Arabie-Saoudite

La chute des prix du pétrole et la guerre au Yémen ont fait un gros trou dans le budget de l’Arabie saoudite

Avec un déficit budgétaire record évalué à 87 milliards de dollars en 2016, l’Arabie saoudite a annoncé ce lundi un plan de réduction des subventions du pétrole pour ses citoyens.

par Samuel Oakford
29 Décembre 2015, 1:49pm

Photo de Olivier Douliery/Pool/EPA

Suite à un déficit budgétaire record de 98 milliards de dollars en 2015 (environ 89,2 milliards d'euros), l'Arabie saoudite a annoncé une baisse de ses subventions pour le pétrole ce lundi. Le royaume a aussi fait savoir qu'elle pourrait à l'avenir vendre des actifs publics, alors que le pays fait face à un double défi : la chute des prix du pétrole et le coût de la guerre au Yémen.

L'agence de presse officielle saoudienne a déclaré que les dépenses étaient estimées à 975 milliards de riyals (environ 237 milliards d'euros) pour cette année, une hausse de 13 pour cent par rapport aux prévisions.

Le ministre des Finances du pays a annoncé que les dépenses devraient baisser à 840 milliards de riyals en 2016, soit une baisse de 14 pour cent. Mais les prévisions de revenus pour 2016 ont à nouveau été dégradées par le gouvernement, à seulement 514 milliards de riyals. Le royaume va devoir donc combler cet écart — et ce, notamment pour l'année à venir .

Dans un discours diffusé à la télévision d'État, le roi Salmane d'Arabie saoudite a déclaré que le budget « doit être lu en tenant compte des bas prix du pétrole et des défis économiques et financiers sur le plan national et international. »

« Notre économie, avec l'aide de Dieu, a ce qu'il faut pour surmonter ces défis », a dit Salmane, qui a accédé au trône en janvier après la mort de son prédécesseur, le roi Abdullah.

Le prix du pétrole a rapidement chuté ces dernières années et se vend actuellement en dessous des 40 dollars le baril. Mais l'or noir représente toujours une part très importante des revenus de l'Arabie Saoudite. Malgré la baisse du prix du pétrole, le pays n'a pour le moment pas réduit sa production pétrolière, qui a presque atteint son niveau maximum. Une telle décision enverrait un message fort aux marchés pétroliers, et pourrait causer une hausse des cours du pétrole. De nombreux analystes pensent que la stratégie actuelle de l'Arabie saoudite est d'épuiser les autres producteurs de pétrole, dont l'industrie du gaz de schiste aux États-Unis, afin de ne pas céder de parts de marché.

Depuis des décennies, les ventes de pétrole saoudien ont assuré aux citoyens du pays un afflux de liquidités et une bonne protection sociale. L'énergie utilisée dans le royaume a longtemps été massivement subventionnée, mais ce mardi, le ministre des Finances a annoncé que cela allait changer.

Selon des chiffres donnés par l'agence de presse saoudienne, les prix pour le carburant (avec un indice d'octane de 95) vont immédiatement augmenter de 40 pour cent, passant de 0,60 à 0,90 riyal (soit un prix final de 0,22 euro) par litre. Ce niveau de prix est toutefois toujours moitié moins élevé que la moyenne des prix aux États-Unis en décembre, et bien en dessous de ce qu'un litre coûte dans la plupart de l'Europe.

« Au lieu de sortir quelques piécettes, ils vont devoir payer un peu plus à la pompe », a expliqué Simon Henderson, le directeur du Programme de politique énergétique des pays du Golfe au Washington Institute.

Selon Henderson, cette légère hausse envoie malgré tout un message important aux citoyens saoudiens. Bien que l'Arabie saoudite ait la plus grande réserve de change, évaluée à 600 milliards de dollars (environ 547 milliards d'euros), le Fonds monétaire international (FMI) a estimé plus tôt cette année que « de gros déficits fiscaux » combinés à la stagnation des prix du pétrole pourraient épuiser les réserves financières du pays dans moins de cinq ans. Bien que la plupart des analystes ne prévoient pas une faillite du pays, il est clair que le royaume reconnait les dommages potentiels que causerait une longue période de déficits budgétaires. 

