Une longue interview de FLAG

Les retraités de Black Flag rejouent sous un autre nom

Par Erick Lyle

Photo : Dimitri Coats

Pendant les premières années de son existence, Black Flag n'arrivait pas à jouer, et le peu de concerts qu'ils donnaient se terminaient irrémédiablement par l'intervention des brigades antiémeute de la police de Los Angeles. Les flics affrontaient les fans du groupe, des jeunes punk-rockers, au cours de bastons entrées dans la légende, « The Riot at Baces Hall » et « The Riot on the Sunset Strip ». Aujourd'hui, les choses ont bien changé et cet été, deux formations issues de la séparation du groupe, en 1986, seront sur les scènes des plus grands festivals d'Europe et des États-Unis pour des tournées extrêmement attendues. Alors que les fans de la première heure débattent pour savoir quelle version sera la plus proche de l'esprit Black Flag, ou laquelle défoncera le plus sur scène, une chose est sûre, le groupe est toujours au sommet de sa gloire.

Le retour de Black Flag sur scène est dans les tuyaux depuis 2011, date du trentième anniversaire de Damaged, le premier LP du groupe – et le disque dont on dit souvent qu'il aurait inventé le hardcore US. Les membres originaux, le chanteur Keith Morris et le bassiste Chuck Dukowski étaient montés sur scène avec un autre groupe de californiens venus de Los Angeles, No Age, pour reprendre quelques vieux morceaux de leur ancien groupe lors d'un concert à ciel ouvert au MacArthur Park, à L.A. Au mois de décembre, cette année-là, Black Flag était l'invité surprise du trentième anniversaire du Goldenvoice Show à l'auditorium municipal de Santa Monica. The Descendents, le groupe de l'ancien batteur de Black Flag, Bill Stevenson, était en tête d'affiche. Morris et Dukowski ont rejoint Stevenson et le guitariste de The Descendents, Stephen Egerton, pour jouer le premier disque de Black Flag, Nervous Breakdown, dans son intégralité. En janvier dernier, cette formation annonçait qu'elle comptait prendre le nom FLAG et reprendre des chansons du groupe. Peu de temps après, le troisième chanteur du groupe, Dez Cadena, qui joue au sein des Misfits, les a rejoints pour compléter ce Flag All-Stars.

Pendant ce temps-là, un membre fondateur de Black Flag, le guitariste et principal parolier du groupe, Greg Ginn, annonçait en janvier que lui aussi reformerait le combo et qu'il comptait écumer les scènes américaines et européennes dès cette année avec Black Flag pour faire la promo d'un nouveau disque. Le groupe de Greg Ginn compte aussi le deuxième chanteur, Ron Reyes, qui avait quitté le groupe en 1979, et une nouvelle section rythmique qui n'a jamais joué avec Black Flag. Les deux groupes revisitent la légende Black Flag, chacun à sa manière. Ginn, fidèle à lui-même, cherche à explorer de nouveaux territoires qui plairont, ou pas, aux fans de la première heure, alors que FLAG promet de nous livrer les grands classiques du punk réinterprétés avec passion.

En février dernier, je suis parti en stop au Texas pour rejoindre Black Flag. J’ai raconté mon histoire dans le numéro de VICE qui va sortir ce mois-ci et qui sera bientôt en ligne. Pendant le trajet, j’ai également discuté avec les membres de FLAG à propos de leurs projets à venir.

VICE : On dirait que, vingt-sept ans après la séparation du groupe, Black Flag est encore au sommet de sa gloire. Vous l’expliqueriez comment ?
Chuck Dukowski : On faisait une musique authentique qui exprimait un engagement profond. Je crois que les meilleurs morceaux de hardcore qui ont vu le jour sont des morceaux lourds et sincères. À mon avis, des morceaux comme « My War », « Rise Above » et « What I See » ont bien mieux survécu à l'épreuve du temps que d'autres comme « TV Party » parce qu'ils exprimaient une rébellion et une colère que nous connaissons tous. La musique est l'art qui permet le mieux d'exprimer les émotions. Ça crée des liens entre les gens. C'est pour ça que la police vient si souvent mettre son nez dans nos concerts. La musique, c'est très puissant.

