Plaidoyer en faveur de la pilosité féminine

À la recherche d'un standard de beauté équitable.

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Mar 20 2014, 9:00am

Illustrations : Ole Tillmann

Depuis l’obtention de son diplôme de philosophie à l’université de Berkeley, mon pote Kevin est avocat en droit civil et milite pour toutes les causes possibles – l’égalité économique, la régulation des armes à feu, la création d’un État palestinien et même la culture de café en forêt traditionnelle. Il y a quelque temps, il m’a engueulé parce que j’avais eu le malheur de le rencarder avec une femme qui avait un petit duvet. OK, c’était un peu plus qu’un duvet. Vous voyez Frida Kahlo ? Eh bien, si vous êtes comme moi, vous avez peut-être été séduit par ses sourcils broussailleux, ces arcs splendides déployés sur son visage comme les ailes d’un corbeau. Si vous regardez un portrait de Frida de plus près, vous constaterez que ses lèvres sont surmontées d’une petite moustache brune qu’on croirait dessinée au crayon. La femme que j’ai présentée à mon ami Kevin s’appelle Jill. Elle est poétesse. Elle est belle, intelligente et a obtenu son diplôme en littérature comparée avec mention dans une université prestigieuse que Kevin aurait rêvé d’intégrer. Je suis sorti avec elle il y a des années. Elle a les mêmes sourcils et la même moustache que Frida Kahlo, mais ses poils sont plus bruns et plus fournis.

Son rencard avec Kevin s’est résumé à un verre dans un bar. Il ne pourra donc jamais apprécier ses aisselles recouvertes d’une touffe épaisse, dense et moite. Jill a aussi les jambes, les chevilles et le haut des cuisses parsemés de poils. Une traînée de poils bruns longe son nombril jusqu’à son vagin négligé. Elle a également des poils sur les avant-bras, l’anus, les tétons et la raie des fesses. En d’autres mots, Jill, tout comme Kevin, est un mammifère poilu. Au festival de Sundance, deux journalistes avaient demandé à Gaby Goffman si le vagin poilu que l’on voyait dans le film Crystal Fairy était bien le sien, ce à quoi elle avait répondu : « Oui, c’est le mien. Je suis humaine, j’ai des poils. » Exactement.

Mais revenons à Kevin. Il y a quelques semaines, lorsqu’il m’a confié qu’il se sentait « seul » et qu’il était « prêt à se ranger », il m’a décrit ce qu’il attendait d’une femme : « Tu vois, une femme brillante, pas obèse, qui sait comment accorder une guitare. Et qui n’a jamais mis les pieds à Ibiza. »

« Pas de problème », ai-je répondu avant de réaliser que Jill serait parfaite pour lui. Elle est vive, parle six langues, ne porte pas de maquillage et entretient une ressemblance troublante avec Patti Smith. Quand j’ai raconté à Kevin à quel point elle était ravissante lorsqu’elle portait la robe Marimekko de sa mère, je me suis rendu compte que j’étais vraiment triste de ne plus être avec elle.

Leur rencard a duré 45 minutes. Kevin lui a dit qu’il se remettait tout juste d’une intoxication alimentaire et qu’il était obligé de rentrer chez lui. Le lendemain matin, il m’est tombé dessus. « Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? a-t-il hurlé. Comment t’as pu oublier de me parler de son trait physique le plus évident ? » C’est vrai, j’avais gardé ce détail pour moi. Lorsque Kevin a essayé de choper une photo d’elle sur Internet – peine perdue, elle n’est sur aucun des réseaux sociaux – et m’a demandé de lui en filer une, j’ai menti en lui répondant que je n’en avais pas. On voyait sa moustache sur la seule photo que j’avais d’elle, et je savais que ça ferait chier Kevin. J’espérais qu’après leur première rencontre, il réaliserait que sa moustache n’était qu’un détail. J’espérais même qu’il finisse par l’apprécier.

