Les poissons roumains meurent empoisonnés dans l'indifférence

Combien de nos compagnons à branchies l’industrie minière va-t-elle exterminer ?

Par Ioana Moldoveanu

Vous vous rappelez quand des milliers d’oiseaux morts sont tombés du ciel de l’Arkansas ? On dirait bien que la nature a repris le sentier de la guerre, parce que des milliers de poissons morts ont été retrouvés, flottant le long de l’Arieş, en Roumanie, fin mai.

Les autorités locales ont déclaré que tous ces poissons étaient morts asphyxiés, suite aux quantités de boue générées par les fortes pluies qui se sont abattues dans la région – rejetant la faute sur la responsable de tous les plus grands massacres de l’Histoire de notre planète : la nature. Pourtant, les associations de la région ont de bonnes raisons de penser que ces quelques gouttes d’eau sont innocentes et que ce sont des hommes qui sont à l’origine de ce désastre.

Ce n’est pas la première fois que la faune de l’Arieş morfle et généralement, le responsable est le lac artificiel situé en amont de la rivière, près de la ville de Valea Șesii. Ou plus précisément, l’entreprise Cuprumin, propriétaire de la mine de cuivre de Roşia Poieni, qui se débarrasserait de ses déchets dans le lac en question.

En 1999, la mine d’or de Baia de Arieş a déversé plusieurs milliers de mètres cubes d’eau et de boue chargés de cyanure et de métaux lourds dans l’Arieş. Tous les poissons sont morts et la ville voisine de Turda s’est vue privée de ses réserves d’eau potable. En 2004, toute vie animale et végétale dans cette rivière a mystérieusement péri.

En 2008, on a vu des millions de poissons morts flotter sur la rivière pendant trois jours, parce que Cuprumin avait oublié de mettre en marche les pompes électriques censées protéger la zone de toute catastrophe biologique. En 2011, suite à la rupture d’un tuyau, des centaines de tonnes de déchets ont été déversées dans la Curmătura, avant de finir dans l’Arieş. Enfin, l’an dernier, plusieurs puits de mine ont été inondés, déversant une eau rougeâtre dans l’Arieş. Mais cette fois, personne n’a signalé de poissons morts. Chaque année, les autorités locales infligent des amendes à Cuprumin, mais elles sont dérisoires comparées aux dégâts causés et ne semblent avoir aucun impact. Tudor Brădățan travaille au Centre indépendant du développement des ressources, dans le conté de Cluj et collabore  régulièrement avec des associations locales. Je l’ai appelé pour en savoir plus. Leur dernier projet vise à développer un maillage d’associations en mesure de contrôler les agissements des entreprises minières et de s’assurer qu’elles respectent les lois.


À gauche, les eaux acides arrivent dans l’Arieş. À droite, la zone entre la ville de Moldovenești et la frontière avec le conté voisin, Alba, où les poissons morts ont été trouvés. En haut, une vue générale de la zone. Carte réalisée par Liminița Dejeu, membre de rosiamontana.org

VICE : Salut Tudor. Qu’est-ce qui s’est passé exactement, dans la vallée de l’Arieș, le 31 mai dernier ?
Tudor Brădățan : Selon les autorités, uniquement des poissons de moins de 15 centimètres ont été retrouvés morts, et il n’y aurait pas de preuve de pollution de l’eau. Mais Marius Mașca, un membre de l’association des chasseurs de Turda, estime que plusieurs tonnes de quatre espèces différentes ont été retrouvées, sur plusieurs kilomètres. Pour arriver à ce chiffre, il a compté le nombre de poissons sur une partie de la rivière et l’a multiplié par la longueur de la rivière concernée par le problème. Il faudra des années pour que les eaux se repeuplent.

Pourquoi pensez-vous que les poissons ont été empoisonnés et pas asphyxiés ?
Des portions de la rivière temporairement chargées de boue ne toucheraient pas autant de poissons : l’eau dilue la boue. Et si de telles quantités de boue avaient déferlé de toutes les collines environnant l’Arieș, ça aurait causé de gros dégâts dans la région. Et puis, c’est louche qu’autant de poissons soient asphyxiés dans une zone cernée de déchets toxiques et de tuyaux remplis d’acide.

C’est vrai que c’est louche. Il y a d’autres raisons ?
Il y a plein de mines, fermées ou en activité, dans les contés de Cluj et d’Alba. Toutes polluent les eaux environnantes.

