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J'ai voulu savoir si j’étais dépressif

Une étude des tréfonds de mon cerveau, appuyée par des psychiatres et l'association des Émotifs Anonymes.
14 mars 2016, 6:00am

Un jeune homme qui n'a aucun rapport avec l'auteur de cet article. Photo via WikiCommons

Il y a quelques mois, j'ai dû faire une des actions les plus pitoyables de mon existence. J'ai envoyé une lettre à une amie qui me plaisait beaucoup, afin de lui déclarer ma flamme. Je m'étais plutôt cassé le cul – c'était une lettre à l'ancienne, avec du vrai papier, une vraie enveloppe et un vrai timbre. Des vrais sentiments, aussi.

Et ce fut un vrai échec. La fille en question m'a répondu avec une lettre, elle aussi, mais sur un document Word, qu'elle m'a envoyé via Facebook – ce qui, en soi, était presque pire que le contenu même de la lettre. Elle me foutait un râteau, aussi grand que l'ego que je me traînais à l'époque. Je suis tombé de haut. Au même moment, je quittais mon boulot et mon appartement à Paris, convaincu que j'en trouverais d'autres facilement. Ce fut là aussi un lamentable échec, et j'ai été contraint de retourner vivre chez ma mère, en Haute-Savoie.

J'ai passé la majeure partie des semaines suivantes dans un état d'ébriété avancé. Côté pile, je retrouvais mes grasses matinées, les amis d'enfance restés au bercail, ma Ford Ka qui marche à moitié et le privilège de manger des légumes n'ayant pas passé leur journée à côtoyer des Parisiens pressés dans les couloirs d'un métro crasseux. Côté face, j'étais seul. Ajoutez un peu de tristesse à ce sentiment de solitude et vous obtenez l'enfer sur Terre. Vous vous mettez à penser dans le vide, à ruminer de la poussière, à bouffer des cailloux. Vous doutez de tout en ne pensant à rien, vous vomissez ne serait-ce que l'évocation d'une ébauche de projet, car la vie, somme toute, c'est bien de la merde.

Des phases comme celle-ci, j'en ai eu quelques-unes au cours de ma jeune vie. Mais je pense que c'était la plus intense à ce jour. Je n'ai, par exemple, jamais su expliquer pourquoi j'avais des pertes soudaines de motivation lors des moments charnières de ma scolarité. J'ai fini par admettre que j'étais juste un peu bizarre – au mieux, pas très « combatif », au pire, je pétais dans la soie.

Un jour, après ma dernière période de boxe intérieure, j'ai repensé à ma grand-mère paternelle. Elle est morte assez jeune, quand j'étais encore gosse, et je n'en ai que peu de souvenirs. D'après ce que m'a raconté ma tante, elle était alcoolique et dépressive. Elle s'est laissée crever quand personne ne savait comment l'aider. Je me suis mis à croire que j'avais chopé le virus. – un virus mortel, quasi indétectable : la dépression.

Au cours de mes recherches, j'ai découvert que j'étais loin d'être le seul. Dans son livre La fragilité psychique des jeunes adultes, le psychiatre David Gourion fait un état des lieux édifiant : « Chez les adolescents et les jeunes adultes, un individu sur quatre est en situation de souffrance psychique et la majorité d'entre eux n'a aucune aide. Le suicide est la première cause de mortalité chez les 15-30 ans et représente plus de 10 000 morts par an, soit deux à trois fois plus que les accidents de la route. »

10 000 suicidés par an. Difficile de ne pas s'en émouvoir quand tout le monde, aujourd'hui, connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un qui s'est foutu en l'air avant d'avoir pu perdre ses premiers points sur son permis.

Pour savoir si j'avais des risques de renflouer ces chiffres, je me suis rendu aux Émotifs Anonymes, à Paris. Les « EA », ce n'est pas que le titre d'un film médiocre pour quinquagénaires en mal de chocolat – c'est aussi un groupe de parole basé sur le même principe que les Alcooliques Anonymes.

Même en allant très mal, [les jeunes] sont parfaitement capables de donner le change. Ils arborent un sourire de façade, font des activités normales et affirment droit dans les yeux que tout va bien. – David Gourion

Le jour J, je suis arrivé à la bourre, un peu inquiet de ce qui allait m'attendre. Je n'ai pas été déçu. Ils étaient une petite dizaine, rassemblés autour d'une table ovale garnie de sachets de thé et de petits gâteaux. Du haut de mes 23 ans, j'étais visiblement le plus jeune – malgré la présence d'une femme qui devait avoir un peu moins de la trentaine. La séance a débuté par un rappel des « douze étapes » des EA, puis par la lecture du passage d'un livre, censé fixer le thème du jour et le cadre des prises de parole. Puis chacun pouvait prendre la parole et raconter ce que ce thème lui inspirait. Ce jour-là, ce fut « la dépendance ».

Je ne me souviens plus précisément de ce qui s'est raconté ce jour-là, mais j'ai été marqué par l'ordre un peu absurde donné d'entrée de jeu : ne pas intervenir lorsque quelqu'un s'exprime, ne pas commenter, ne pas discuter avec lui. Ainsi, hormis quelques personnes qui avaient l'air réellement émues par leurs propres paroles, les gens semblaient plutôt être là pour passer le temps. Parler à des inconnus à défaut d'avoir quelqu'un à qui parler dans la vraie vie. La « dépendance » prenait des formes très concrètes – trop concrètes – et la séance s'est terminée sur la dépendance au téléphone portable. Puis tout le monde s'est levé, s'est pris par la main et a récité la prière de la sérénité des EA.

