drogue

Avec les minots des réseaux de deal marseillais

Au bas de l’échelle de l’industrie phocéenne du stup, des gamins âgés de 13 à 17 ans sont les petites mains de ce juteux business, parfois au péril de leur vie.

par Pierre Longeray
09 Janvier 2019, 10:49am

Image tirée du documentaire "Le son des quartiers nords" de VICELAND.

Depuis la French Connection, Marseille peut se targuer d’être un des points névralgiques du trafic de dope en France. Au gré des changements de têtes au sein du milieu local, qui a peu à peu délaissé les braquos et le business des machines à sous, le stup est devenu la spécialité locale au même titre que la navette. Et pour faire fonctionner cette véritable industrie, qui permet de maintenir à flot nombre de quartiers de la cité phocéenne, ils sont nombreux à mettre la main à la pâte pour fournir des clients à la recherche principalement de cannabis et de cocaïne.

Au bas de l’échelle de ce Risk urbain, qui générerait chaque mois entre 10 et 15 millions d’euros, on trouve souvent des « minots » – des gamins de Marseille âgés de 13 à 17 ans, qui occupent souvent les fonctions de guetteurs, ou parfois de vendeurs pour les plus débrouillards. Jean-Michel dit « Michou », 16 ans, était l’un d’entre eux. Toujours avachi dans le grand fauteuil vert posé dans la cité du Clos la Rose, sa mission de chouf consistait à gueuler « Ara » en cas d’arrivée des condés. Mais le 19 novembre 2010, des hommes cagoulés débarquent en Audi TT dans la cité et tirent à la kalachnikov. Michou succombera à ses blessures à l’hôpital, alors qu’un autre minot, Lenny, 11 ans et nullement concerné par les trafics, va se prendre cinq balles et échapper d’un rien à la mort.

C’est autour des destins croisés de Lenny et Jean-Michel que s’articule Les Minots, une vibrante enquête sur ces petites mains des réseaux de deal marseillais, qui sort en librairie ce mercredi 9 janvier. Son auteur, Romain Capdepon, journaliste à La Provence, revient avec nous sur le quotidien de ces gamins devenus les chevilles ouvrières d’un fructueux business vecteur d’un semblant de paix sociale.

Romain Capdebon
Romain Capdepon @ JC Lattes

VICE : Dans votre enquête, vous revenez sans cesse à cette soirée de novembre 2010, pendant laquelle le jeune Jean-Michel va être assassiné. Cette affaire marque-t-elle un tournant à Marseille, une ville pourtant habituée aux règlements de compte ?
Romain Capdepon : À Marseille, et plus largement en France, cette soirée a marqué un tournant. C’était la première fois qu’un mineur était tué sur fond de stups. La mort de Jean-Michel et les graves blessures de Lenny, qui était un enfant à l’époque, ont fait prendre conscience aux journalistes et à l’opinion publique que ces minots font partie de l’organisation des réseaux. Avant cet événement, personne n’avait imaginé à quel point les minots étaient des maillons essentiels de ces organisations.

Comment les minots se sont-ils retrouvés à faire partie intégrante des réseaux ?
À la fin des années 2000, ces réseaux se sont réellement structurés et sont devenus des organisations d’écoulement [de stup]. Il a donc fallu trouver de la main-d’œuvre et les boss se sont vite aperçus que les minots ne risquaient pas grand-chose d’un point de vue judiciaire. À Marseille, cela fait des années que les guetteurs ne sont plus poursuivis – on ne les voit jamais devant un tribunal pour enfants.

« Pour eux, c’est un vrai travail qui représente un effort – faire le guet ou vendre, cela nécessite de la patience, de l’attention, du flair, mais aussi un certain relationnel »

Cette utilisation de plus en plus fréquente des mineurs s'est faite en parallèle du passage du « néobanditisme » au « narcobanditisme » à Marseille. Le stup devient alors la pierre angulaire du business à la fin des années 2000.
On a assisté à une extinction progressive du milieu traditionnel, qui diversifiait bien plus ses activités – cela allait du racket aux machines à sous en passant par les braquages. Mais tout le monde s’est aperçu que c’était la came qui rapportait le plus et qui comportait le moins de risques. Les minots ont donc permis de nourrir en petites mains cette industrie.