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Pour Henderson, l'intervention au Yémen, qui entre dans son dixième mois, pèse aussi sur les coffres du pays. Dans son budget pour 2016, l'Arabie saoudite a alloué 213 milliards de riyals (environ 52 milliards d'euros) à la défense et la sécurité.

« La guerre au Yémen leur coûte certainement très cher en bombes et en munitions, mais la plus grande source d'inquiétude est que l'Arabie saoudite poursuit au Yémen une politique qui ne semble pas avoir d'autre solution possible qu'une victoire militaire », a dit Henderson.

L'intervention est étroitement associée au fils du roi Salmane, Mohammad ben Salmane, qui a été nommé ministre de la Défense plus tôt cette année. Malgré certaines entailles dues à quelques victoires contre les rebelles Houthis et leurs alliés au Yémen, la coalition menée par l'Arabie saoudite a jusqu'ici échoué à reprendre tout le territoire dont s'est emparée depuis 2014 la milice chiite zaïdite prédominante. Après que des dialogues de paix se soient achevés ce mois-ci avec peu de résultats substantiels, les combats ont repris avec intensité dans beaucoup de zones du pays.

Toutes les parties, dont la coalition saoudienne soutenue par les États-Unis, ont été impliquées dans des crimes de guerre.

« C'est une guerre très coûteuse, et bien entendu personne ne sait ce qu'il adviendra en 2016 », explique Anthony Cordesman, chercheur au Center for Strategic and International Studies de Washington. « Si on regarde les chiffres qui ont été publiés, il n'est pas certain que le budget de défense inclue tous les coûts d'acquisitions d'armes étrangères planifiées. Les Saoudiens pourraient être forcés de choisir entre la guerre et les imports d'armes — l'argent ne pousse pas sur les arbres. »

Pour couvrir le déficit, le gouvernement saoudien devrait vraisemblablement puiser dans ses réserves et exploiter les marchés obligataires internationaux, où — du moins pour le moment — le pays jouit de cotations de crédits élevés et peut emprunter avec de faibles taux d'intérêts.

« Les Saoudiens pourraient être forcés de choisir entre la guerre et les imports d'armes — l'argent ne pousse pas sur les arbres. »

« C'est assez facile pour eux de lever des fonds — pour une année ou un peu plus, ça passe », dit Henderson. « Mais la question fondamentale c'est : est-ce que le prix du pétrole va remonter ? »

« Dans la mesure où les Saoudiens ont prévu tout cela, ils ont au préalable anticipé que les prix commenceraient à se rétablir en 2016 », poursuit le chercheur. « Bien sûr, il y a eu des analyses similaires à Wall Street, mais de combien va être le rétablissement, c'est une grande question. Mon point de vue personnel est que les prix du pétrole vont se maintenir à un bas niveau. »

Cordesman affirme que l'Arabie saoudite est mieux équipée pour faire face à ce ralentissement que d'autres pays du Golfe, grâce aux milliards qu'elle a économisé au fil des années.

Mais l'Arabie saoudite joue également un rôle très important dans la région, et voit le conflit au Yémen comme faisant partie intégrante d'une rivalité plus générale avec l'Iran, qu'elle accuse de supporter les Houthis.

Toute nouvelle réduction des prix du pétrole, ajoute Cordesman, pourrait menacer les récents efforts des Saoudiens pour soutenir le marché de l'emploi et diversifier l'économie.

« Le problème auquel les Saoudiens sont confrontés ne date pas de cette année », explique Cordesman. « Mais il n'est pas possible de faire des économies alors que vous vous armez pour faire face à l'Iran, que vous subissez de fortes pressions intérieures, que vous essayez de créer de l'emploi et des habitations, et que vous faites désormais la guerre au Yémen. »

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