Photographier les villes oubliées de la Roumanie communiste

Ioana Cirlig et Marin Raica prennent en photo le bordel que Ceauşescu a laissé derrière lui

Par Ioana Moldoveanu

Ioana Cirlig et Marin Raica étaient photographes de presse jusqu'au jour où ils se sont rendu compte que courir dans tous les sens à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit et se soumettre à la dictature des délais était un pur cauchemar. Ils ont décidé de calmer le jeu en passant seize mois à photographier des ouvriers à l’usine. Le couple voyage dans les villes industrialisées à marche forcée et laissées au dépourvu à la chute du communisme, en documentant la vie des fermiers que Nicolae Ceauşescu avait convertis en mineurs avant que le rêve socialiste ne s’effondre et que le pays se retrouve en faillite.

Pour financer leur projet Postindustrial Stories, Ioana et Marin ont sous-loué leur appartement à Bucarest et ont déménagé à Brad, une petite ville en Transylvanie abritant une ancienne mine d'or, fermée en 2006 par le gouvernement roumain, signant la disparition des rares jobs accessibles aux habitants des villes alentour. J'ai rencontré le duo pour savoir comment se passait leur nouvelle vie.

VICE : Salut ! Alors, comment ça se passe à Brad ?
Ioana et Marin : On se croirait dans les années 1980 ici, mais ça n'est qu'une première impression. On va commencer à prendre des photos cette semaine, mais avant tout, on veut trouver quelques anecdotes intéressantes.

Comment vous avez choisi les villes que vous vouliez photographier ?
On a choisi des endroits où, sous Ceauşescu, s’étaient formées des communautés autour d’une ressource naturelle, des communautés vite tombées dans la pauvreté. On va donc se rendre dans la région montagneuse d'Apuseni, qui baigne dans l'or, et dont l’exploitation minière a plus de deux mille ans. Ensuite on ira dans les montagnes du sud-ouest qui ont connu un boom économique sous l'empire austro-hongrois et l'ère communiste. Pour finir, on ira à Valea Jiului, où se trouvait la majeure partie des ressources en charbon du pays.

C'est la première fois que vous visitez ces endroits ?
Non, on est déjà venus là, mais on y a passé peu de temps. Là, on va habiter plusieurs mois dans chaque ville. Il y a des endroits en Roumanie où les gens ne trouvent pas de boulot et se font exploiter pour des salaires de misère par les investisseurs étrangers. Les gens en sont réduits à penser que la seule solution pour eux et leurs enfants, c’est de quitter le pays. Et c’est dommage.Voilà ce qu'on veut faire ressortir avec notre projet.

Vous allez avoir beaucoup de photos – comment vous ferez la sélection pour votre livre ?
On travaille avec des grands formats, ça nous force à économiser les clichés, donc on n’aura pas tant de photos que ça au final. On veut se concentrer sur les gens – les mineurs et les jeunes. Le choix final se fera autour de ça.

Les zones post-industrielles ont déjà été bien médiatisées, comment allez-vous faire la différence ?
D'autres photos traitent du même phénomène social, mais notre travail ne vise pas les extrêmes, les contrastes ou les événements inhabituels. On veut mener à bien ce projet sans idées préconçues pour mieux comprendre la réalité des choses. Et puis, on veut prendre le temps de connaître les sujets qu’on photographie.

Merci beaucoup et bonne chance à vous deux !

 

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