Faux druide mais vraie pénurie de médecins — comment un village breton a attiré l’attention sur les déserts médicaux

Malgré son canular, le maire d’un village breton de 1 000 habitants n’a pas vraiment le sourire. Dans sa région, personne ne vient remplacer les médecins qui partent à la retraite.

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18 Mars 2016, 4:15pm

Image via Wikimedia Commons

« Suite à l'échec des démarches entreprises pour faire venir des médecins au pays Rochois (5 000 habitants), une seule candidature à ce jour, celle de M Gwenael Trochet , Druide guérisseur, qui nous propose ses services. Nous n'avons aucune autre solution à proposer pour l'instant à la population et aux médecins. »

C'est avec ce communiqué laconique publié cette semaine que la mairie de La Roche-Derrien, une petite commune de Bretagne (ouest de la France), a voulu alerter l'opinion publique sur les difficultés qu'elle rencontre pour inciter les professionnels de santé à s'installer dans la région. Après plusieurs reprises dans la presse locale et nationale qui s'étonnaient du caractère incongru de la solution trouvée pour pallier le manque de médecins, on a appris ce vendredi matin que tout cela était faux. Enfin presque, le village fait face à un réel manque de médecins.

Le non-remplacement des médecins est un phénomène qui inquiète beaucoup d'autres villes françaises. En France, on estime que plus de 2 millions de personnes vivent dans des déserts médicaux. Certains médecins vont même jusqu'à céder gratuitement leur cabinet pour attirer les jeunes praticiens dans les campagnes.

Un acteur pour jouer le druide

C'est donc après avoir épuisé les méthodes traditionnelles — petites annonces, campagnes d'affichage — pour trouver un nouveau médecin, que la mairie de La Roche-Derrien a expliqué cette semaine qu'elle avait finalement engagé un « druide guérisseur ». Le communiqué a ensuite été repris par bon nombre de médias.

Mais le druide en question, très actif sur les réseaux sociaux à travers ses vidéos initiatiques, est en fait un comédien, comme l'a révélé ce vendredi matin Jean-Louis Even, le maire de La Roche-Derrien. « On a essayé le ton de l'humour, de la blague... mais [le problème] est très sérieux », a-t-il déclaré à la radio Europe 1.

Contactée par VICE News ce vendredi après-midi, une personne travaillant à la mairie de La Roche-Derrien nous a confirmé qu'il s'agissait d'un canular, et que malgré cette opération de communication, aucun médecin n'avait pour l'instant répondu aux annonces.

Pénurie de médecins

Avec 2 médecins pour 5 000 habitants — dont un docteur proche de la retraite —, la zone rurale qui englobe La Roche-Derrien fait partie des 192 « déserts médicaux » du territoire français, terme qui désigne ces régions où les médecins partant à la retraite ne sont pas remplacés. Ce phénomène rend de plus en plus difficile l'accès aux soins pour les quelque 2,5 millions de personnes qui y vivent.

Face à cette pénurie, de très nombreux « chasseurs de têtes » proposent d'aider les petites villes et les centres de santé à retrouver un médecin ou une infirmière — moyennant une somme pouvant atteindre 35 000 euros dans certains cas. Sur ce marché, les prestations vont de la simple livraison de CV à l'installation complète du médecin et de sa famille, avec cours de français pour ceux qui viennent de l'étranger et garantie de remplacement en cas de départ.

« En France, nous avons pourtant assez de médecins pour occuper les postes vacants », nous a expliqué Sophie Leroy, co-fondatrice de l'Association pour la Recherche et l'Installation de Médecins Européens (ARIME). « Le problème, c'est que les médecins préfèrent s'installer dans les grandes villes et autour des principaux pôles de santé », a-t-elle précisé. « De plus, on construit des hôpitaux, des bâtiments neufs, mais on ne remplace pas le personnel qui quitte les centres de santé. »

Depuis 10 ans, son association à but commercial joue le rôle d'intermédiaire entre les demandeurs et les candidats, qui doivent disposer d'un diplôme européen. Ils viennent surtout d'Europe du Sud (Espagne, Portugal, Grèce) ou de l'Est (Roumanie et Bulgarie notamment). Des pays où les salaires proposés aux professionnels de santé sont faibles, ce qui permet à Sophie Leroy d'effectuer des « recrutements d'opportunité ». D'après elle, les communes françaises manquent toutefois d'expérience dans ce domaine, et rechignent à avoir recours aux chasseurs de têtes.

« Nos principaux clients, ce sont les hôpitaux, partout en France », nous a-t-elle indiqué. Des clients qui n'hésitent pas à débourser plus de 18 000 euros « par tête », afin de faire venir infirmières, radiologues et autres cardiologues dans leurs services. Contrairement à certains cabinets, l'ARIME n'assure aucune « garantie de remplacement » en cas de départ du candidat.

« Ce ne sont pas des tuyaux ou des machines que l'on remplace, je ne peux pas garantir un être humain », nous a expliqué Sophie Leroy, qui voyage chaque semaine en Europe pour rencontrer les candidats.

Annonces du gouvernement

Face à ce problème, le ministère de la Santé poursuit depuis décembre 2012 son « Pacte territoire-santé », dont l'objectif est d'inciter les jeunes médecins à s'installer dans ces zones délaissées. Plus de 1 000 « maisons de santé » réparties sur le territoire devraient être opérationnelles d'ici 2017 d'après les autorités, qui ont annoncé ce jeudi que 10 millions d'euros allaient être investis dans un vaste plan d'amélioration des hôpitaux régionaux.

Pour le maire de La Roche-Derrien, la situation est urgente. « Nous avons une population démunie face à la médecine, et ça ouvre la porte à tout un tas de charlatans », a-t-il déclaré ce vendredi matin.

Le recrutement de médecins étrangers a déjà mené à des situations extrêmes, comme à Château-Chinon, dans le centre de la France, où le dentiste hollandais Mark Van Nierop aurait mutilé et escroqué des dizaines de patients entre 2009 et 2012.

À lire : L'Affaire du « dentiste boucher » : arracheur de dents et chasseur de têtes dans un désert médical français

Actuellement poursuivi en justice, Mark Van Nierop risque une peine de 8 ans de prison. Outre sa condamnation, ses ex-patients réclament un contrôle systématique des antécédents et des diplômes des professionnels de santé désirant s'installer en France.


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