Canada

Dans l'enfer des prisons québécoises

Le système carcéral québécois tombe en ruines entre les suicides, les mutineries meurtrières, le manque d’hygiène et la surpopulation carcérale. Témoignages de détenus et d’anciens prisonniers.
28.2.17

Soeur Marguerite Rivard a passé les 25 dernières années à oeuvrer comme volontaire dans le système carcéral du Québec. Dans ce cadre, elle a pu entrer dans quelques-uns des établissements les plus secrets de cette région francophone canadienne.

« Qu'est-ce qu'on y voit à l'intérieur ? Du malheur, de la souffrance, des gens qui sont à la merci du système juridique », déplore-t-elle.

Rivard décrit un endroit où le placement à l'isolement est de plus en plus choisi comme punition — et comme moyen de protection. Le surpeuplement reste un problème chronique et l'accès aux soins est inexistant ou mal géré.

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« Les conditions ne font que s'empirer », dit Rivard à VICE News. « Il y a un manque total de prise en compte des vies humaines. »

Les hommes politiques de l'opposition dénoncent également la situation. En novembre dernier, Pascal Bérubé, le porte-parole du Parti québécois (PQ) en matière de sécurité publique, a prononcé un long discours sur le système carcéral de la région, qu'il a décrit comme « plein à craquer ».

« Il y a de la surpopulation carcérale, il manque du personnel, il y a des déficits d'entretien, des survols de drones, des émeutes et d'autres problèmes qui ne font qu'empirer », a-t-il dit devant l'Assemblée nationale.

Nous avons voulu observer tout cela de nos propres yeux. Lorsque le gouvernement du Québec a annoncé qu'il ouvrirait ses centres de détention aux visites l'automne dernier, VICE News a demandé à en faire partie. On nous a refusés l'entrée — « pour notre sécurité ». Nos efforts pour interviewer Jean Rousselle, l'homme politique chargé du dossier, se sont également soldés par un échec.

Mais des témoignages de détenus, du personnel et de volontaires nous ont permis de témoigner des conditions déshumanisantes qui y règnent. Beaucoup disent que cet environnement ressemble davantage à une école du crime qu'à un lieu de réinsertion.

Des rats, des pilules et des suicides

Charles Samson* a passé une bonne partie de l'année dans la prison surpeuplée de Rivière-des-Prairies, à Montréal. Libéré depuis peu, après avoir été arrêté pour trafic de cannabis, il nous a raconté comment son séjour a commencé sur le sol d'un gymnase — une cellule de fortune qu'il partageait avec 30 autres détenus.

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Samson a ensuite été placé dans une cellule individuelle avec un autre codétenu. C'était un peu mieux jusqu'à ce que les punaises de lit et la mauvaise qualité de l'air l'empêchent de bien dormir. Selon Samson, une rumeur courait selon laquelle les filtres à air n'avaient pas été changés depuis les années 1990. « Quand on se réveillait le matin, c'était comme si on avait passé toute la nuit à fumer des cigarettes. »

François Delorme — un détenu qui a également passé plus d'un an dans le centre de détention de Bordeaux pour une affaire de drogues — dit qu'il est encore hanté par le bruit des gros rats qui passaient près des poubelles la nuit. « La nuit, je devais combler le trou sous la porte avec des magazines », se souvient-il. « Il pleuvait des rats du troisième étage. »

Selon Delorme, les conditions de vie, surtout avec la chaleur étouffante qui régnait pendant l'été, faisaient surgir le pire chez les gens. Il se souvient de tensions violentes entre les détenus ou avec le personnel. « Parfois on restait tous bloqués, enfermés entre trois et cinq jours à cause d'une dispute. »

Le menu de la cantine ne donnait pas envie non plus. « J'ai mangé des tendons et du cartilage de poulet », se rappelle-t-il. « C'était vraiment pour survivre. »

Le plus grand problème était, malgré tout, le manque d'accès aux soins médicaux.

« Si vous avez mal à une dent ou une carie, ils vous enlèvent la dent, tout simplement. Si vous avez mal quelque part, ça prend des plombes pour voir un médecin », dit Samson. « L'état physique de certains détenus se détériorait tellement pendant cette période d'attente qu'ils finissaient à l'hôpital », rajoute Delorme.

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Plus de 60 pour cent des détenus font état de problèmes mentaux, et selon Samson, cela est très mal géré. « Je n'ai jamais vu autant de personnes gober des pilules (des médicaments délivrés avec une ordonnance) », dit-il. « Peu importe ce que vous voulez, les médecins vont vous le donner. »

Fanny Gingras* souffre de troubles d'anxiété et d'un trouble de la personnalité. Pour elle, il était dur d'avoir accès à un bon traitement pendant qu'elle purgeait sa peine dans une prison de la région — pour agression sexuelle et exploitation sexuelle. « Je suivais un traitement et avais besoin d'un suivi, mais je me trouvais souvent à passer plusieurs jours sans mon traitement », raconte-t-elle. « Je passais des nuits entières à pleurer, sans parvenir à dormir. » Gingras faisait partie des derniers détenus de l'Institut Tanguay, désormais fermé. Elle a passé la plupart de sa peine à dormir par terre sous le lit de sa co-détenue, qui était enceinte.

