Avec les touristes chasseurs de fantômes dans le désert de Dubaï

« Je sens une présence par moment, à moins que ce soit juste dans ma tête. »

« J’ai découvert cet endroit en tapant un truc comme “Les meilleurs endroits à voir à Dubaï” sur Google, avoue Jason, un britannique expatrié aux Émirats depuis plusieurs années. Venu avec sa famille depuis Abu Dhabi, il parcourt en sandale la seule rue du petit village d’Al Madam, situé à une heure de Dubaï.  J’en ai parlé à quelques amis locaux qui m’ont dit qu’ils ne m’accompagneraient jamais ici à cause des fantômes et des esprits. Ça m’a encore plus donné envie de venir. » 

Construit en 1975, le village composé de douze maisons et d’une mosquée a été brusquement abandonné par ses résidents seulement quelques années plus tard, laissant les bâtiments et les meubles en proie au sable. En raison de l’absence d'informations définitives sur les causes de son abandon, des rumeurs d’évènements surnaturels ont largement circulé. Al Madam est devenue au fil du temps une destination touristique attractive pour les excursionnistes chasseurs de fantômes.

Des rumeurs provenant de villages voisins circulent et assurent qu’un mauvais esprit (« djinn » en arabe) serait derrière le départ des villageois. Le démon en question serait même identifié : il s’agirait d’Umm Al Duwais, un esprit féminin avec des yeux de chats et des machettes à la place des mains, personnage faisant partie intégrante du folklore émirati. 

En 2018, la Sharjah Art Foundation a mené l’enquête pour élucider les mystères qui entourent le lieu et tenter de retracer son histoire. 

D’après les témoignages recueillis auprès des riverains, le village aurait été construit sur un ancien site de tentes bédouines avant d’être abandonné une dizaine d’année plus tard. Selon les locaux, le village était habité par la tribu Al Kutbi, mais personne ne connaît les véritables raisons qui les ont poussés à fuir, avant d’être relogés dès 1982 dans un autre quartier d’Al Madam.

Plus rationnelles, plusieurs personnes attribuent le départ des habitants aux nombreuses et importantes tempêtes de sable. « Quand il y avait une tempête de sable, ça martelait la région, se souvient un homme dont les beaux-parents habitaient les lieux. Mais la municipalité était présente et nettoyait. Quand nous sommes partis, les collectionneurs de ferraille venaient la nuit pour voler les portes et le métal. Même la mosquée a été dépouillée. »

Mais quand serait alors apparue la théorie des esprits ? « Aucune idée, reconnait l’un des anciens habitants. Vous savez, les gens prennent des photos et imaginent tout un tas d’histoires. Certains ont peut-être dû raconter que le village était hanté. »

Cette version coïncide avec l’hypothèse de Noorhan qui tient un garage automobile situé juste à l’entrée du village depuis 2016. « J’habite dans le coin depuis 2005. Je peux vous dire que les gens ont commencé à venir visiter le site il y a 5 ou 6 ans. » Il se souvient qu’à l’époque, une Youtubeuse - dont il ignore le nom - était venue tourner une vidéo dans le village, avant que son contenu ne devienne viral. « Quand elle a mis son truc sur YouTube et Google en racontant des histoires d’esprits, tout le monde a commencé à venir voir l’endroit. Quand tu lances ta chaîne, il faut bien donner des noms de fantômes pour attirer les gens. Avant ça, il n’y avait personne. »

Noorhan raconte que le lieu était à l’époque bien moins accessible, et que seuls les locaux venaient s’y aventurer. « Maintenant, on peut facilement y accéder alors qu’avant l’industrialisation de Dubaï, il n’y avait pas de route qui menait au village. À cette époque, les locaux venaient et restaient deux ou trois jours. Ils campaient partout dans le désert et dormaient sur les toits. »

Face à la recrudescence de visiteurs suite aux publications sur les différents réseaux sociaux, les autorités auraient tenté d’après Noorhan de serrer la vis en essayant d’interdire l’accès au site. D’après ses estimations, le gouvernement serait moins permissif depuis environ cinq ans, même si rien en apparence n’empêche l’accès physique au village. « Il y avait trop de voyageurs qui venaient, qui campaient, dont une majorité d’Anglais et d’Européens. Ça n’empêche, on voit quand même une dizaine de voitures passer par ici chaque jour. »

De son côté, l’organisme chargé du tourisme dans la région assure que les visiteurs peuvent continuer à venir visiter les lieux. « Il n'est pas prévu de développer Al Madam en tant qu'attraction touristique pour le moment, bien que les touristes soient les bienvenus », a déclaré un porte-parole de Sharjah Tourism à CNN en 2020.

Pour Shahzai, propriétaire d’une agence touristique à Al Madam, le village représente une opportunité pour les entrepreneurs de la région. Pour lui, les habitants ont tout intérêt à continuer d’entretenir les mystères du village car il représente une véritable manne financière pour ces derniers. « On voit passer des articles partout, dans Gulf News, dans le Khaleej Times, à propos du village fantôme, explique-t-il. Il y a des millions de vues sur YouTube et Instagram. C’est bien pour nous car on peut organiser des tours là-bas, c’est juste à dix minutes de route. »

Pour lui, la présence des esprits est une évidence. « Personnellement, j’y crois fort, assure-t-il. Tu peux y aller, il y a des fantômes. Ils ne te feront pas de mal car ils se tiennent loin des humains. Ils sont souvent dans ces lieux, où les gens ne vont pas. Nous les musulmans, on y croit. Et on croit en la magie. »

Même si en 22 ans dans la région, il n’a entendu que des rumeurs, il tient à mettre en garde les futurs visiteurs prêts à braver le risque. « J’ai vu des choses dans ma vie, mais pas encore à Al Madam. Je peux juste te dire que les esprits ne te diront jamais qui ils sont, où qui les a envoyés. Les fantômes sont des menteurs. »

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