Capture d'écran de la Boiler Room d'iPhone DJ (2019)

Au fond on attend quoi d'un concert en 2019 ?

Entre course au gigantisme et expectatives d'un autre âge, un conservatisme doublé de velléités toujours plus mercantiles touche désormais aussi bien le bon vieux concert que le DJ set, le showcase que le festival. De là à tout aplanir ?

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10 Mai 2019, 7:00am

Capture d'écran de la Boiler Room d'iPhone DJ (2019)

En 2013, je travaillais pour une agence de booking et de productions de concerts. Je me suis rendu un soir à Beaubourg (le musée d’art contemporain parisien) pour y assister à la performance musicale d’un artiste dont nous gérions les intérêts, Florian Hecker, qui se produisait dans la salle de spectacle du musée (configuration assise). Peu après 20h30, les lumières se sont éteintes, laissant entendre le début du concert. La scène était vide, puisque le musicien (une référence dans la musique expérimentale) manipulait les sons depuis la table de mixage un peu au-dessus des gradins. Au bout de quelques minutes, des sifflets venus du public se sont fait entendre.

La tension est montée très rapidement entre les fans de l’artiste venus écouter sa performance et les curieux (ou mal renseignés) qui semblaient n’avoir aucune idée de ce qu’ils étaient venus voir (ou plutôt entendre dans le cas présent). Finalement, un premier spectateur est monté sur la scène suivi d’un deuxième qui a fait tomber l’énorme pile d’enceintes disposée côté cour. Avec un air victorieux de petit coq, il s’est ensuite retourné face au public, dont une partie l'a applaudi. Avant qu'il ne fasse finalement ceinturé par une régisseuse et plaqué au sol.

Cette scène évidemment choquante (je crois que Hecker a mis du temps avant d’accepter de rejouer à Paris après ça) a été suivie d’événements oscillant entre le ridicule (certains spectateurs faisant venir un huissier pour faire constater les dommages auditifs, dans une salle dotée d’un limiteur à 98db) et l’effarement. Principalement celui du coupable de la casse (plusieurs milliers d’euros, si mon souvenir est bon) et cette phrase qu’il a prononcée avant d’être emmené par des policiers et que je n’oublierai jamais : « Je n’aimais pas la musique donc j’ai voulu l’arrêter ». Si cet événement est évidemment extrême et sans commune mesure avec ce qui se passe dans la plupart des salles de concerts, il m’est souvent revenu en tête ces dernières années quand je me baladais de clubs en festivals.

Mutation du marché : tous en scène

Pas la peine de vous reprendre toute l’histoire, vous ne vivez pas dans une grotte et vous avez très certainement compris que dans un monde où un artiste gagne 100 euros pour 1 million de vues sur une plateforme de streaming, il doit bien trouver une façon de payer son loyer. Cela explique donc l’explosion du business des tournées et des festivals. Si à une époque, un groupe comme les Beatles pouvaient se permettre de ne plus tourner, c’est un luxe que plus personne ne peut s’accorder à l’heure actuelle. La première conséquence, plus ou moins désastreuse, de cette mutation économique, est que tous les artistes doivent désormais monter sur scène. Le plus tôt et le plus souvent possible de préférence. On se retrouve donc dans cette logique avec Aya Nakamura qui fait le 3e concert de toute sa vie à l’Olympia (pas pire si j’en crois les commentaires de la presse) pour citer un exemple précis, ou toute une pelletée d’artistes pas vraiment taillés pour la scène qui doivent bien inventer une façon d’exister IRL (on y reviendra).

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Flavien Berger au festival des Vieilles Charrues, 2016. © thesupermat (Wikicommons)

Malgré le démantèlement des scènes et esthétiques musicales (insérer point Godwin arrivée d’Internet ici), la musique live reste encore et toujours attachée à l’imaginaire du rock’n roll : soit une grande scène, un groupe avec des instruments qui joue « live » (comprendre pas en playback ou sur des bandes), avec des musiciens charismatiques, des bêtes de scènes, capables de transpirer et se jeter dans la foule. C’est probablement une des raisons du succès de l’abominable Bohemian Rhapsody, et ses interminables scènes de concerts photoshopées. Voilà une idée un peu absurde (et totalement obsolète) : les canons de la musique jouée en concert doivent être les mêmes pour tous les projets, qu’ils soient basés sur des machines, des guitares ou une voix. Peut-on ici comparer un show des Stooges en 1969 et celui d’un projet electro pop d’aujourd’hui ? Certains ne se gênent pas :