Dez Cadena : Black Flag a été le premier groupe vraiment sérieux à vouloir tout faire par ses propres moyens. C'était un mode de vie différent. Par exemple, les gars du groupe dormaient sous les bureaux du studio où on enregistrait. Des trucs comme ça.

Keith Morris : On a fait des chansons fabuleuses, des morceaux de fous. Les nerds et tous ces gens qui n'étaient jamais invités aux soirées se reconnaissaient dans notre musique. C'était vraiment pas facile de choper des dates, à l'époque. Quand on réussissait à en avoir une, on était fous de joie. Aujourd'hui, on est sur le point de jouer dans un festival devant plusieurs dizaines de milliers de personnes, mais au début, on n’avait même pas de retour son sur scène.

Jusqu'ici, Black Flag avait échappé aux tournées de réconciliation auxquelles de nombreux grands groupes de punk se sont attelés depuis les années 1990. Est-ce que le passé légendaire du groupe vous impose une plus grosse pression ?

Chuck :
Black Flag a toujours été entouré de beaucoup de mysticisme à cause de notre mode de vie et de la façon dont on montait nos tournées, grâce aussi à l'art de Raymond Pettibon et au livre de Henry Rollins, Get In The Van. Je crois que Henry est pour beaucoup dans la pérennité de la popularité du groupe. Plus qu'on ne le croit. Il a un talent fou et ça a toujours été un bourreau de travail. Je me mets moi-même la pression pour jouer cette musique avec une fierté, un engagement et une énergie à la hauteur de la légende, mais c'est une bonne pression, comme celle que peut ressentir un sportif qui aime son sport.

Keith : De la pression ? Oui et non. C'est une combinaison de plein d'éléments mais la forme physique, c’est le plus important. Beaucoup de gens ne pourraient pas le faire. On ne veut pas simplement faire ça parce qu'on doit le faire, comme c'est le cas de pas mal de groupes. Je suis sûr que beaucoup de monde nous attend au tournant. On a des « C'est pas Black Flag sans Henry ». On a des « C'est pas Black Flag sans Greg ». Mais le fait est que tous les quatre, on a donné de notre temps et on a participé à faire de ces chansons ce qu'elles sont. J'ai été un des membres fondateurs. J'ai dû supporter deux batteurs et les trois premiers bassistes qui n'étaient d'ailleurs pas vraiment bassistes. On n’est jamais vraiment devenu un groupe... Ou, comme dirait Henry, une machine, jusqu'à l'arrivée de Chuck « the Duke » Dukowski. Là, on s'est mis à répéter entre trois et six heures par nuit.

Dez : À l'époque, on [Black Flag] a vraiment bossé ces chansons comme des tarés. On répétait énormément. Et pour je ne sais quelle raison, aujourd'hui, ça paraît plus simple de les sortir de leur sommeil et de les rejouer.

Dez, t’as déjà vécu la réconciliation de Misfits. En quoi ces deux expériences se ressemblent ?
Dez : Avec FLAG, c'est quelque chose de plus personnel, à mes yeux. Black Flag m'a appris à jouer dans un groupe. La première fois que j'ai joué avec Misfits, c'était à l’occasion d'un concert pour les 25 ans du groupe. J'ai joué quelques chansons de Black Flag avec eux, et ça c'est bien passé, du coup je suis resté pour la tournée. Ensuite, Doyle a quitté la bande et j’en suis devenu le guitariste. Ça fait maintenant douze ans que je joue avec Misfits, ce qui fait de moi le guitariste à la plus longue durée de vie que le groupe ait jamais eu. Les gens peuvent se marrer parce que j'ai du maquillage ou de la peinture sur le visage ou des trucs dans le genre, mais on fait ça à notre sauce et on s'amuse beaucoup.
Depuis plusieurs années, pendant les concerts de Misfits, on m'a souvent demandé de jouer des morceaux de Black Flag. Alors des fois, j'ai joué « Rise Above » ou deux, trois autres morceaux, et les gens sont toujours ravis.

Je me demande ce que ça fait de jouer ces hymnes punk à une autre période de sa vie. Tous les membres du groupe ont maintenant la quarantaine, certains ont des gosses.
Chuck : Je ressens la même chose, mec. C'était pas juste une période.

Dez : Les chansons de Black Flag, plus que les chansons d'autres groupes de punk, parlent d'une angoisse existentielle et d'émotions intemporelles. Je me sens toujours comme ça. J'ai toujours ce sentiment. J'ai rien contre ces groupes qui chantaient « The Hell with Reagan » ou ce genre de choses, mais ces morceaux ne sont pas aussi intemporels.

