Jamel Debbouze contre les « Tourangeaux de souche »

Ou pourquoi la rencontre entre un humoriste pas drôle et des nerds d'extrême droite n'a pas eu lieu

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avr. 25 2012, 3:25pm

Le 17 mars dernier à Tours, j'ai voulu fêter la St Patrick. Je m'imaginais déjà chapeau vert et Guinness à la main quand je suis tombée sur une avenue embouteillée de policiers encerclant un groupe d'une trentaine de personnes, devant le Palais de justice. Ce petit attroupement scandait un de ces refrains bien connus des gens tout à droite de la droite : « racailles partout, justice nulle part ! » ou une connerie du genre. Jusque là, rien de bien intéressant.

Mais derrière les tracts et autres drapeaux royalistes se cachait ce jour-là le mouvement identitaire Vox Populi, groupuscule local d'extrême droite luttant pour une « Touraine enracinée ». Le groupe visait au travers des cris et autres slogans ce qu'ils nommaient les « cailleras de Jamel Debouze », qui attendaient, à quelques mètres de là, le spectacle de l'humoriste.

Pour agir, ce mouvement est passé par une récente phase de relooking. Ils mélangent désormais à leur esthétique paramilitaire des symboles de la France immémoriale – un champ de blé, un tableau à l'effigie de Charles Martel, du vin – et des marqueurs culturels de maintenant tout pourris, type Fight Club.

Aprés cinq ans de marches en petit comité et de manifestations anti-Gay Pride, ils mobilisent désormais une centaine de partisans qui aiment comme eux la France et Internet. Leur porte-parole, Pierre-Louis Mériguet, 29 ans, est un ancien skinhead nationaliste. Comme il « ne refuse jamais une bonne poignée de main », j'en ai profité pour lui demander la raison pour laquelle lui et ses potes avaient bloqué la rue – et pourquoi ils en voulaient tant à un type qui ne fait plus rire personne depuis l'an 2000.

Notre interlocuteur Pierre-Louis, en train de chanter.

VICE : OK, pourquoi vous êtes là aujourd'hui ?

Pierre-Louis Mériguet : Eh bien, on a déclaré notre manifestation contre le procès intenté à fdesouche.com et en échange, on a écopé d'une interdiction. Pour nous c'est clair qu'on cherche à nous parquer, comme les derniers Indiens d'Amérique. Ce qui est dégueulasse, c'est qu'on vire les Français de souche pour laisser la place à un public qui est susceptible de troubles. Nous, on a toujours été clean et on se fait chasser. C'est de la ségrégation et du racisme.

Mais Debbouze c'est de l'humour typiquement français, pourtant.

Je n'ai pas besoin d'argumenter. Debouze qu'on le veuille ou non, c'est pas la France. La France c'est pas seulement une carte d'identité, ce n'est pas quelques lettres et une signature.

As-tu tenté d'inviter Jamel pour montrer l'ouverture de votre groupement ?

Non, on a jugé qu'il était préférable de ne pas se croiser. C'était à lui de faire preuve d'ouverture. Et puis quand quelqu'un est issu de l'immigration, c'est à lui de faire l'effort pour s'intégrer ; pas à nous. Sa vision et sa définition de la France ne sont pas les miennes.

Tu peux te présenter en quelques mots ?

J'ai commencé l'activisme politique dans les années 1990. J'ai rejoint les rangs de nationalistes radicaux et fait de l'activisme de terrain. J'étais un militant.

Quelques drapeaux à fleur de lys et une poussette, lors du rassemblement Vox Populi devant le Palais de justice de Tours.

Ce n'est pas un truc qui se décide « comme ça ». Comment ça s'est passé, au début ?

Eh bien, on peut vite se faire embrouiller par des bandes de jeunes issus de l'immigration, qui ne connaissent pas ces codes qui ne sont pas les leurs. Il faut alors se défendre. Pour ceux qui comprenaient, on dialoguait, mais sinon on se défendait en répondant par la violence. Quand on a 17 ans, on veut s'afficher.

Ouais. T'étais skinhead, en fait.

Moi j'étais skin. Paire de Docs, polo Ben Sherman, etc. Aujourd'hui j'en garde de bons souvenirs, mais dire que je suis fier de tout, ce serait mentir. On défendait notre territoire. On avait rejoint les rangs des « jeunes nationalistes berrichons » en réaction à une société qui ne nous convenait pas et qui laisse les autres jouïr d'une liberté qu'ils ne méritent pas.

