Tueurs à gages de Kaboul

Un Afghan raconte comment il a protégé son père d’un tueur à gages

Par J. Malcolm Garcia

Le restaurant donne sur le souk principal de Kaboul

Des chiens au pelage rayé vagabondent en bande entre les étals en toile de jute. La police dégonfle les pneus des voitures mal garées qui s’enfoncent dans la boue et les nids-de-poule des routes abîmées. Au son des chambres à air qui se dégonflent, les propriétaires des véhicules hurlent des insultes à destination des policiers.

À l’intérieur du restaurant, des tables en bois sont occupées par des hommes barbus, vêtus de châles. L’air est lourd. La salle est envahie par une odeur de transpiration et de charbon brûlé. Il n’y a plus de place. Soudain, un homme me fait signe de venir m’asseoir à ses côtés.

Je me lave les mains dans le lavabo près de la porte. Une eau très froide s’écoule du robinet. À quelques pas de moi se tient un cuisiner dont les habits sont couverts de graisse ; j’aperçois derrière lui la carcasse d’un agneau. Il ramasse un couteau plein de sang qui repose sur le paquet de laine à ses pieds et découpe des morceaux de viande qu’il balance dans une poêle chaude et huileuse ; puis, alors que la viande cuit, il casse un œuf par-dessus. Le blanc d’œuf glisse et crépite dans l’huile jusqu’à devenir blanc et croustillant. Je secoue mes mains mouillées et le cuisinier me lance un torchon pour les sécher. Je le lui rends puis me dirige vers l’homme qui m’avait appelé.

Il se présente : Ghul Rahman. Les contours de ses yeux ont l'air fortement marqués par l’âge. À côté de lui se tient un homme blafard ; il me regarde, comme tous les autres hommes assis à la table. Tous concentrent leur attention uniquement sur moi. Il est rare de voir un Occidental en ville. En tant qu’Américain en Afghanistan, je suis un prisonnier malgré moi. D’ailleurs, il existe des endroits – surtout des restaurants – strictement réservés aux Blancs. Les Afghans n’y ont pas accès et des gardes armés surveillent l’entrée.

Aujourd’hui, j’ai décidé de m’aventurer en dehors de l’hôtel et de ce type de restaurants. Mais avec tous ces yeux posés sur moi, je dois avouer que je me sens un peu comme un enfant qui aurait fait une bêtise.

« États-Unis, lui dis-je. Journaliste. Où avez-vous appris l’anglais ?

– À l’université. Avez-vous besoin d’un traducteur ? 

– Non, merci. J’en ai un. »

Il hoche la tête et tape ses doigts sur le bord de la table. Ses ongles sont longs et sales. Ses cheveux ternes et fragiles pendent le long de son cou. Ses dents crochues manque de soin, tout comme sa barbe, et ses épaules sont si maigres qu’elles forment deux boules anguleuses sous son t-shirt.

« Bonjour, comment allez-vous monsieur ? » crie l’homme à côté de Rahman. Avant que je puisse répondre, il ajoute : « Merci, monsieur. »

Rahman lève sa main pour le faire taire. Un serveur m’apporte une assiette avec un œuf et une portion d’agneau frit. L’homme à côté de Rahman me regarde avec ses yeux bruns qui semblent bien trop grands pour son maigre visage.

« J’ai besoin d’un travail, » me dit Rahman en arrachant un bout de pain qu’il utilise pour nettoyer son assiette. « Je dois acheter la grâce de quelqu’un. Mon cousin de Kaboul a engagé un homme pour tuer mon père. Mon père lui devait de l’argent mais refusait de payer. Il disait avoir déjà payé et a traité mon cousin de menteur. Il y avait de grosses tensions entre la famille de mon cousin et la nôtre. Ils sont Pachtounes et nous sommes Tadjiks. J’ai donc acheté un pistolet à un ami et j’ai tué l’homme que mon cousin avait engagé pour assassiner mon père. »