Puis il y a les suicides : deux détenues se sont données la mort pendant le séjour de Gingras en prison. Et celles qui ont essayé de se suicider ont été punies plutôt que soignées. « Leur manière de vous protéger est de vous envoyer à l'isolement », dit-elle. Bien qu'elle n'ait jamais visité ce qu'elles surnommaient « le Trou », elle dit que les témoignages des codétenues étaient effrayants. « Il n'y a pas de papier-toilette et vous n'arrivez pas à avoir des serviettes hygiéniques. Je connaissais une fille qui avait ses règles et a dû saigner par terre, simplement. »

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« Vous avez envie de mourir et ils vous envoient au pire endroit possible ? Je ne comprends pas. »

Selon une étude publiée en 2009, environ 9,4 suicides surviennent chaque année dans les prisons du Québec, ce à quoi s'ajoutent 16 tentatives de suicide. Il est difficile d'obtenir les chiffres d'autres régions, mais en ce qui concerne les établissements fédéraux, plus de 40 pour cent des suicides de détenus canadiens surviennent dans des centres du Québec.

Un autre chiffre qui fait froid dans le dos : au Québec, le nombre de détenus envoyés à l'isolement a bondi de 33 pour cent entre 2010 et 2015. Le nombre de fois où l'isolement a été utilisé comme punition a crû de 93 pour cent — ce qui veut dire que certains détenus sont allés plusieurs fois au « Trou ».

Selon Gingras, le plus grand défi de son expérience carcérale a été d'être séparée de son enfant. Alors qu'il y a des programmes qui permettent aux parents de passer du temps avec leurs enfants, elle n'a connu leur existence qu'après plusieurs mois de détention. « Vous n'avez pas le droit de parler aux matons », a-t-elle dit. « La porte est fermée et ils nous voient que par une fenêtre. »

« Déshumanisant » est un mot qui apparaît à presque chaque interview réalisée par VICE News.

À l'abri des regards indiscrets

Tous les détenus font état d'histoires qui se ressemblent. Toutefois, VICE News n'a pas pu vérifier ces accusations. Le bureau du ministère de la Sécurité publique a refusé nos demandes d'interview et a rejeté notre candidature pour visiter n'importe quel établissement pénitentiaire. Le ministère a refusé notre demande pour des « questions de sécurité » et pour « protéger la confidentialité des détenus. »

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Pourtant, de nombreux détails ont été confirmés dans des rapports publics. Selon le rapport annuel de la Société québécoise des infrastructures, 33 pour cent des prisons de la région ont reçu la note E, ce qui signifie que les bâtiments sont dans un « très mauvais » état. D'autres études obtenues par VICE News indiquent également qu'un tiers des centres est soit rempli, soit au-dessus de la capacité.

Dans son rapport annuel sur la période 2015-2016, la médiatrice québécoise Raymonde Saint-Germain a écrit que les détenus étaient souvent « tassés dans la même pièce, où la qualité de l'air laisse à désirer et où le chauffage est insuffisant ». Les détenus sont parfois couchés si près les uns des autres « qu'il est difficile de passer entre les matelas ». Saint-Germain critique également l'accès aux soins médicaux et cite un rapport datant de 2011. Dans celui-ci, elle dit avoir trouvé que « les services de soins et services sociaux pour les détenus avec des troubles mentaux étaient dans un désarroi effrayant ». Elle a également déploré que la situation n'ait pas évolué depuis.

Dans la région de Nunavik, dans le nord du Québec, l'absence d'un établissement carcéral officiel a créé une situation délicate : jusqu'à sept personnes sont parfois entassées dans des cellules prévues pour une seule personne dans des commissariats de police. Après avoir fait le tour de ces locaux, Saint-Germain a estimé que les conditions étaient si inquiétantes qu'elle a publié un rapport spécialement pour alerter les autorités et demander une action urgente.

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« Les cellules sont généralement insalubres et l'équipement est obsolète, défectueux ou insuffisant », a-t-elle écrit. « Souvent inutilisables, les installations sanitaires n'offrent aucune intimité, et l'accès à l'eau est limité. »

Les conséquences de ces problèmes profonds font souvent l'objet de sujets dans les médias. Au cours des dernières années, le système carcéral du Québec a fait la Une pour des histoires notoires, comme des suicides, des mutineries meurtrières ou des mises à mort. Il a aussi été l'objet d'évasions les plus incroyables du pays : la spectaculaire fuite par hélicoptère de deux détenus à Saint-Jérôme en 2013, un incident semblable à la prison d'Orsainville en 2014, et la fois où Francis Boucher, le fils de Maurice « Mom » Boucher — l'ancien leader des Hells Angels et le motard le plus connu du Québec — a réussi à sortir à pied en toute tranquillité en se faisant passer pour un autre détenu.

