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Comment le mouvement #MeToo a atteint les prisons

Jusque-là, les prisonniers étaient restés silencieux. Parce qu’ils avaient honte, parce qu’ils avaient peur des représailles, mais surtout parce que ça a toujours été comme ça.
Comment le mouvement #MeToo a atteint les prisons
Illustration par Hokyoung Kim 

Cet article a d'abord été publié sur VICE États-Unis.

Un jour, il n’y a pas si longtemps, assis dans une des étouffantes salles de vie de la prison, je regardais la télévision commune qui pendouille sur un mur avec plusieurs de mes codétenus. C’est à ce moment-là qu’une alerte de CNN a mentionné le nom de Harvey Weinstein et du mouvement #MeToo.

« Et alors », s'est exclamé un jeune détenu que tout le monde appelle « Cauchemar ». « Je veux dire, ces salopes ont été assez idiotes pour aller dans la chambre d’hôtel de ce connard en sachant qui il était. Elles auraient pas dû y aller ces putes débiles.

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Quelques gars dans la pièce ont rigolé, surtout ceux condamnés à des peines de courte durée. Mais en regardant autour de moi, j’ai vu que tous les gars qui avaient une longue période de prison sous le capot n’avaient pas l’air amusés du tout, moi y compris. Après 22 ans de prison, j’avais l’impression de savoir ce que ces femmes – et tous les autres gens qui ont dû travailler ou vivre avec un obsédé sexuel en guise de patron – avaient vécu. J’avais l’impression de comprendre pourquoi, dans certains cas, elles avaient toléré les abus si longtemps, pourquoi certaines les avaient encaissés avec le sourire.

C’est parce que beaucoup d’autres prisonniers l’ont également expérimenté. Tout ce que le système nous fait – à nous autres les prisonniers – c'est de nous anéantir, de nous humilier et de nous dégrader. J’ai l’image d’une mère en charge de deux enfants. Elle a besoin de son boulot pour s’occuper de ses enfants, pour les nourrir, et tout le reste. Donc, quand elle travaille et que son patron la harcèle sexuellement, lui touche le cul, ou quoi que ce soit, elle a tellement besoin de ce travail qu’elle encaisse avec le sourire. Je me suis dit, c’est nous.

J’ai demandé à « Cauchemar » combien de fois un des gardiens a pu lui demander de faire un truc stupide et complètement illogique et qu’il a simplement encaissé parce qu’il avait l’impression de ne pas avoir le choix. Il n'a rien dit mais est resté bouffi d’orgueil, comme un paon.

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Quand je prends ma propre expérience et que j’y ajoute des histoires que j’ai entendues de la part d’autres personnes incarcérées, c’est très parlant. Une fois, un gardien m’a fait bouffer le sol (littéralement). D’autres nous humilient sans même s’en rendre compte. Il y a une quinzaine d’années, il y avait une gardienne qui se mettait dans la cafétéria et qui dénigrait sans cesse notre nourriture. Son visage se plissait et elle disait des trucs du genre : « Ça a l’air dégueulasse cette merde » ou « Je donnerais même pas ça à mes chiens. »

Ce n'était pas comme si on pouvait aller au resto du coin. C’est pour ça que je visualise toujours son visage plein de dégoût et que j’entends toujours ses mots après toutes ces années : parce qu’elle m’a donné l’impression de valoir moins qu’un être humain.

Mais « Cauchemar » a simplement fait non de la tête. « C’est pas pareil. Ça n’a rien à voir. Ces filles, celles devant lesquelles ce gars arrêtait pas de sortir sa queue, étaient des actrices. Elles n'avaient pas d’enfants, pas besoin d’argent. Si je bosse c’est parce que j’ai besoin d'argent. »

J’ai répondu : « Ce n’est pas si simple. Combien de fois t’as eu besoin de papier toilette pour aller chier mais que le gardien te faisait attendre une heure ou deux quand tu demandais ? Comme si se lever de leur chaise devant le ventilateur c’était trop leur demander, donc ils te forçaient à te retenir de chier, l'air de dire « Va chier, t’es juste une merde de prisonnier ». Dans l’industrie des actrices, les hommes dirigent le truc, donc si une femme veut suivre son rêve et devenir actrice, elle doit encaisser les conneries des hommes puissants, comme nous. »