Keith : À l'époque, quand on jouait ces chansons, on les vivait à fond. Avec l'âge, les perspectives changent, c'est certain. Mais on vit toujours dans une société frénétique et il n'est pas difficile de se reconnaître dans ces paroles. C'est pas genre je suis sur la plage, je médite sur ma serviette, les jambes croisées, ou je fais du tai-chi et je regarde le coucher de soleil en me disant : « Ah, je suis vraiment en paix avec le monde ! » Je vis sur Sunset Boulevard, à l'un des croisements les plus passants de L.A. Là, c’est vendredi soir, et je te garantis que je vais entendre des gens gueuler et s'engueuler dans la rue. Il y aura des crissements de pneus, et un gars qui descend de sa caisse pour mettre un coup de poing à l'autre gars, ou un mec qui va vider le chargeur de son gun sur l'autre mec. C'est déjà arrivé deux fois. À mon avis, les choses sont restées frénétiques.

Qu'est-ce qui vous tient le plus à cœur avec le groupe FLAG ?
Chuck : Je veux m'éclater avec mes potes et que le public s'éclate aussi. Je veux que les gens sortent de nos concerts dégoulinants de sueur et qu'ils se disent : « C'était génial ! »

Dez : Je veux juste jouer de la musique comme je le sens. Avec respect. La musique de Black Flag est un peu différente du punk pur et dur. Elle a des qualités que les sons d'autres groupes n'ont pas, une petite hésitation entre les notes, les mesures, comme dans « Slip in it ». Ces pauses ne sont pas parfaites au niveau du timing, et c'est volontaire. Beaucoup de chansons de Black Flag avaient ces caractéristiques qui en faisaient des morceaux punk particuliers. Je veux garder cette identité et la rendre de mon mieux. Cette musique a été une grande partie de ma vie.

Aujourd'hui, il y a deuxreconstitutions de Black Flag. Ressentez-vous une certaine compétition, amicale ou non, entre vous et le groupe de Greg Ginn ?
Chuck : C'était assez inattendu et les choses se passent de façon assez étrange. Keith et moi avions déjà fait deux concerts ensemble où on jouait des morceaux de Black Flag, librement, juste pour le plaisir. La première fois, c'était avec le groupe No Age, au MacArthur Park, et la deuxième, pour le trentième anniversaire du Goldenvoice Show. Les gens ont tellement aimé ces concerts qu'on s'est dit qu'on devrait en faire d'autres. On n'a jamais voulu que ça se transforme en une espèce de concours à la con. Je ne connais pas les motivations de Greg.

Dez : J'ai entendu toutes sortes de conneries. Les rumeurs courent sur le net, mais je n'ai rien su de ce qui se passait jusqu'à ce que j'en parle avec Chuck. J'avais entendu que Greg montait un truc avec Ron, mais comme j'aime garder le respect de la musique, j'essaie de m'en tenir à ça. Je ne crois pas qu'il y ait une quelconque compétition. Quand Keith a quitté Black Flag pour monter Circle Jerks, peut-être que là, il y avait une certaine compétition, mais même à l'époque, je ne perdais pas de temps avec ce genre de trucs.Ça fait environ deux ans que je n'ai pas parlé avec Greg, mais je nous souhaite à tous beaucoup de succès. Je ne crois pas qu'il y ait le moindre problème entre nous.

Keith : Les gens me demandent ce que Greg et Ron sont en train de faire. Ils disent : « Comment ça se fait que vous n'en fassiez pas partie ? » Apparemment, ils enregistrent un nouveau disque. On verra comment çaévolue.

Chuck, tu te souviens de la date et du lieu de votre dernier concert avec le Black Flag original ? À ce moment-là, tu savais que tu allais quitter le groupe ?
Chuck : Je ne suis pas sûr de la date. C'était quelque chose comme 1983. On a fait une tournée sur la côte Ouest avec les Meat Puppets. Je n'ai rien vu venir. Vraiment rien du tout. La chanson « My War » parle de mes sentiments à ce moment-là. Après que Greg m'a demandé de quitter le groupe, je me suis réfugié un temps chez mes grands-parents, en Allemagne. J'ai continué d'écrire des chansons pour Black Flag après avoir quitté le groupe.