« C’est tout ce que tu as retenu d’elle ? ai-je demandé. Je pensais que tu serais aussi frappé par son corps de rêve, ses goûts vestimentaires, ses yeux bleus et la façon qu’elle a de plisser les yeux et le menton quand elle rit. Tu sais, j’ai aussi oublié de lui dire que tu avais des poils dans le nez, dans les oreilles et sur le dos. »

Les joues de Kevin se sont empourprées. J’avais touché un point sensible. Pendant quelques minutes, on s’est regardés, trop gênés pour parler. J’ai fait tout ce que je pouvais pour ne pas fixer son nez et ses oreilles. « C’est pas juste, a-t-il finalement rétorqué. Je suis désolé si tu ne me trouves pas assez ouvert d’esprit. Mais je ne suis pas un saint. Tu m’as envoyé à un rencard sans me dire ce qui m’attendait, en pensant que je n’allais pas tenir compte d’un idéal féminin établi depuis des siècles. Même en Grèce antique, les statues de femmes n’avaient pas de poils pubiens. »

« Et les statues de mecs étaient poilues, peut-être ? Certains avaient quelques poils, parfois même une barbe, mais le reste de leur corps était aussi lisse que le marbre. À en croire ces statues, l’absence de pilosité ne connaissait aucun genre. Mais oublions la Grèce antique – parlons de l’Occident d’aujourd’hui. Tu savais que les Américaines n’avaient commencé à se raser les aisselles qu’en 1915 ? Et tu sais pourquoi ? À cause d’une publicité publiée dans le Harper’s Bazaar. On y trouvait une femme en robe sans manches, les aisselles épilées. La légende disait : “Les robes d’été imposent aux femmes de se débarrasser de leurs poils indésirables.” Mais avant cette publicité, les Américaines ne considéraient pas leurs poils comme un problème. Pareil pour les poils de jambes : il a fallu attendre que les robes soient plus courtes pour qu’on les trouve déplaisants. Ces “idéaux féminins” sont bien plus modernes que tu le crois. »

Kevin s’est défendu : « Si je te présentais une femme barbue, tu ferais quoi ? Admettons qu’elle soit brillante, belle, bien sapée, polyglotte, diplômée avec mention et qu’elle soit ravissante quand elle porte la robe Marimekko de sa mère, mais qu’elle ait le malheur d’avoir des poils aux joues. C’est rare, mais ça peut arriver. Tu verrais quand même le reste de ses qualités ? Et si cette femme avait une calvitie naissante, tout comme toi ? Ça peut arriver, aussi. Tu ferais fi des conventions et tu sortirais avec une femme dégarnie ? Ou tu ferais comme moi et tu la repousserais en invoquant une autre raison ? »

Kevin marquait un point. Quand on vit dans une société, on est soumis de fait à des normes sociales. Certains parviennent à s’en défaire sans problème. Mais personne n’est parfait. Je savais pertinemment que j’aurais du mal à ne pas remarquer la calvitie naissante ou la barbe d’une femme. Du coup, qui étais-je pour critiquer Kevin et son dégoût des moustaches féminines ?

Dans un effort de réconciliation, Kevin s’est demandé si nous n’étions pas trop durs avec nous-mêmes. Après tout, nous n’étions pas si hypocrites que ça. « Si les hommes et les femmes étaient semblables, il serait arbitraire de ne pas exiger les mêmes standards de beauté chez l’un ou chez l’autre, a-t-il déclaré. Mais ce n’est pas le cas. En général, les hommes sont bien plus poilus que les femmes, et ont des poils là où les femmes n’en ont pas. Je pense que ce critère de beauté n’est qu’une extension esthétique logique, qui découle d’une distinction biologique objective. »

J’étais d’accord sur le fait qu’il s’agissait d’une extension, mais je n’étais pas sûr de la voir comme une conséquence logique. Oui, les femmes sont généralement moins poilues que les hommes, mais n’est-ce pas arbitraire de les contraindre à s’en débarrasser ?