Huh.

J'ai aussi manifesté et joué avec mon groupe de musique, Insurrection, lors des rassemblements du Front National. Mais je n'ai jamais pris ma carte.

As-tu eu à faire avec la justice ?

Oui, j'ai eu plusieurs condamnations pour violences. En même temps, quand tu es jeune nationaliste tu ne passes pas tes journées à jouer à la console, tu vois. Tu te bats. Tu te bats pour te défendre.

Pourquoi avoir créé Vox Populi ?

On voulait faire un mouvement politique local en rupture avec l'extrême droite actuelle. On est contre la mondialisation et on prone le réenracinement. Une société multiraciale n'engendre qu'une chose : une société multiraciste.

Comment ça ?

Eh bien, quand on incite en disant « mélangez-vous ! Allez-y, tout le monde peut se mélanger ! », c'est le génocide des peuples. On est contre la globalisation. On propose des idées comme la détaxation de proximité pour l'économie locale. Aujourd'hui, je pense qu'on est colonisés, qu'on subit un phénomène d'invasion qui sera, à court ou moyen terme, nuisible pour l'équilibre de la société. Quand on voit les prières de rue, les Quick hallal, etc. De toute façon quand un pays n'est plus conquérant, il est conquis. Il y a un moment où si tu ne veux pas te faire bouffer, tu agrandis ton empire.

Pierre-Louis, visiblement enthousiaste à l'idée de bouffer les sandwichs merguez préparés par son associé couleur arbre. 

OK. Et la religion ?

Le Catholicisme fait partie de l'histoire de la France. Tu n'as pas besoin d'aller à la messe tous les dimanches ; ça fait partie de ton héritage. Des gens se sont battus pour défendre leur foi.

À quoi ressemblent les autres membres de Vox Populi ?

Tu peux aussi bien croiser un royaliste qu'un anarchiste, un skin de 15 ans qui parle à un mec de 30 ans nationaliste et révolutionnaire. Ici le FN, c'est une coquille vide. D'ailleurs beaucoup de jeunes des FNJ sont venus à Vox Populi. Il y a même un mec qui était à l'extrême gauche dans les années 1980. C'est ça l'éclectisme de nos jeunes, c'est le reflet de la société d'aujourd'hui.

Ouais, enfin ils sont tous blancs.

Parce qu'ils sont Français. Le tourangeau de base, il n'est pas noir. Quand tu es contre la mondialisation, tu es obligé de défendre l'idée de défense nationale. Les hommes politiques voudraient te faire croire que tous les peuples sont égaux, que toutes les cultures se valent ; au final, ils veulent juste basculer vers un internationalisme qui uniformise. Ils veulent tuer les différences des gens.

Vous êtes des sortes de communautaristes, en fait.

Un breton n'est pas l'égal d'un alsacien, de même qu'un Congolais n'est pas l'égal d'un tourangeau ; ils ont des racines et une histoire différentes. Et pour l'Europe, c'est pareil. On se bat pour l'Europe des peuples et pas l'Europe des banques. On a une religion en commun, et une couleur de peau. Aujourd'hui on est là pour se battre ; cette bataille est le reflet de notre quotidien. Si je dois voter, je voterai Marine Le Pen, c'est certain.

Revenons à fdesouche. On les poursuit en justice en ce moment même, c'est ça ?

« Fdesouche », ça veut dire François de souche, « français de souche » en vieux français. C'est un site d'informations, l'un des plus visités de France [NDLR : 320 000 visiteurs par mois, selon Google Adplanner]. Quand on étouffe la parole des gens, on incite au ressentiment, à la haine. Et cette décision est une forme de dictature. C'est un procès pour baillonner la parole d'une partie des Français. Comme nous avec Jamel.

Mouais. Et vos manifs à la Gay Pride ?

Eh bien là-bas, on n'a jamais insulté les homosexuels – notre combat n'est pas de juger l'homosexuel. Ce qu'on voit, c'est qu'on laisse 2000 homos manifester alors que la vie sexuelle doit rester dans le cercle privé. Est-ce qu'il y a une marche pour la fierté hétéro ?

Non.

En effet. Alors est-ce que c'est normal de se balader en ville avec ses gamins et de tomber sur 2000 personnes danser avec des plumes dans le cul et réclamer le droit à la parentalité ?

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