J’ai hoché la tête. À mon arrivée en Afghanistan, je ne connaissais rien au sujet des haines entre tribus. Au fil du temps, je l'ai assimilé. Les quatre groupes principaux sont les Pachtounes, les Tadjiks, les Ouzbeks et les Hazâras. Entre les Pachtounes et les Tadjiksexiste une forte animosité. Les talibans proviennent principalement de la région pachtoune du sud de l’Afghanistan. Les Tadjiks pour leur part, forment la majeure partie de l’Alliance du Nord et ont fortement résisté aux talibans. Le gouvernement taliban s’est effondré suite à l’invasion américaine en septembre 2001. L’Alliance du Nord a ensuite formé le nouveau gouvernement dirigé par Hamid Karzaï, un Pachtoune. Mais de nombreux Pachtounes pensent que Karzaï n’était qu’une figure symbolique destinée à apaiser les observateurs internationaux. Karzaï n’avait pas tant de pouvoir que ça. C’étaient les Tadjiks qui dirigeaient le pays, dans les faits. Au lieu de s’unir, les gens se sont retirés dans leurs tribus d’origine. Ceci a alimenté l’antagonisme déjà existant entre les ethnies et a posé les bases de la reprise des affrontements une fois les forces occidentales hors du pays.

« En Afghanistan, si l'on tue quelqu’un et que la famille de cette personne nous fait grâce, on ne va pas en prison, m’a expliqué Rahman. Le père de l’homme que j’ai tué est très pauvre. Il est Hazâra. Les talibans ont tué beaucoup d’Hazâras. Plusieurs milliers. Il m’a dit que son fils n’avait pas de travail et qu’il avait demandé à la police de me laisser tranquille. Maintenant, je dois le payer pour sa grâce. 

– Combien ? »

– Il refuse de me le dire. Il me fera savoir quand je lui aurai donné assez. Mais je n’ai pas de travail donc je ne peux pas le payer pour l’instant. Vous êtes sûr que vous n’avez pas besoin d’un traducteur ? 

– Oui, certain. 

– Vous connaissez quelqu’un qui en cherche un ?

– Non. »

Rahman hausse les épaules. Il passe les doigts sur sa bouche puis dans sa barbe.

« Les Américains vont bientôt quitter l’Afghanistan, n’est-ce pas ?

– En 2014, pour la plupart. 

– Alors je vais seulement le payer un peu chaque mois. Bientôt ça n’aura plus d’importance. Le conflit recommencera quand les Américains ne seront plus là. Il sera d’un côté et moi de l’autre. Quand on se tirera dessus, il n’attendra plus d’argent de ma part. »

Le cuisinier amène une théière à notre table. Rahman pointe mon assiette et me dit de manger. Le sang de la viande se mélange aux œufs. J’y trempe un peu de pain. Rahman me regarde faire.

« Bonjour, comment allez-vous monsieur ? répète l’homme à côté de nous.

– Je vais bien, je lui réponds.

– Merci monsieur. »

« Ce sont les seuls mots qu’il connaît, me dit Rahman. "Bonjour", "comment ça va", et "merci monsieur". Il ne veut pas en apprendre plus car il hait les États-Unis. 

– Pourquoi ? 

– Les Américains ne sont pas Afghans. Ils n’ont rien à faire ici. Êtes-vous seul ? 

– Non, ai-je menti. Mon chauffeur m’attend dehors. »

De la musique indienne s’échappe de la radio que vient d’allumer le cuisinier. Il jette quelques morceaux de viandes dans la poêle chaude qui, dans un vrombissement d’huile bouillante, laisse échapper une épaisse fumée grise.

« Bonjour, comment allez-vous monsieur ? 

– Tais-toi », lui dit Rahman en me servant du thé. 

« Il y a quinze jours, je suis tombé sur l’homme que mon cousin avait engagé pour tuer mon père. Il était assis dans un jardin du village de Farza, dans la banlieue de Kaboul. Je marchais dans la rue avec mon arme, je lui ai tiré dessus et il est mort sur le coup. Un ami m’avait offert deux, même trois armes automatiques pour le tuer mais je n’en ai eu besoin que d’un seul. »

Je finis mon thé et offre le reste de mon assiette à Rahman.

« Bonjour, comment allez-vous monsieur ? » me dit encore une fois l’homme à côté de nous. Il éclate d'un rire dément, en donnant un petit coup de coude à Rahman. Je me lève.

« Vous êtes sûr que votre chauffeur est dehors ? me demande Rahman.

– Oui. » 

Je pointe du doigt vers un homme assis sur le capot de sa voiture. 

« Là-bas, lui dis-je.

– Je viens avec vous. 

– Non merci, ça ira. »

Rahman baisse les yeux vers la table. L’homme à côté de lui le regarde d’un air moqueur mais reste silencieux. Je m’en vais. Rahman attrape ma main.

« Je vais rester à Kaboul pour surveiller mon cousin, m’a-t-il dit. C’est un ennemi. Si tu as besoin d’un traducteur, tu sais où me trouver. »

 

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