Alors que vous utilisez le terme d’industrie, c’est vrai qu’on a le sentiment en lisant votre enquête que ces minots sont de véritables ouvriers du deal…
Aucun des minots que j’ai rencontré ne se considère comme un délinquant. Cela les offusque presque que l’on puisse penser ça. Ils te disent « Moi j’arrache pas les colliers des vieilles dans le centre-ville et je fais pas non plus de braquos. Moi je suis un commerçant. » Bien sûr qu’ils savent que ce qu’ils font est hors-la-loi, mais ils considèrent qu’à partir du moment où il n’y a pas de violences, ce ne sont pas des délinquants. Il n’est pas non plus anodin qu’ils utilisent le terme « jobber » [dérivé de job, travail en anglais, ndlr] pour décrire leur activité. Pour eux, c’est un vrai travail qui représente un effort – faire le guet ou vendre, cela nécessite de la patience, de l’attention, du flair, mais aussi un certain relationnel. Certains viennent jobber comme d’autres iraient au taf, puisque j’ai rencontré des minots qui n’hésitent pas à faire une heure de train chaque matin depuis Avignon ou Arles pour venir dealer à Marseille.

Outre la motivation financière, pour quelles autres raisons des minots se retrouvent à alimenter en main-d’œuvre les réseaux ?
Ces minots n’ont souvent rien d’autre à faire. Ils ne vont plus à l’école – parce que personne ne les oblige à y aller, ni les parents, ni l’État. Puis ils ont grandi toute leur jeunesse avec des réseaux en bas de leurs immeubles. Quand tu t’ennuies et qu’on te propose de bosser en bas de chez toi pour faire quelques billets, tu acceptes vite. D’autant plus que tu intègres un clan, alors que ta famille à toi est souvent dans un état désagrégé. Des gens de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) me disent que se retrouver dans un réseau fait parfois du bien à certains jeunes. Ils trouvent enfin un cadre, une autorité. Enfin, les minots me parlent aussi de ce quotidien assez palpitant rythmé par un jeu du chat et de la souris avec la police. L’entrée dans le deal se fait donc assez facilement, même si c’est une minorité des gamins marseillais qui se retrouve à dealer – bien évidemment que tous les minots des quartiers ne sont pas dans les réseaux.

S’il est facile de rentrer dans les réseaux, est-il compliqué d’en sortir ?
C’est compliqué de sortir du réseau, puisqu’il s’agit d’un véritable système clanique. Les boss mettent du temps à faire confiance aux minots, mais finissent par leur confier quelques infos précieuses – comme l’emplacement des planques par exemple. Donc, si du jour au lendemain un minot veut arrêter, les chefs du réseau s’inquiètent que le minot leur mente et aille fournir des secrets aux concurrents. C’est le même problème que le secret industriel. En plus, il se crée aussi une sorte de dette morale consentie par les minots envers leurs boss. Il y a aussi les cas (plus rares, une quinzaine d’affaires par an) de mineurs qui se retrouvent avec une cible dans le dos – par exemple s’ils ont essayé de carotter le patron. Dans ce cas-là, la PJJ peut exfiltrer dans une autre ville de France ces gamins qui risquent leur vie s’ils restent à Marseille.

Quand vous échangez avec ces minots, ils vous donnent l’impression d’avoir conscience des risques encourus ?
Je ne sais pas si les minots se rendent compte qu’ils peuvent se faire tuer. La plupart se disent « Je suis un petit, sans envergure… ». En effet, ce n’est pas à eux personnellement que les autres équipes veulent s'en prendre. Mais quand tu touches aux gosses, tu envoies un message aux équipes adverses en disant « Nous, on est des fous. On est capable de prendre un minot de 16 ans, de lui coller deux balles dans le corps et de le faire brûler aux abords d’un sentier ».

L'ouvrage Les Minots, aux éditions JC Lattès de Romain Capdepon, en librairie ce mercredi 9 janvier.

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