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« Si les stigmates d’une seule de ces idées étaient encore en moi, le mouvement #MeToo a aidé à les chasser complètement »

« On devrait rejoindre le mouvement #MeToo, » a dit un des jeunes assis à côté de « Cauchemar ». J’ai pris ses mots en considération. Et j’ai pensé à toutes ces histoires de gardiens et d’autres membres du personnel qui harcelaient sexuellement des détenus ou qui leur mettaient la pression pour coucher avec eux – moi-même j’ai été confronté à ce genre de trucs.

Comme beaucoup de gens dans le mouvement #MeToo, nous autres prisonniers sommes restés silencieux pendant des années à propos des abus dont nous avons été victimes. Soit parce que nous avions honte, soit parce que nous avions peur des représailles, mais surtout parce que ça a toujours été comme ça. Les gardiens mettent un point d’honneur à te coller l’étiquette de « rat » et à détruire ta tranquillité d’esprit ou toutes les petites choses que tu possèdes, si tu les dénonces eux ou un de leurs collègues. Pourtant, quand ils te dénoncent en signalant un comportement, ils ne font « que leur travail. » Tout comme le #MeToo avec les femmes, c’est un système qui est couvert de fond en comble.

De la même manière, nous autres prisonniers sommes aussi restés silencieux sur tous les abus que nous avons nous-mêmes commis sur nos copines, nos femmes, ou autres. Et c’est une autre chose que le mouvement #MeToo est en train d’accomplir : beaucoup d’entre nous commencent à parler du comportement, des attitudes et des principes de merde qu’on a pu avoir.

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Quand j’étais jeune, je pensais que ce n'était pas grave de donner une claque sur les fesses d’une fille qui passait. Je pensais que ce n'était pas grave de traiter ma copine comme une chose qui m’appartenait, et pas comme une personne dont j’étais amoureux. Je pensais que ce n'était pas grave de faire tourner les femmes comme si elles étaient des objets sexuels à échanger, et pas comme des êtres humains qui devraient être aimés et chéris pour leur unicité.

Si les stigmates d’une seule de ces idées étaient encore en moi, le mouvement #MeToo a aidé à les chasser complètement. La douleur que j’ai vue dans les yeux de ces femmes à la télé, la peur, la dégradation : je ne veux pas être responsable du fait qu’une personne puisse ressentir une de ces choses.

MeToo a vraiment fait ouvrir les yeux, et pas que les miens. Un ami à moi, chrétien, qui a été pimp – un vrai pimp – m’a dit l’autre jour à quel point il avait honte des choses horribles qu’il avait faites à des femmes, et il avouait que le mouvement #MeToo avait fait rejaillir des émotions en lui qu’il pensait parties à tout jamais. Il m’a dit que toutes les conversations que nous avions a eues récemment sur les femmes, et les abus, lui ont fait se rendre compte de regard « religieux » sur les femmes : les hommes sont supposés maîtres responsables et les femmes sont supposés faire ce qu’ils disent. Il gardait cette phrase à l’esprit lorsqu'il les dominait et qu’il en abusait.

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C’est fou, non, à quel point un mouvement peut se propager ? Bien que les abus dont j’ai moi-même été victime se soient tous produits quand j’étais bien plus jeune, je manque toujours de courage pour en discuter dans les détails. Ce n’est pas quelque chose dont il est facile de parler. Mais, grâce à #MeToo, nous ne permettrons pas à notre environnement tordu de nous empêcher de grandir et de nous transformer en des hommes meilleurs.

Jerry Metcalf, 43 ans, est incarcéré à la prison Thumb Correctional Facility à Lapeer dans le Michigan, où il purge une peine de 40 à 60 ans pour meurtre au deuxième degré et une peine de 2 ans pour crime à main armée.

Cet article a été publié en collaboration avec le Marshall Project.