Pour étudier la question de la manière la plus impartiale possible, j’ai demandé à Kevin d’imaginer une société où la pilosité ne serait pas considérée comme repoussante, soit bien avant l’existence de Cosmopolitan, Vogue ou Glamour. Dans cet État ancien où le poil est roi, les rasoirs et les épilateurs électriques n’existent pas encore. Tout le monde a des poils sur le corps, les jambes, les fesses, les orteils, les aisselles, les tétons, le nombril, le pubis – certaines femmes sont même pourvues de moustaches. Dans cet État, la pilosité n’affecte pas le désir sexuel. Des hommes préhistoriques poilus couchent avec des femmes préhistoriques poilues, et tout le monde adore ça. Dans cet État, on n’entendra aucun homme préhistorique dire à ses potes : « J’ai couché avec une femme poilue. Putain, c’était dégueulasse. Elle avait du poil au cul ! Et une grosse moustache ! »

Imaginons la création d’une nouvelle société ex nihilo, très différente de celle dans laquelle nous vivons. Dans cette société, hommes et femmes ne sont traités différemment que s’il existe une raison valable pour le faire. Pour s’assurer que cette société ne joue pas en notre faveur, mettons de côté la nature de notre propre sexe. Homme ou femme, nous n’avons pas le droit de pencher d’un côté, ni de l’autre. Comme il est possible que nous soyons des femmes, il faut prendre en compte le fait que chaque contrainte imposée aux femmes nous affectera aussi. À partir de là, on peut imaginer cinq possibilités : 1. Les hommes et les femmes ne doivent pas altérer leur pilosité. Ils ont éventuellement le droit d’élaguer les poils du nez ou des oreilles, mais rien de plus. 2. Les hommes et les femmes doivent se débarrasser de tous leurs poils – peu importe le temps, l’argent investi et les conséquences fâcheuses que ça peut entraîner (poils incarnés, irritations, etc.) 3. Seuls les hommes doivent se débarrasser de tous leurs poils, tandis que les femmes font ce qu’elles veulent. 4. Seules les femmes doivent se débarrasser de tous leurs poils, tandis que les hommes font ce qu’ils veulent. 5. Les hommes et les femmes sont libres de faire ce qu’ils veulent. Ils ont le droit de garder leur pilosité intacte, de se raser ou de se raser à l’occasion – sans que des publicitaires ou des magazines de mode ne les incitent à se transformer en mutants imberbes.

Quelles raisons – aussi bien morales, esthétiques, hygiéniques ou biologiques – pourraient pousser une personne censée à choisir la quatrième option ?

Aucune, bien entendu. Rien ne peut justifier le fait qu’on impose aux femmes de s’épiler tandis que les hommes sont libres d’exhiber leur toison en toute impunité.

C’est un argument irréfutable, et à en croire son silence, Kevin partageait mon point de vue. Après un court moment de réflexion, il a esquissé un sourire. Il avait encore quelque chose à dire. « Intellectuellement parlant, je comprends ton point de vue : c’est injuste, arbitraire et amoral de demander aux femmes de se conformer à un standard de beauté, a-t-il déduit. Nous sommes des hypocrites ! Mais ça ne change rien au cas de Jill. Quand je vois une femme avec une moustache, des poils aux jambes ou aux tétons, je n’arrive pas à bander. C’est aussi simple que ça. Je suis le produit d’un conditionnement social, et je ne peux rien y faire. Je ne peux pas avoir une érection sur commande. Rien ne sera en mesure de changer ça. Et bien que j’admire ton indifférence devant les standards de la beauté féminine, je la trouve un peu suspicieuse. Tu ne te contentes pas de tolérer la pilosité féminine. C’est une chose qui t’obsède. Ça fait combien d’années que t’essaies de caser Jill avec tes potes ? Tu n’as jamais connu de femme aussi poilue qu’elle. Depuis qu’elle t’a largué, tu veux revivre ces moments passés avec elle par procuration. Mais tu tires un plaisir sexuel très particulier de sa pilosité. En fait, je pense que ton amour pour les poils féminins relève du fétichisme. Les poils ont une sorte de pouvoir symbolique pour toi. Je ne sais pas pourquoi – peut-être parce que tu ne t’es toujours pas remis de ta rupture avec elle ? Peut-être que ça n’a aucun rapport avec Jill. Peut-être que t’es gay et que tu ne le sais pas encore, et que la pilosité des femmes te sert de catalyseur le temps de déterminer ton orientation sexuelle. Mais tu ne peux pas y résister. Ça n’a rien d’héroïque, en fait – tu te soumets à un truc sur lequel tu n’as aucun contrôle. Tu n’es ni plus ni moins qu’une victime de ton désir. Personne n’est moralement irréprochable. Aimer les femmes imberbes, c’est la même chose qu’aimer les femmes poilues. Dans les deux cas, l’homme souhaite qu’une femme corresponde à un standard qu’elle n’a pas nécessairement choisi. Si tu estimes que les femmes n’ont jamais voulu être épilées et qu’elles sont simplement influencées par des publicitaires, c’est parce que tu n’aimes pas les femmes imberbes. Et sache que l’Occident entier pense que tu as tort. »