Selon Mathieu Lavoie, le président du syndicat des agents pénitentiaires, de nombreuses situations comme celles-là auraient pu être évitées si les prisons avaient assez de moyens financiers et de personnel, a-t-il dit à VICE News.

Ses collègues n'ont pas de contrat depuis plus d'un an et demi et, selon Lavoie, les négociations sont au point mort et cela rend leur travail dangereux. Selon de nombreuses études financées par le syndicat, les conditions déplorables du système carcéral fait des ravages chez les hommes et femmes qui y travaillent. Le taux d'absentéisme et de burn-out est également très au-dessus des niveaux habituels.

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« Lorsqu'un environnement est toxique, les interactions sont toxiques, le lieu de travail est toxique », dit Lavoie. Il rajoute qu'il n'y a pas assez d'agents pour répondre aux besoins de la population et que le personnel est souvent mal préparé à gérer des situations complexes qui concernent les prisonniers.

Le manque de moyens a un lourd impact sur les détenus, qui ne peuvent pas profiter de véritables plans de réinsertion. Le rapport 2016 de l'audit des services correctionnels du Québec indique que plus de 45 pour cent des évaluations des détenus n'ont pas été conduites dans la période demandée et que la plupart n'ont pas eu accès aux programmes nécessaires.

Les efforts ministériels pour suivre le progrès des détenus sont « insuffisants », selon le rapport. Le gouvernement ne tient même pas des fichiers individuels pour chaque détenu.

« Nous n'aimons pas parler des centres de détention, c'est un sujet difficile », admet Lavoie. « Débattre et investir dans ce système revient essentiellement à admettre que nous avons un problème sociétal, et nous ne voulons pas que la population le sache, alors on balaie toutes ces questions sous le tapis. »

Réparer ce qui est cassé

Pour Eric Belisle, président du groupe de défense des droits des détenus Alter Justice, l'approche actuelle de la région de construire de nouvelles prisons est un cache-misère.

Au lieu de fournir des places supplémentaires, les nouvelles prisons finissent par remplacer les bâtiments en ruines, explique-t-il. La vraie solution à la surpopulation carcérale, selon Belisle, est d'envoyer moins de personnes en détention. Mais ça, c'est une initiative qui doit venir des législateurs du pays, à Ottawa.

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Un rapport du ministère de la Sécurité publique du Québec, publié en 2014, a révélé que la population carcérale de la région avait bondi de 31,6 pour cent entre 2004 et 2014, avec l'augmentation la plus importante ayant eu lieu en 2012. Derrière ce bond, se trouve la Loi sur la sécurité des rues et des communautés, adoptée par le parti conservateur en 2012. Celle-ci imposait des peines planchers à de petits délits. « Quand vous décomptez toutes ces condamnations, 70 pour cent d'entre elles finissent par tomber sous la responsabilité des établissements régionaux », dit Belisle.

« Il faut que tout le monde se parle, on doit envisager des condamnations alternatives pour les petits délits, des sanctions en dehors du système de la justice pénale », défend Belisle.

Près de la moitié des détenus du Québec attendent encore leur jugement ou leurs condamnations. Beaucoup attendent des années avant que leur cas arrive dans les tribunaux. Et déjà en février 2015, un juge avait tiré la sonnette d'alarme : ces délais pourraient bientôt « faire sauter » tout le système actuel.

Cet été les regards se sont tournés vers un jugement historique rendu par la Cour suprême : l'arrêt Jordan. Celui-ci permet aux personnes accusées de crimes d'avoir droit à un « jugement rapide » (ils doivent attendre de 18 à 30 mois, selon les inculpations). Cette décision semble avoir remis la machine judiciaire en marche. Pour atteindre pour facilement ces objectifs, la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, a proposé une nouvelle loi pour attribuer 175 millions de dollars [environ 165 millions d'euros] de plus au système judiciaire, afin d'embaucher de nouveaux juges et de nouveaux avocats.

Pour Belisle, c'est une solution à court terme.

« C'est quelque chose, de mettre de l'argent dans le système — je ne dis pas que ce n'est pas une bonne chose, mais je pense simplement que c'est dommage qu'on n'aille pas au fond du problème », dit-il. « On doit se demander pourquoi ce surpeuplement existe, on doit voir s'il y a d'autres solutions en termes de justice alternative. »


*Tous les anciens ou encore détenus ont demandé à ce que leurs noms soient changés, de peur de représailles ou d'être stigmatisés davantage.