mon viol dans ma vie personnelle. Au début, je n’avais raconté qu’à une poignée de personnes de confiance ce qui m’était arrivé – j’avais peur des réactions de mon entourage, dont certaines m’auraient forcément foutue très mal à l’aise. Évidemment, mon plan n’a pas fonctionné. En quelques jours, plus de soixante personnes étaient au courant, et plus personne ne voulait passer du temps avec moi – ils devaient penser que traîner avec une « victime de viol » leur vaudrait des heures inconfortables passées à me regarder éclater en sanglots puis éclater d’un rire maniaque avant de m’effondrer à nouveau. L’une de mes meilleures amies de l’époque m’a annoncé qu’elle ne voulait plus me voir, après avoir refusé d’écouter le récit de ce qui m’était arrivé. Elle m’a dit que c’était trop lourd à porter pour elle, et que ça lui avait refilé un stress post-traumatique.

      Quelques membres de ma famille m’ont avoué ressentir de la pitié pour moi, car le viol était « pire que la mort ». Y’en a même un qui m’a dit que ça ne l’avait pas étonné, parce qu’il m’avait toujours considérée comme une victime. « Dans la vie, il y a les victimes et les prédateurs. » J’ai même eu l’impression que certaines personnes étaient jalouses de ce qui m’était arrivé : au moins, j’avais une bonne raison d’être déprimée.

      Le violeur s’est avéré un homme riche, et ça a posé problème. Mon inspecteur m’a appris qu’il s’était payé un très bon avocat, qui a fait appel de la décision du grand jury en arguant que son client n’avait pas eu assez de temps pour préparer sa défense. On m’a dit de me tenir prête pour témoigner à nouveau, et l’affaire a été sans cesse repoussée. J’appelais l’adjoint du procureur, il se montrait vague sur les raisons pour lesquelles le procès n’avait pas lieu. J’ai vécu dans l’attente pendant très longtemps. Ce n’est qu’en mars 2012 que l’on m’a demandé de m’exprimer à nouveau devant le jury. Ma version brunette y avait renoncé.

      Il ne restait plus que moi, les plaintes des deux autres victimes étant désormais irrecevables. Le jour de mon témoignage, l’assistante de l’avocat de la défense, une femme, m’attendait avec un dossier qui contenait des « pièces à conviction » qui m’incriminaient : des BD que j’avais postées sur Internet, des articles que j’avais écrits, et des photos de moi.

      Ce qui a vraiment pesé contre moi, c’est un blog de BD que j’avais appelé Slutcock. Une vague référence à un jeu vidéo des années 1990, White Men Can’t Jump. À en croire l’avocat de la défense, je me référais à moi-même en utilisant le mot salope. D’autres trucs ont apparemment pesé contre moi, notamment une BD intitulée « Happy Violence Day », des photos de moi dans un stand de tir, et une photo de mon coloc tenant un flingue en plastique contre ma tempe. Tout ceci, apparemment, prouvait que j’aimais le sexe brutal. Aussi, le dossier contenait des photos de moi déguisée sexy pour Halloween et pour la Mermaid Parade. La belle affaire.

      On m’a forcé à me défendre de ce que je considérais comme des trucs plutôt normaux, qui n’avaient surtout rien à voir avec cette nuit-là. C’est pas comme si je tenais un blog SM, putain – et même si c’était le cas, ça n’aurait pas dû rentrer en ligne de compte. J’aurais préféré qu’on me parle de la drogue que j’avais prise, ç’aurait été un poil plus pertinent. Après avoir étalé ces horreurs devant moi, l’assistante de la défense m’a dit : « Au moins, vous avez un bon boulot, ça devrait vous donner un peu de crédibilité. »

      Au final, ils n’ont pas eu le droit d’utiliser tous ces trucs devant le grand jury. Mais ça n’avait plus d’importance. Il est apparu que je ne m’étais pas assez débattue, que je n’avais pas eu assez de bleus, et que je n’étais pas allée voir la police assez tôt. Je n’étais pas particulièrement surprise par l’issue de l’affaire, mais j’ai eu l’impression que le système judiciaire et la société dans son entier me laissaient tomber. Je suis un être humain qui veut faire l’expérience de tout ce que la vie a à offrir, et je crois que j’en ai le droit, comme tout homme ou femme. Je ne devrais pas me sentir coupable de m’exprimer artistiquement ou à travers ma manière de me fringuer, et je ne devrais certainement pas me faire renvoyer ces moyens d’expression à la tête, comme si je méritais d’être violée. Oui, je m’étais foutue dans une situation débile. Je le sais. Mais disons que quelqu’un s’endorme sur mon paillasson, bourré, et que je le poignarde à mort : je serais jugée coupable de meurtre, à raison. Le mode de vie de la victime ne rentrerait pas en ligne de compte.

      Je refuse que cette épreuve fasse de moi une sorte de produit endommagé. Les réactions des gens face au viol sont archaïques, absurdes. Trop de victimes de viol ont peur d’en parler, et cela ne devrait pas être tabou. On m’a reproché d’être une sociopathe, parce que j’en parlais sans pathos. Mais je ne veux pas considérer que c’est un accident catastrophique. C’est quelque chose qui m’est arrivé, et j’ai dû en atténuer l’intensité pour pouvoir gérer la situation – ça fait partie du syndrome de stress post-traumatique. Je suis désolée, si certains ont du mal à lire ça, mais trop de personnes sont passées par là. Faire semblant que ça n’arrive jamais est bien plus dérangeant que d’en parler ouvertement.

       

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      Thèmes: Gina Tron, viol, bourreaux et victimes

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