Aleksi Perälä, le producteur techno qui n’utilise que 128 fréquences pour faire de la musique
Photo: Mutek 
Culture

Aleksi Perälä, le producteur techno qui n’utilise que 128 fréquences pour faire de la musique

Incursion dans l’univers ésotérique de Colundi.
23 août 2018, 7:43pm

Depuis son premier opus sous le nom d’Ovuca, Aleksi Perälä a été l’un des principaux poulains de Rephlex, l’étiquette de Richard D. James (Aphex Twin) et Grant Wilson-Claridge. La musique de Perälä incarne parfaitement le style braindance qui était le mot d’ordre du label : à la fois ambiante et dansante, planante et complexe, expérimentale et accessible.

Après la fermeture de Rephlex en 2014, Wilson-Claridge s’est affairé à des recherches historiques sur le son. Celles-ci l’ont mené à la création d’une série de 128 fréquences dans le spectre audible pour l’être humain qu’il a baptisée Colundi. Il s’agit d’une sorte de gamme microtonale, c’est-à-dire qui emploie des fréquences situées à des intervalles plus petits qu’un demi-ton, typiquement le plus petit intervalle dans la musique tempérée occidentale. Il a ensuite envoyé cette série à Perälä pour que ce dernier puisse l’utiliser à des fins musicales. Ses dernières parutions, qui passent de l’ambiant à l’électro énergique, ont ainsi été créées en utilisant uniquement ces fréquences.

Depuis son domicile en Finlande, où il s’est récemment établi à nouveau après plusieurs années passées au Royaume-Uni, Perälä tente de m’expliquer du mieux qu’il peut ce qu’est Colundi.

« Le problème, c’est qu’il n’y a pas vraiment de mots pour le décrire. Essentiellement, Grant a fouillé toute la connaissance humaine sur le son et les fréquences, et il en est arrivé à ces 128 fréquences particulières. Ce sont des fréquences qui ont des effets positifs chez les humains, et ce, jusqu’au niveau de l’ADN. Ce n’est pas une gamme, parce que ces fréquences n’ont pas nécessairement de liens entre elles, ce n’est pas linéaire, on ne peut pas les placer sur un clavier, ça ne fonctionnerait tout simplement pas, parce qu’elles sont très éparses. Certaines d’entre elles sont très rapprochées, puis il y en a qui sont très éloignées. Ce n’est pas très musical au sens propre du terme. Mais ce sont les fréquences qui importent, pas leurs relations entre elles. »

Pressé d’expliquer l’effet positif que peuvent avoir ces fréquences, il évoque un exemple historique : « J’ai fait beaucoup de recherches sur le sujet, entre autres sur l’Égypte ancienne. À titre d’exemple, la grande pyramide de Gizeh comprend une salle de guérison par le son. J’ai trouvé les dimensions de la pièce et j’ai calculé ce qu’en sont les ondes stationnaires, et la plupart d’entre elles sont des fréquences qui se trouvent dans la série Colundi. On obtient une onde stationnaire dans une pièce lorsqu’une onde sinusoïdale commence depuis un mur et frappe le mur opposé et que le cycle est complet. C’est donc la fréquence parfaite pour cette salle. Et je crois que les gens en étaient conscients à l’époque, ils ne construisaient pas des pièces aux dimensions aléatoires comme les gens le font aujourd’hui, ils prenaient ce genre de chose au sérieux. J’ai fait quelques expériences, et c’est très, très puissant quand on se tient dans une onde stationnaire, c’est complètement différent lorsqu’on est à l’intérieur. »

Et, selon ses dires, les exemples de telles fréquences foisonneraient : « Une amie à moi a récemment voyagé en Indonésie. Elle m’a envoyé une vidéo d’un habitant local qui pratiquait un rituel sur la cime d’une montagne avec une sorte de bol tibétain. J’ai analysé la fréquence, et elle était de 620 Hz, ce qui encore une fois est une fréquence Colundi. Colundi existe donc depuis très longtemps, il s’agit de connaissances anciennes que nous venons de retrouver. »

On peut à juste titre se demander quelle part de mystification se trouve derrière ces explications venant d’un artiste sur Rephlex, qui regroupe des artistes, Aphex Twin en tête, connus pour raconter des histoires invraisemblables en entrevue. Ce dernier est d’ailleurs également connu pour son utilisation de gammes microtonales, et Perälä ne cache pas l’impact qu’il a eu sur lui : « En 93-94, j’étais aux États-Unis en tant qu’étudiant d’échange et c’est là que j’ai entendu Aphex Twin pour la première fois. Selected Ambient Works Vol. II venait de paraître, et ça a eu une énorme influence sur moi. »

Ce qui est sûr, c’est que l’artiste finlandais est très prolifique depuis qu’il compose en suivant ce précepte. Depuis 2014, il a créé plus de 17 albums sous l’égide de Colundi. Est-ce à dire qu’aussi arbitraire puisse-t-elle sembler, elle soit une source d’inspiration prégnante? « Je dois tout à Colundi, je ne suis qu’un intermédiaire, dit-il. C’est comme recevoir des messages qui me sont livrés. C’est ça qui est fou. Avant, je faisais de la musique, mais à présent, ce n’est plus moi. C’est moi qui m’assois, mais je ne pourrais pas dire d’où ça vient, je n’en ai aucune idée. J’étais là, dans la pièce, mais à titre d’auditeur comme un autre. »

C’est un thème récurrent en art que l’inspiration divine. Les Grecs anciens parlaient des Muses pour expliquer le phénomène de la création poétique et ce sentiment de voir une œuvre se faire d’elle-même, et on retrouve ce motif jusque dans la pop contemporaine. Mais pour Perälä, Colundi semble tenir plus que d’un simple artifice de création : « Colundi rend les gens très conscients de ce qui les entoure. C’est difficile à expliquer, mais je n’ai même plus besoin de prendre des décisions, parce que tout est déjà là, c’est comme si je pouvais voir un tout petit peu dans l’avenir, ou quelque chose comme ça. »

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Et si ses albums sont nombreux, ils sont également parus sur des formats très variés : carte mémoire, cassette, minidisque, et même un fil d’acier. « C’était surtout amusant d’essayer différents trucs et de faire paraître un enregistrement sur fil. La dernière fois que ça avait été fait, c’était dans les années 50. » Le neuvième titre dans la série a même été lancé avec une campagne de sociofinancement qui avait pour objectif d’acquérir un terrain qui aurait pu servir de lieu d’accueil pour les adeptes de Colundi.

Quant au spectacle qu’il donnera le 24 août à Mutek, il explique qu’il s’agira surtout des pièces de Colundi les plus récentes. « Je n’aime pas tant jouer des pièces plus vieilles, je veux éviter que ça devienne ennuyant pour moi-même. Il y a des moments où je sens que c’est vraiment Colundi qui se produit, pas moi. Quand ça arrive en spectacle, c’est toujours bien, je ne sens pas que je suis aux commandes, que j’ai le contrôle, et c’est ce que je trouve le plus intéressant. Mais évidemment, il y a des trucs que je tiens toujours à jouer, comme les fréquences de la grande pyramide de Gizeh, parce qu’elles sont tellement puissantes. Elles sont sur la sixième pièce de mon album Contact. C’est la pièce la plus importante, je crois. »