C’est intéressant.
Et comment expliquer que les poissons des autres rivières ne meurent pas quand il pleut ?

C’est un bon argument. Les poissons morts ont été récupérés et vendus. C’est risqué ?
Oui, il ne faut manger ces poissons sous aucun prétexte. Malheureusement, ceux qui ont faim et qui n’ont pas les moyens de faire autrement risquent de céder à la tentation. Les poissons sont peut-être contaminés et ce qui les a tués peut vous tuer. Et comme les autorités font le silence sur ce désastre environnemental, on a peut-être déjà mangé du poisson exposé à ces produits nocifs.

Quelles sont les chances que cet accident ait été causé par des fuites de déchets dans le lac de Valea Șesii ?
C’est dans ce lac, qui n’est en fait qu’un énorme cratère entouré d’un barrage, que les déchets produits par la mine de cuivre de Roșia Poieni sont reversés. On sait que cette mine a déjà été très mal gérée. Le développement du lac entraîne l’enfoncement des maisons de l’ancien village de Geamăna dans la boue toxique. Les autorités disent que la mort de ces poissons est d’origine naturelle mais à ma connaissance, aucun pouvoir public n’a mené d’enquête sur le terrain pour voir s’il y avait une fuite. Ils se sont contentés de relever des échantillons d’eau, longtemps après la mort des poissons, et n’ont trouvé aucune trace de pollution. Mais quand l’eau arrive à Târgu Mureș, elle est déjà très diluée.

Les autorités ont-elle fait quoi que ce soit d’utile ?
On a beaucoup de mal à communiquer avec les autorités d’Alba. Les institutions environnementales ne nous donnent aucune information. Il n’y a  jamais eu de rapport complet sur les risques écologiques dans la région. Ils appliquent encore le système communiste à l’ancienne, où les cataclysmes environnementaux ne font jamais l’objet d’enquêtes ou de sanctions. Cuprumin est toujours blanchie, et l’entreprise est impliquée dans des manœuvres opaques que seuls les politiques comprennent. Il y a quelques années, la Banque mondiale a financé un important projet de travaux de maintenance sur le lac artificiel, mais d’autres mines, plus vieilles, ne font jamais l’objet de réparations. Selon les compagnies minières, les catastrophes environnementales que l’État roumain lègue aux nouvelles générations devraient être réglées avec la réouverture des anciennes carrières.

Et quelles actions menez-vous ?
On essaie de faire un guide pour les pêcheurs et tous les gens qui trouvent des poissons morts dans la région, qui leur expliquera comment prélever des échantillons, quelles sont les autorités à contacter et le processus de nettoyage à appliquer. On veut que des spécialistes testent les réponses improbables du gouvernement, et on veut leur offrir des échantillons valables, pris juste après la découverte de poissons morts.

D’après vous, pourquoi l’État veut-il étouffer ces affaires de pollution ?
L’État essaie de vendre Cuprumin depuis un bail. Beaucoup d’irrégularités ont été relevées et portées à la motion qui a entraîné la démission du gouvernement l’an dernier. L’actuel ministre de l’économie, Varujan Vosganian, a affirmé que la vente des entreprises nationales allaient se poursuivre. Les autorités espèrent qu’une entreprise sérieuse rachètera Cuprumin et qu’elle fera les investissements nécessaires, en dépensant ses profits dans la défense de l’environnement, alors qu’elle n’aura aucune raison de le faire. Mais comme tous ces arrangements sont secrets, on ne peut pas savoir si Varujan Vosganian agit dans l’intérêt du peuple, qui a droit à un environnement protégé, ou dans celui des compagnies minières. Attirer l’attention du public sur un accident comme celui de la mine de Roșia Poieni, ça va à l’encontre des intérêts financiers de la région, qui ne sont pas déterminés par le bien-être des habitants de la région.

Merci !

 

Plus de pollution et d’eau qui croupit :

CRISE DE L’EAU AUX ÉTATS-UNIS­ Les Américains n’auront bientôt plus rien à boire

BONNE NOUVELLE, LA CHINE – VOUS ÊTES PLUS POLLUÉS QUE TOUS LES PAYS DE L’UE RÉUNIS Pékin se transforme peu à peu en four à fonte

OH, TROP BIEN ! – On a enfin réussi à dévaster l’océan

Commenter