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Igor Akinfeev, le coeur rouge

Malgré une image écornée par ses performances sous le maillot russe, le gardien est une légende de l'autre côté de l'Oural, battant tous les records après 26 ans passés au CSKA Moscou.

par Antoine Jarrige - Footballski
14 Avril 2017, 7:32am

Footballski

Cet article est publié dans le cadre du partenariat avec Footballski.

Igor Akinfeev, l'homme fidèle du CSKA Moscou, fait partie d'une caste très fermée. Celle des joueurs qui, à seulement 30 ans, ont déjà acquis le statut de légende dans leur pays. Que ce soit dans l'histoire de son club avec pas moins de 356 matches disputés, ou en sélection, Igor est également le meilleur gardien russe actuel depuis déjà un bon paquet d'années. Quinzième meilleur gardien au monde du XXIe siècle selon l'IFFHS (Fédération internationale de l'histoire et des statistiques du football), le capitaine de la Sbornaya et du CSKA est indéboulonnable à son poste. Tête de liste du club Lev Yachine (regroupant les portiers ayant réalisé plus de 100 clean sheets) ainsi que du club Igor Netto (pour les joueurs ayant plus de 50 sélections sous les couleurs de l'URSS, CEI ou Russie), il a également la particularité d'avoir un anti-record bien triste avec pas moins de 39 matches d'affilée en encaissant au moins un but en compétition européenne. Portrait d'un type fidèle mais pas infaillible, dévoué mais humain. Bref, le mec que tout le monde aime.

Quand Igor voit le jour le 8 avril 1986, à Vidnoye, dans la banlieue de Moscou, personne ne se doute que ce bébé brillera quelques années plus tard dans des cages de foot. Né d'un père routier et d'une mère professeure de maternelle, le jeune Igor ne grandit pas dans une famille très aisée, mais a néanmoins le mérite de ne pas mal tourner comme bon nombre de jeunes de son quartier. Il faut dire qu'il reçoit une éducation stricte et sérieuse, à la russe dirons certains, lui permettant de s'éloigner des égarements de jeunesse et de se tourner rapidement vers le football.

C'est ainsi que, dès ses quatre ans, son père Vladimir l'accompagne à une journée de détection du CSKA Moscou, club alors à la recherche des talents de demain. Un talent qui apparaît sous leurs yeux et plus précisément sous ceux de Desiderius Kovač, ex-milieu de terrain du CSKA. Tandis que son père conseille son fils de jouer attaquant – la place convoitée par 90% des jeunes de son âge, en somme –, le petit Igor, lui, ne suit pas la mode et préfère enfiler une bonne vieille paire de gants rugueux et usés. La légende est en marche.

Petite trahison avec Filimonov, portier du Spartak Moscou. Photo Archives personnelles d'Igor Akinfeev / Sport-Express.ru

Sous les reprises de volée à bout portant de garçons pourtant plus âgés que lui, Akinfeev ne tourne même pas la tête. Fort, droit, calme et agile, le jeune garçon laisse déjà présager de belles choses et donnera raison par la suite à Kovač qui le voit déjà comme un futur très grand gardien.

Le jeune Igor passe son enfance aux jeunesses du CSKA, combinant alors le football, l'école et les autres activités que pratiquent tous les enfants de son âge. Évoluant la plupart du temps sur un terrain détrempé, il rentre bien souvent crotté et boueux à la maison, au grand dam de sa mère Irina. Dès ses 10 ans, il quitte pour la première fois la Russie pour participer à un tournoi en Serbie. Il profite de cette occasion pour impressionner les différents entraîneurs, les joueurs plus expérimentés, mais également Miljan Miljanic, l'ex-star de l'Étoile Rouge de Belgrade, qui voit alors en lui le futur Lev Yachine. Malgré tout, bien encadré et la tête bien faite, le jeune Igor ne s'enflamme pas et continue de suivre sa route, qui le mène jusqu'au bout d'études brillantes. Excellent élève, il rentre à l'Académie moscovite de la culture physique en 2003 et soutient même sa thèse en 2009. Une thèse au nom évocateur, Techniques et actions tactiques du gardien de but lors d'un match de football. Le football n'est jamais loin pour l'enfant de Vidnoye, que ce soit à l'écrit ou en grandeur nature, sur un terrain de football.

La grande histoire d'Igor Akinfeev au CSKA Moscou commence véritablement en 2002. Cette année-là, le portier remporte son premier titre avec le CSKA, à savoir la Youth League, avec l'équipe junior. Il obtient dans la foulée son diplôme de l'académie du football et en profite pour signer son premier contrat professionnel, le premier d'une longue lignée. Les performances européennes du jeune gardien ne passent pas inaperçues, la Sbornaya décidant de le convoquer. Il en profite pour honorer sa première cape en espoir contre la Suède.

