Crime

Les prostituées en Suède se servent d'Airbnb pour contourner la loi

En Suède, le plus vieux métier du monde et l'économie du partage font bon ménage.

par John Dyer
15 Février 2016, 8:45am

Reuters

Dans un article paru récemment dans le journal suédois Dagens Nyheter, un porte-parole de la police de Stockholm a révélé que les travailleurs du sexe ont recours à environ 200 appartements enregistrés sur Airbnb et d'autres services de sous-location.

Lorsque la police a vent de la combine, elle envoie un courrier aux propriétaires des appartements pour les prévenir.

« Ils sont nombreux à être complètement détruits lorsqu'ils lisent la lettre et réalisent ce qui se passe », dit Simon Häggström, le chef de la section policière qui s'occupe des affaires liées à la prostitution. « Ils veulent se débarrasser du lit et vendre l'appartement » , raconte-t-il à Dagens Nheter.

Un modèle nordique

Pour ceux qui militent pour la dépénalisation de la prostitution, la location d'appartements disponibles en ligne est une conséquence directe des échecs du soi-disant "modèle nordique," qui consiste à légaliser la prostitution mais interdire la sollicitation.

« Ils sont forts pour faire croire que tout se passe à merveille », nous explique Pye Jakobsson, co-fondatrice de Rose Alliance Sweden, une association qui milite pour les droits des prostituées.

« On n'est pas censés exister. C'est un gros problème identitaire pour les Suédois. Ils adorent être la référence morale du monde. C'est un peu comme les États-Unis. »

En 1999, la Suède a adopté une loi qui légalise la prostitution mais criminalise le client. L'idée était de punir les clients, plutôt que les femmes qui viennent souvent des pays pauvres de l'Europe de l'Est ou d'Asie du Sud.

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Le modèle juridique suédois a été applaudi de par le monde, en particulier par certaines associations féministes et progressistes, dont la mission est de protéger les femmes vulnérables. La Norvège et l'Islande ont adopté des lois similaires, et le Canada et l'Irlande pourraient bientôt suivre. Le Royaume Uni a voulu introduire une loi semblable, mais le projet a été rejeté à la dernière minute.

Le mythe de la prostituée heureuse

Mais la loi a également attiré les foudres de certaines organisations de défense des prostituées, qui estiment que le modèle rend les travailleuses du sexe plus vulnérables parce qu'il relègue la prostitution à la clandestinité. Une fois le contact établi, les clients souhaitent généralement déguerpir au cas où la police surveille la zone.

« S'ils vous récupèrent à un endroit, ils peuvent vous amener ailleurs, et vous ne savez pas où vous allez », explique Jakobssen. « C'est risqué. »

Les critiques de la loi estiment également qu'elle est dévalorisante pour les femmes.

« Elle est très sexiste, » explique Norma Jean Almodovar, présidente de la filiale Los Angeles de COYOTE, un organisme qui défend les droits des travailleuses du sexe. « Ils pensent que les femmes sont toutes des victimes; qu'on nous exploite toutes », dit Almodovar.

Les partisans de la loi refusent pourtant de voir les choses sous cet angle.

« Quiconque croit au phénomène de la prostituée heureuse n'a qu'à marcher dans la rue un soir et les regarder dans les yeux », explique Nadine Bergquist, qui fait partie de Rosenlundstodet, une association bénévole suédoise de soutien aux prostituées, dans un article du quotidien canadien Globe and Mail.

Selon une étude publiée en 2014, la prostitution de rue en Suède aurait diminué de moitié en neuf ans.

Formés pour reconnaître les prostituées

Mais l'approche suédoise a été lourdement contestée, et d'autres études approfondies sur le sujet ont montré que la loi n'a pas réussi a réduire le taux de prostitution global. Elle a même exacerbé la marginalisation des prostituées et augmenté les dangers associés à la profession.

Pour Jakobsson, le recours aux appartements loués sur Airbnb remet en question les avancées dont se targue le gouvernement suédois. « La police cherche très activement à fermer tous les endroits où nous devons travailler », explique-t-elle, ajoutant que les employés des hôtels suédois sont formés pour reconnaître les prostituées. « On est obligées de trouver des solutions originales ».

D'après la loi suédoise, les autorités peuvent accuser quelqu'un de proxénétisme si la personne loue sciemment une chambre à une prostituée, explique Jakobsson. C'est pour cela que la police envoie des courriers aux hôtes, et c'est probablement pour cela que les hôtes se mettent dans un tel état lorsqu'ils les reçoivent.

« Le propriétaire de l'appartement peut être jugé coupable en vertu de la loi anti-proxénétisme, mais seulement lorsqu'il réalise », dit-elle. « Lorsqu'ils réalisent, ils doivent prendre des mesures raisonnables pour empêcher [que cela ne se reproduise]."

Airbnb pourrait servir à contourner les lois anti-proxénétisme, explique Jacobsson, puisque c'est le site — et non pas un individu — qui organise le séjour.

Dans un communiqué reproduit dans un article récent du Dagens Nyheter sur la prostitution à Göteborg, Airbnb a dit que l'entreprise ne tolère pas les activités illégales.

« Nous avons une politique de tolérance zéro sur ce genre de choses » explique le communiqué. « Plus de 70 millions de visiteurs ont séjourné [dans des appartements] Airbnb, et les problèmes au niveau des hôtes et des visiteurs sont extrêmement rares. Lorsqu'il y a un problème, nous intervenons rapidement pour nous occuper de nos hôtes et de nos visiteurs et pour interdire de manière permanente les utilisateurs abusent notre plateforme et notre communauté."

« L'état, en Suède, c'est tout », explique Jakobssen. Le gouvernement, dit-elle est généreux au niveau de l'aide sociale mais s'attend à ce que les habitants respectent des limites sociales rigides.

« Il s'agit en fait de faire partie de la petite famille de l'État. Et celles d'entre nous qui veulent vivre un peu en dehors de ça, cela les met en colère et ils veulent nous en empêcher. »


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Cet article est d'abord paru sur la version anglophone de VICE News

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