« Dès le premier morceau, on revient au même constat : même s’il est sympathique, Flavien ne fait rien sur scène. Quelques blagues – nulles mais on ne peut juger, beaucoup rient – et une sorte de karaoké de ses propres morceaux sur une bande-son enregistrée. Il exécute tout de même quelques séances de superposition de voix – sans le talent de Freddie Mercury – et d’improvisation au clavier – sans la célérité de Ray Manzarek. Le reste n’est que boucles, sur le beat binaire d’une boîte à rythme. Pendant que Flavien se balade, chante sur le devant de la scène dans un micro sans fil. »

Ces mots sont ceux d’un journaliste du site Gonzaï qui est allé voir un concert de Flavien Berger avec ses amis et qui en tire un report (gonzo évidemment) titré Et si Flavien Berger était la pire supercherie depuis Macron ? Certes une partie du fond de commerce de la presse web est ce genre de trolling de mauvaise foi envoyé à contre courant de la pensée majoritaire (l’album de Berger a été un joli carton publique et critique) et le site que vous lisez ici s’y adonne aussi. Mais si le journaliste n’est pas monté sur scène pour casser la sono cette fois-ci, il revient tout de même à l’idée qu’un live sans instruments et sans virtuosité technique n’a pas de valeur. Et on saluera un degré certain de déconnection de la création contemporaine pour tenter de faire un rapprochement entre un chanteur de synth pop naïve et le leader d’un groupe de rock stadium mort depuis plusieurs décennies.

Foire à la saucisse & prêt-à-instagrammer

Preuve qu’on revient toujours aux mêmes grosses ficelles (et qu’on peut tous potentiellement virer réac sans s’en rendre compte), le public s’est récemment (ré)enthousiasmé pour toute une vague de groupes à guitares à l’attitude scénique et à la musique relativement classiques. Idles, Shame, Fontaines DC : chaque mois voit son challenger post punk prompt à vouloir nous rappeler qu’en matières de concerts, il n’y aurait rien de plus dangereux et jouissif que regarder des jeunes crados sauter dans tous les sens, casser des guitares et se jeter dans la foule.

Ces vrais « zicos » pourront se reformer cinq ans après s’être séparés (The Rapture et The Gossip pour cet été). Et ils pourront aussi jouer le seul disque que vous aimez d'eux dans son intégralité, sans vous obliger à vous taper les trois albums d’après (celui de la maturité, celui où ils ont découvert les raves, celui où ils sont partis se retaper à Berlin). Cette tendance, devenue un classique du circuit des fêtes à la saucisse d’été, a été définie par le festival All Tomorrow’s Parties et a annoncé sans le vouloir (?) une drôle de tendance clientéliste qui allait envahir le public quelques années plus tard. Je me rappellerai toujours avec le sourire de ce concert de Slint rejouant en entier Spiderland, de ses musiciens amorphes (c’est le style qui veut ça JE SAIS) et d’un mec qui crie dans le public « tourne le disque » à la fin de la face A. Pourtant cette fois tu l'as eu ton « vrai » concert.

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Idles au Haldern Pop Festival 2017. © Alexander Kellner (Wikicommons)

Cette quête de l'authenticité (assez étrange et qu'il faudra bien questionner à un moment ou un autre) touche aussi désormais les musiques électroniques. Si elle est passée dans le domaine commun (à coups d’exposition institutionnelle ou d’un festival comme Inasound installé dans les ors du Palais de la Bourse), la techno et par extension toute la musique produite avec des machines doit aujourd'hui encore défendre une certaine légitimité. Produite en studio pour faire danser des gens la nuit, la voilà donc sommée d’investir les salles de concerts à une heure précoce et les grandes scènes de festivals. La musique électronique doit donc désormais se jouer « live » (comprendre on remplace les platines par des instruments ou au moins un laptop) et on lui donne 45 minutes pour s’exprimer au lieu de 3h (ce qui reviendrait probablement à demander à Ultravomit de jouer entre 3 et 6h du matin au festival Unsound).