Suite à ce match, l'été 2002 est radieux pour le jeune homme qui s'envole vers Israël pour disputer la pré-saison du CSKA avec l'équipe première. Dès son premier match amical terminé, le journal Sport Express titre, « Un nouveau gardien de but vient de naître, mature pour son âge et qui semble bien meilleur que Mandrykin ». De quoi mettre une bonne pression des deux côtés.

D'autant que, lors de la saison 2002-2003, Igor enfile finalement les gants pour disputer le premier match professionnel de sa carrière, le 29 mars. Le portier russe remplace un Mandrykin blessé au bout de 20 petites minutes de jeu et a la lourde tâche de qualifier le CSKA en coupe contre le Zénith Saint-Pétersbourg. Une première mission remplie à la perfection sous le maillot du club de l'armée.

Continuant à faire ses gammes en Youth League, Akinfeev obtient une opportunité en or en ce 31 mai 2003. Titulaire pour la première fois en championnat contre le Krylia Sovetov Samara, il ne laisse pas passer sa chance. Avec une victoire 2-0 et un penalty arrêté à la dernière minute, le jeune Akinfeev obtient le trophée d'homme du match. Son premier avec les professionnels, qui ne fait que confirmer les espoirs placés en lui dès son plus jeune âge.

Progressant vite, Igor gagne le droit de soulever le trophée de champion de Russie en fin de saison. Mais pour lui, les choses sérieuses ne vont véritablement commencer qu'au cours de la saison 2003-2004. Cette année-là, le futur prodige prend son envol et s'inscrit définitivement dans la grande lignée des gardiens russes et soviétiques. Un poids pas toujours évident à supporter pour de jeunes épaules, d'autant qu'à seulement 18 ans, le coach de l'époque, le Serbe Dusan Ivkovic, décide de l'installer en portier numéro un. La légende est en marche.

Malgré son caractère assez réservé et introverti à en juger par son désintérêt, voire sa crainte, pour les médias, Igor reste un russe au sang chaud. C'est ainsi que, lors d'un match de coupe, contre le Krylia Sovetov, il est expulsé après avoir frappé un adversaire au visage. Suspendu cinq matches, il est sévèrement puni et doit accepter de payer une belle amende infligée par sa direction.

Ce fait de jeu écarté, Igor se remet rapidement dans le bain avec, pour couronner le tout, des débuts européens. En déplacement à Skopje, en Macédoine, pour y affronter le Vardar, le CSKA ne parvient pas à passer ce tour de coupe de l'UEFA et s'incline 1-0. Champion en fin de saison puis sélectionné pour la première fois avec les A, il devient alors le plus jeune gardien de but titulaire avec la Sbornaya dans l'histoire du football russe. Galvanisé par cette première rencontre, Igor enchaîne par sa première en Champion's League en 2005. Malheureusement pour lui, rien ne se passe comme prévu, le CSKA finit troisième après une défaite contre le Celtic Glasgow et est repêché en coupe de l'UEFA. L'occasion d'assister au plus grand succès de la carrière de notre jeune qui, rappelons-le, n'a toujours pas 20 ans ...

Éliminant successivement le Benfica Lisbonne, le Partizan Belgrade, l'AJ Auxerre et Parme, le CSKA Moscou se présente en finale de la coupe de l'UEFA comme outsider face à un Sporting Portugal jouant à domicile. Malgré une ouverture du score précoce des Portugais, le tout dans une ambiance de feu, le CSKA parvient finalement à l'emporter 3-1 à des réalisations de Zhirkov, Berezoutski et Vagner Love. Igor soulève son premier trophée européen, le seul encore aujourd'hui.

Ce magnifique succès donne des ailes à Akinfeev. Il est, à la suite de ce match, considéré comme le gardien de but le plus prometteur de la planète tandis que les comparaisons avec Lev Yachine commencent à fuser de toutes parts. Les performances du jeune russe dépassent désormais les frontières, Arsenal souhaite le recruter, mais Akinfeev refuse, ce dernier voulant rester dans son club de coeur.

Photo Steindy.

Malheureusement pour lui, son envolée est quelque peu brisée par une terrible blessure, une rupture des ligaments croisés, contre Rostov au début de la saison 2007-2008. Censé être indisponible pour l'Euro qui se profile à l'été, il se bat pour retrouver la forme et être fin prêt afin de participer à la compétition en Suisse et en Autriche.

