Plongée dans le porno amateur français

Le journaliste Robin D'Angelo a côtoyé pendant près d'un an des producteurs, des acteurs et des actrices du milieu. Il a publié jeudi 18 octobre un livre enquête sur le sujet.

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19 Octobre 2018, 10:02am

Photo ed. Goutte d'Or

« On dit merci qui ? ». Derrière ce slogan se cache Jacquie et Michel, poids lourds du porno français avec ses sites internet, ses boutiques et ses goodies. Et derrière les milliers de vidéos visibles sur le site vitrine de Jacquie et Michel, il y a des producteurs, des acteurs bien montés et des actrices jeunes qui enchaînent les tournages.

Consommateur de porno, le journaliste Robin d’Angelo s’est infiltré dans le monde du porno amateur : il a côtoyé l’intimité des acteurs du milieu, a participé encagoulé à un bukkake, a joué le cadreur lors d’un tournage et a même fait l’acteur l’espace de quelques minutes. Il a été le témoin des conditions de travail des actrices, de certaines pratiques et d’un secteur d’activité qui n’est absolument pas réglementé.

Son immersion dans le monde du porno amateur a donné naissance à Judy, Lola, Sofia et moi, un ouvrage qui paraît jeudi 18 octobre aux éditions Goutte d’Or.

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© Teresa Suarez / Éditions Goutte D'or

VICE : Après environ une année passée dans le monde du porno amateur, est-ce que tu te masturbes toujours ?
Robin D'Angelo : Oui, car il est difficile de contrôler ses désirs et ses fantasmes, même lorsqu’il y a un manque d’éthique. Et puis, ce n’est pas facile de se passer d’un plaisir avec lequel on s’est construit.

Comment met-on un pied dans le monde du porno amateur ?
Je suis un consommateur de porno et j’ai décidé de passer de l’autre côté de l’écran, de voir comment les tournages se déroulaient. Je me suis présenté en tant que journaliste et ça n’a pas été simple. Par la force des choses, je n’ai pas eu accès aux tournages que je voulais au début, notamment ceux de Jacquie et Michel. J’ai donc démarré par le premier qui m’a ouvert ses portes, au plus bas de l’échelle. C’était du porno amateur très bas de gamme. Finalement, au fil des rencontres, j’ai improvisé et je me suis laissé porter par le flot.

Un flot qui t’a conduit à faire partie intégrante de ce business…
Pour faire ce genre d’immersion, il faut avoir des choses à offrir aux gens que tu suis. Et moi, en tant que journaliste, j’avais pas mal de choses à offrir. Tout fonctionne sur le donnant-donnant dans le porno amateur. J’ai donné des numéros de téléphone, j’ai proposé des contacts et en échange certaines personnes me permettaient de les suivre sur les tournages.

À mesure que tu traînes dans le milieu, les gens connaissent ton nom, certains veulent te rencontrer. Tu te rends compte que tu es intéressant parce que tu as plein d’infos à leur donner sur la concurrence. Toutes ces infos sont importantes, surtout dans le porno qui est un milieu ultra concurrentiel où tous les producteurs se tirent la bourre, notamment pour dénicher de nouvelles actrices. De fil en aiguille, tu gravis les échelons et tu rencontres des gens de plus en plus importants. Sur la fin, je me suis retrouvé dans des situations où j’ai tenu la caméra. J’ai même tourné dans un porno, dans le rôle du mari trompé. C’était assez drôle.

Tu as aussi dû parfois faire de l’infiltration…
Un producteur ne voulait pas de moi sur le tournage d’un bukakke. On parle d’une femme entourée de 40 mecs cagoulés. Je me suis dis « j’y vais quand même, je vois ce qu’il se passe ». Je suis arrivé sur le site du tournage encagoulé et pour connaître la suite, j’invite le lecteur à lire le livre pour savoir comment ça s’est passé.

Face à une certaine forme de violence, que tu décris dans ton livre, n’as-tu pas eu envie d’intervenir parfois ?
Je me suis toujours dit que ma place était celle d’un observateur, comme lorsque je me retrouve cadreur pour une production gonzo. Le producteur me demande de na jamais éteindre la caméra pour capter certaines réactions de l’actrice. L’acteur lui fait une gorge profonde, elle est surprise, puis il commence à lui gifler les seins, et là, elle craque, elle veut arrêter. Je me rends compte que le mec lui impose des pratiques par surprise. Je vois ce qu’il se passe, je ne sais pas quoi faire, partagé entre l’envie de dire quelque chose, ou bien rester dans ma posture d’observateur. Je m’attends à ce qu’elle se barre, mais elle demande une rallonge financière. Son vagin est son capital, elle le rentabilise. J’ai compris pourquoi les femmes dans le porno amateur ne s’insurgent pas contre certaines pratiques : leur boulot c’est d’accepter ça et ça fait partie du jeu.

Comment garder la distance suffisante face à certaines scènes ?
Je n’étais pas là pour aider les gens. Je peux avoir un regard sur eux, ressentir de l’empathie, même vouloir les sauver. À la fin de mon immersion, j’ai craqué : j’ai vu une actrice s’enfoncer dans le porno et c’est à ce moment-là que j’a pris une claque : qui suis-je pour lui dire que ce n’est pas bien ? Qui suis-je pour lui dire qu’il faut qu’elle change de métier ? Elle y trouve un intérêt et il ne faut pas porter de jugement sur les stratégies de ces femmes.

En terminant le bouquin, on se dit que le monde du porno amateur a un mode de fonctionnement archaïque…
Ce qui est archaïque, c’est la façon dont les pouvoirs publics se saisissent du sujet ! Il serait peut-être intéressant qu’ils arrêtent de parler du porno que par le biais de la protection des mineurs. Ils ne parlent pas des conditions de travail des actrices, qui sont pourtant exposées à pas mal d’abus. Contrairement à la prostitution, le porno est un secteur entièrement légal mais il n’est pas du tout régulé. Le porno est perçu comme crade alors l’Etat ne veut pas s’intéresser à ce qu’il s’y passe. Ce secteur a besoin d’être structuré.

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