Suis-je vraiment le seul type au monde à penser que les poils de femme sont agréables à toucher, à sentir et à lécher ? Je connais peu de sensations aussi agréables que celle que procure le frottement de mon pénis contre les poils de jambe d’une femme. Le pénis est fait pour être caressé. Et il n’y a rien de plus agréable que de frotter son pénis contre des poils de jambe. Je suis sûr qu’il existe des millions de mecs comme moi, mais qu’aucun d’eux n’ose avouer son fantasme parce qu’ils ont trop peur de se faire taxer de fétichisme. Pour leur défense (et la mienne), en plus de ne pas trouver les poils de femme repoussants, je leur trouve également un intérêt sexuel. J’envisage les poils comme des organes sexuels qui ne demandent qu’à être sentis, léchés, frottés, tirés, tressés ou mâchés. La fourrure épaisse d’une femme peut vous paraître repoussante si vous ne comprenez pas l’excitation qu’on peut ressentir en se frayant un chemin du bout de la langue dans une épaisse traînée de poils. Les poils qui entourent les aréoles d’une femme peuvent vous paraître repoussants si vous ne voyez pas ces poils comme une extension des seins. Si vous pensez qu’une femme à la chute de reins poilue est repoussante, c’est probablement parce que vous n’avez jamais eu le privilège de baiser l’une de ces femmes.

Les poils peuvent transpirer, ce qui leur donne un goût presque âcre. Et qu’est-ce que l’on trouve derrière des poils âcres ? Un vagin. Ainsi, une femme poilue est dotée de quatre vagins – deux aisselles, un anus et un vagin. Je ne vois pas comment quatre vagins pourraient constituer un obstacle pour un homme qui se prétend hétérosexuel et qui m’accuse d’être un gay refoulé. Mets-toi deux secondes à ma place, Kevin, et imagine qu’une femme poilue soit en train de te chevaucher vigoureusement. Ton nez est fourré dans l’une de ses aisselles. Ta main, enfouie sous l’autre aisselle, entreprend de masser sa petite fourrure transpirante. Avec ton autre main, tu doigtes délicatement son anus, en prenant le temps de sentir tes doigts dès que tu en as l’occasion. C’est dans ces moments-là que ton esprit se détache de ton corps. Tu t’absentes de cette planète. Tu baignes dans une splendeur vaginale absolue. Un bain vaporeux de sueur, de poils et d’âcreté. Je ne sais pas comment te le décrire autrement. J’ai fait de mon mieux. Si je n’ai pas réussi à te convaincre, c’est qu’il n’y a plus aucun espoir pour toi. 

Note : Afin de protéger « Jill » et « Kevin » (les noms ont été changés), certains détails de cet article ont été modifiés. Dans un souci de clarté, le dialogue a été édité. En revanche, la pilosité de Jill est bien réelle.

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