Résultat des courses, de retour avant l'Euro, il se paye le luxe de disputer son centième match professionnel pour le CSKA contre le Krylia. Suite à cela, direction l'Europe centrale pour sa première compétition avec la Russie. Un véritable succès puisque les Russes vont finir troisième du tournoi, une performance inattendue après la défaite inaugurale 4-0 contre l'Espagne. Malgré huit buts encaissés lors de la compétition, Akinfeev permet aux siens de glaner la médaille de bronze. Malheureusement, la suite de sa carrière internationale sera beaucoup plus terne.

Non qualifié pour le Mondial 2010 en Afrique du Sud, il rentre tout de même dans le club Igor Netto, à savoir les joueurs ayant plus de 50 sélections au compteur. L'arrivée de l'Euro 2012 est censée permettre à la Russie de redevenir cette nation phare du foot continental qui marchait sur l'Europe des années 60. La victoire impressionnante d'entrée 4-1 contre les Tchèques semble confirmer ce retour, mais, au final, comme bien souvent, les Russes sont éliminés.

Ce mondial 2014 au Brésil reste le pire moment de la carrière d'Igor. Auteur d'une énorme boulette contre la Corée du Sud, il fait perdre deux points à sa sélection. Quelques jours plus tard, ébloui par un pointeur laser, il encaisse un but et permet à la Belgique de l'emporter 1-0. Malgré 0 point en deux matches, la Russie a encore une petite chance de se qualifier. Malheureusement, une sortie loupée contre l'Algérie ramène la Russie directement chez elle. Très touché par ces tristes performances, Akinfeev présente des excuses nationales, mais le mal est fait et divers médias lui collent alors l'image de passoire de service, loin du futur Yachine que l'on espérait. Le joueur est même sélectionné par la Gazetta dello Sport dans son flop mondial.

La suite n'est pas plus joyeuse, pour les qualifications de l'Euro 2016, il est atteint par un fumigène en plein visage. Si les brûlures et la commotion cérébrale engendrées par le choc n'empêchent pas Igor de voir la France et son Euro. La Russie, pourtant dans un groupe abordable, termine dernière. Le portier russe peut au moins se rassurer en se disant qu'il a su faire le spectacle au sein d'une équipe en totale déliquescence au niveau collectif. Auteur d'un match de feu contre l'Angleterre, Igor supplée magnifiquement ses défenseurs contre les Three Lions. Nul doute qu'avec une charnière centrale plus efficace, la Russie aurait pu atteindre le stade suivant de la compétition.

Photo Steindy.

Mais ce qu'il faut bien comprendre, même si certains médias continueront toujours à le voir comme cet homme capable de faire des boulettes sur la scène internationale, c'est que dans son club, au CSKA Moscou, Igor reste et restera un titulaire indéboulonnable. Une véritable légende. Une légende qui, en 2014, a le culot de battre le record d'un certain Lev Yachine avec 204 clean sheets ainsi que le record d'invincibilité (761 minutes). Très populaire en Russie, Igor est malheureusement devenu depuis quelques saisons la risée des journalistes européens pour son fameux contre record en Champion's League, à savoir 39 matchs d'affilés en encaissant au moins un but. Peu aidé par une charnière centrale vieillissante aussi rapide qu'une Lada affichant 300 000 kilomètres au compteur, on peut néanmoins se douter que l'arrivée de Goncharenko sur le banc du CSKA devrait certainement faire bouger les choses.

Sous contrat jusqu'en 2019 avec le CSKA, Akinfeev vient tout juste de fêter ses 26 ans de bons et loyaux services dans son club de coeur. Club avec lequel il a remporté six titres de champion, six coupes de Russie, une coupe de l'UEFA et un titre de footballeur de l'année. Un beau palmarès pour un joueur qui a encore un bel avenir devant lui. Et ce n'est pas Ovchinnikov, ancien gardien de la Sbornyaya, qui dira le contraire : « Je ne veux pas appeler les gens des héros. Les héros sont les hommes qui se sont battus lors de la Grande Guerre patriotique. Mais Igor est un grand homme. Malgré les deux graves blessures qu'il a subies, il est toujours debout. Être au top niveau pendant dix ans avec le CSKA Moscou et la sélection nationale, ce n'est pas rien. C'est une personne très courageuse, un modèle pour les jeunes. » Un modèle qui, malgré le peu de considération de certains, continuera de ravir les supporters du CSKA Moscou. Et après tout, c'est bien là le principal.