On ne va certes pas plaindre les producteurs actuels de pouvoir proposer un set « live » pour un montant à 5 zéros en plus d’un DJ set à 3 zéros aux différentes personnes qui veulent les embaucher. Mais il est probablement aussi con de regarder un DJ mixer sans bouger que de fixer des potards de synthés analogiques (il reste des exceptions bien entendu). Le DJ et producteur December me disait en 2015 : « Je ne vois pas le DJ set comme un sous live ». On en louera d’autant plus celles qui ont dynamité les codes d’une institution aussi rigide que Boiler Room, Sophie ou le légendaire set de Grimes et son peak time sur Venga Boys. Récemment un DJ ghanéen du nom d’Iphone DJ mixait sur son téléphone, créant un tollé. Voilà un peu où on en est rendu.

Le règne de l'expérience

On peut très bien détester Flavien Berger, on peut préférer regarder un jeune chevelu anglais mou jouer de la basse plutôt qu’un polonais chauve déprimé tourner des boutons. Par contre ce qu’il ne faut pas oublier c’est que la musique n’est plus une histoire de virtuosité depuis la moitié du XXème siècle - ben oui, le rock'n'roll. Mais surtout qu'elle est avant tout une histoire de contextes et évidemment d’expérience.

Certains l’ont très bien compris et exploitent une tendance monumentale propre à deux choses : justifier des coûts de productions, et donc un cachet, énormes d’un côté, de l’autre exploiter la tendance nouvelle (à l’échelle de l’histoire humaine hein) du public à tout filmer et documenter de l’autre (elle est pas jolie cette pub gratuite que mes fans me font à longueur de concerts ?). La musique n’est évidemment pas la seule concernée, puisque les musées un peu partout dans le monde exploitent ce filon et créent des expositions immersives et spectaculaires propres à flatter l’instagrammeur invétéré que vous êtes.

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Nina Kraviz en 2018 au Space Ibiza © Malagalabombonera (Wikicommons)

On en arrive à des choses un peu absurdes. Nicki Minaj finit par annuler une de ses dates françaises parce que son dispositif scénographique est trop gourmand en électricité. Kanye West joue dans une cage en verre au dessus des gens. Nina Kravitz propose une sorte de live cabaret à Coachella à mi chemin du spectacle de fin d’année et de la performance d’Udo Kier dans My Own Private Idaho. Et nous voilà réduits à nous taper d’infernaux live A/V (comprendre on vous passe un film en arrière scène pour vous occuper pendant le concert) parce qu’il faut absolument que le concert soit un spectacle (comprendre : qu’il se passe quelque chose). On en revient encore à l’anecdote de Beaubourg qui cristallise un sacré tabou : la musique en live doit se regarder, autant que s’entendre. Et s’il n’y a rien de terrible à regarder (« musicalement » parlant), il faut bien donner un décor à l’ensemble.

À l’heure où une minorité de gens écoutent encore des disques (en entier du moins), les artistes ont bien dû adapter leurs propositions scéniques à ces nouvelles façons de consommer leur production. Si le concert a toujours été autant un lieu de sociabilisation que de musique, une expérience du rassemblement et de ses alentours, c'est bel et bien ce fameux « lifestyle de festival » qui semble vouloir supplanter aujourd'hui la performance des musiciens - je ne sais plus qui a surnommé Coachella « le festival pour ceux qui n'écoutent pas de musique » mais il y a forcément un peu de cela. Pour marquer les esprits, les artistes se doivent donc de s’inscrire dans une course au gigantisme et bien sûr à l’énergie. Et tant pis au passage pour les marges sommées elles aussi de suivre les canons de la culture dominante (on espère que le journaliste de Gonzaï n’ira jamais voir John Maus en concert). Aujourd’hui si le concert est devenu un moment de consommation comme un autre (détaché de la grande partie de sa signification sociale et artistique), il reste un des derniers bastions d'une expression artistique en ligne directe entre un artiste et son public. Canal privilégié, et complexe, qu'on confond peut-être un peu trop souvent avec un commentaire sur TripAdvisor.

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