T’aurais accepté de rejouer avec Greg Ginn s'il était revenu te voir ?
Chuck : Non.

Je trouve ça étrange que Greg réutilise le nom Black Flag après avoir lâché le punk pendant si longtemps, après s'être autant vanté d'être dans la réinvention constante et dans l'expérimentation. Quand il a annoncé la reformation du groupe et le nouveau projet de disque, ça vous a surpris ?
Chuck : Ça m'a un peu surpris. Mais aujourd'hui, sa musique ne m'intéresse pas vraiment.

Keith : Non, je ne suis pas vraiment pressé d'entendre ce qu'il fait aujourd'hui. J'ai vu un de ses concerts il y a deux ou trois ans. Il y avait deux autres vieux de la vieille avec moi dans la salle. Tous les autres musicos s'étaient barrés, la moitié des gens qui bossaient là s'étaient barrés aussi. Les autres étaient en train de balayer et de ranger la salle, et Greg continuait de jouer. Il m'a dit de le rejoindre sur scène pour chanter et j'ai dit : « Et les royalties ? Après, on en reparlera. » Si des gens veulent voir à quoi ressemble le nouveau Black Flag, ils peuvent aller sur Youtube pour voir les clips que Greg a faits avec Ron pour son cinquantième anniversaire. Je suppose que c'est de là que tout est parti (la reformation du Black Flag de Ginn). Mais je conseille aussi à ces gens qui iront sur Youtube de regarder notre concert à l'anniversaire du Goldenvoice Show et de voir la réaction de la foule quand on est arrivés sur scène. C'est ce genre de concert qui vous attend.

Mais pour le Goldenvoice Show, vous étiez présentés en tant que Black Flag. Vous pensez que c'était judicieux ?
Keith : 
Ouais, malheureusement ils nous ont présentés sous le nom Black Flag, or ce n'était pas exactement Black Flag. Mais ils ont voulu faire le plus de bruit possible et c'était un bon moyen de faire parler. Mais on n’a rien fait de mal. On en faisait tous partie. Greg Ginn ne peut pas jouer de la guitare, de la basse et de la batterie en même temps. Ce qui est sûr, c'est que Greg est un très mauvais chanteur. Si ces chansons sont ce qu'elles sont aujourd'hui, c'est aussi grâce à nous. Les gens diront que Stephen (Egerton) essaie de se faire passer pour Greg Ginn ou des conneries dans ce genre, mais putain, qui voudrait se faire passer pour Greg Ginn ? Greg peut le faire tout seul ! Pour reprendre le titre d'une chanson de Black Flag, il y aura un processus de désherbage (ndlr : référence au titre « Process of Weeding out ») et la vérité sortira.

Vous ne pensez pas que le meilleur moyen de faire taire ceux qui doutent de la légitimité de la reformation serait d'enregistrer de nouveaux morceaux ensemble ? Après tout, Greg est en train de préparer un nouveau disque...
Keith : [après une pause de 10 bonnes secondes]Eh bien, peut-être. C'est pas faux. Mais c'est pas simple de tous nous réunir pour jouer ensemble parce qu'on joue dans cinq autres groupes.

Hier, Black Flag n'arrivait pas à trouver de salles de concert disposées à l'accueillir et devait faire face à l'oppression policière. Aujourd'hui, vos deux groupes, FLAG et Black Flag, se retrouvent programmés dans des énormes festivals et ils créent beaucoup d'attentes. Est-ce que ça traduit un succès de la vision du groupe ?

Chuck :
Moi, je le ressens comme ça. C'est un triomphe ! On a travaillé si dur. On a transformé le business de la musique. On est à l'origine de changements importants qui sont encore d'actualité dans notre culture. On a créé le mouvement DIY en organisant nous-mêmes nos tournées et en distribuant nous-mêmes nos disques. On a partagé ça avec d'autres groupes, comme Minor Threat, et d'autres labels, comme Dischord, et ils ont fini par faire mieux que nous ! Au niveau musical, on a amené une progression stylistique vers un langage et une culture musicale qui ont fini par avoir un impact très important. Notre musique était composée et ensuite jouée avec beaucoup de passion, c'est ce qui fait que les gens s'y reconnaissent encore aujourd'hui.

 

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