Je suis parti de cet endroit avec ce sentiment réconfortant de ne pas être à ce point au fond du gouffre pour venir spontanément épancher mon mal-être devant des gens qui venaient spécifiquement raconter le leur. Je ne dis pas que les EA sont inutiles – ils doivent certainement l'être en complément d'une psychothérapie. La plupart des personnes présentes ont d'ailleurs mentionné le fait d'être suivies par un psy.

Toujours est-il que je suis sorti des EA avec plus de questions qu'auparavant. Où sont-ils, les jeunes dépressifs ? En étais-je un ? David Gourion estime dans son livre que cette question, malgré son caractère égocentrée, est primordiale. Il explique : « Même en allant très mal, [les jeunes] sont parfaitement capables de donner le change. Ils arborent un sourire de façade, font des activités normales et affirment droit dans les yeux que tout va bien. Ils compensent leurs difficultés en permanence, au prix d'efforts psychiques coûteux. Parfois, ils se mentent à eux-mêmes, se font croire qu'ils n'ont pas de raison objective d'aller mal, qu'ils n'ont pas le droit de se laisser aller, et se disent que se plaindre revient à abdiquer toute fierté. Plus souvent, ils ne veulent pas alarmer leurs parents et refusent que l'on s'inquiète pour eux, car ils se disent intérieurement que leurs proches ont déjà suffisamment de problèmes pour ne pas leur en imposer de supplémentaires. »

On est au cœur du problème. La dépression est une maladie mentale souvent associée à la faiblesse. Être jeune et avoir une maladie mentale, c'est deux raisons pour fermer sa gueule. Désireux d'en savoir plus, j'ai passé un coup de fil à Adeline Gaillard, psychiatre à l'hôpital Sainte-Anne, à Paris. Elle m'a expliqué pourquoi les jeunes étaient particulièrement exposés à la dépression.

Photo via WikiCommons

Entre l'âge de 15 ans et l'âge de 30 ans, notre cerveau continue de se développer de manière beaucoup plus fine : « c'est le bijou en train d'être ciselé », m'a-t-elle expliqué. « C'est aussi souvent à cet âge-là qu'apparaissent les premiers troubles psychiatriques. C'est une période de fragilité et de vulnérabilité vraiment importante, où peuvent commencer des dépressions et d'autres maladies, et où les jeunes vont être exposés à un certain nombre de facteurs qui vont favoriser le développement de maladies (comme les toxiques, le cannabis, le harcèlement scolaire, tout un tas de stress qui vont les fragiliser). »

Je ne crois pas avoir été martyrisé durant ma scolarité. J'ai fumé pas mal de joints lors de mes premières années de fac, mais j'ai su y mettre un terme quand j'ai commencé à partir en couille, au moment où j'avais quelques crises d'angoisse et où j'étais vraiment stressé. L'alcool, c'est un autre problème. J'ai déjà évoqué que je devais faire gaffe avec ça. En y repensant, il m'est arrivé d'avoir de vraies baisses de motivation après avoir enchaîné plusieurs soirs de cuites.

L'alcool est un « super anxiolytique », selon Adeline Gaillard. « On en a tous fait l'expérience : quand on est anxieux, quand on est mal à l'aise, c'est une substance psychotrope qui permet de se détendre. Malheureusement, ça marche bien sur le coup mais après, c'est plus compliqué. » Car l'alcool a un effet pervers : « À long terme, il déprime. C'est une substance anxiolytique sur le coup, mais dépressogène à long terme ».

Le problème avec la dépression, c'est que c'est une maladie « multifactorielle ». Elle naît de l'enchevêtrement de plusieurs causes (prises de drogues, patrimoine génétique, histoire personnelle, environnement familial et amical...). Cerise sur le gâteau, la dépression a ceci de déprimant qu'elle peut toucher n'importe quel jeune. Pour reprendre les termes de David Gourion :

« Si les chiffres montrent que bien des jeunes traversent des périodes de tourments psychiques tels qu'ils en viennent à penser à la mort, il est très important de préciser que cela n'arrive pas qu'à des jeunes clairement identifiés comme fragiles, c'est-à-dire ayant vécu une enfance traumatique ou ayant été confronté à la pauvreté et à la précarité, loin de là. Ces situations peuvent tout aussi bien survenir chez des jeunes gens qui semblent en apparence avoir tout pour eux : issus de famille aisée, en pleine santé physique, ayant des parents bienveillants, la possibilité de faire des études, n'ayant pas vécu d'attouchements sexuels, de harcèlement scolaire ou d'autre événement de vie délétère... Pour ceux qui ont la chance de n'avoir pas connu la dépression, cela peut sembler très étrange. Étrange en effet que de vouloir mourir quand à 20 ans on a plein de raisons objectives de profiter de la vie... »

En résumé, je me situe plutôt dans la deuxième catégorie, celle des jeunes à qui tout sourit. J'ai plusieurs facteurs (patrimoine génétique, consommation régulière d'alcool) qui pourraient justifier l'apparition de la dépression chez moi. C'est une forme de « vulnérabilité », selon David Gourion. Quant au fait de savoir, si ce n'est comment, mais pourquoi je pourrais la développer, la réponse tient, d'après Adeline Gaillard, de la loi du plus fort : « Certaines personnes ont aussi une capacité de résilience, une capacité psychologique pour faire face à l'adversité. D'autres, non. » Démerdez-vous avec ça.

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