Youqine-Lefevre
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Culture

Youqine Lefèvre : la quête de sens sur les traces de son adoption

Dans son projet « The Land of Promises », la photographe belge (27 ans) retourne sur la terre de ses origines et donne son regard perso sur la politique de l’enfant unique en Chine.
Gen Ueda
Brussels, BE
9.8.21

Un homme s’apprête à partir en Chine pour la première fois. Il retrouve dans le hall de l’aéroport de Zaventem les huit autres Belges avec qui il va passer les deux prochaines semaines. Au total, ce sont six familles qui s’envolent vers Pékin en cette fin juillet 1994.

Après une escale d’une journée, il faut reprendre l’avion, cette fois pour Changsha, la capitale de la province de Hunan, dans le Sud du pays. Depuis Changsha, le groupe s'enfonce dans la campagne en car. Depuis qu’il a quitté Bruxelles, l’homme filme tout, notamment les champs à perte de vue et les kilomètres de paysages parfois désolés que le véhicule traverse. 

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Après avoir posé leurs affaires à l’hôtel et réglé des formalités administratives chez un notaire, les familles arrivent enfin à l’orphelinat de Yueyang. L’endroit est défraîchi, la peinture s’écaille des murs. De l’intérieur du car, l’homme filme l’arrivée dans la cour de l’immeuble, ainsi que l’attente qui s'ensuit. Youqine, 8 mois, lui est finalement présentée ;  celle-ci se blottit dans ses bras pour la première fois. Les nounous de l’orphelinat apportent ensuite les autres enfants. Six filles seront adoptées ce jour-là. À cette époque, le père de Youqine figure parmi les premier·es Belges à adopter une enfant chinoise. 

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Le jour de l’adoption, juillet 1994 – archive.

2017, près d’un quart de siècle plus tard, le temps et la mémoire ont effacé beaucoup de choses, mais les archives de ces familles adoptantes sont restées intactes. Pour Youqine, la période de rejet envers son pays d’origine est passée et le temps des questions se fait de plus en plus vif : « Pendant des années, j’avais un rapport conflictuel avec la Chine et j’avais pas du tout envie d’y retourner. Ça me faisait hyper peur mais à 23 ans, je me suis instinctivement sentie prête à le faire. Je crois que c’est un truc de maturité, de vouloir savoir où t’en es dans ta vie. »

À ce moment-là, Youqine Lefèvre vient de sortir de l’École Supérieure d’Arts Appliqués de Vevey en Suisse, où elle a étudié la photo – cursus qui a suivi un bachelier à l’École de Recherche Graphique (ERG) de Bruxelles. Du temps s'est aussi écoulé depuis qu’elle a terminé sa série Far from home, dans laquelle elle porte le focus sur des gosses placé·es dans un foyer au cœur des montagnes suisses et séparé·es de leurs parents pour diverses raisons. Après ce premier gros projet, elle se sent prête à en entamer un nouveau, plus perso, et pour lequel les images prises par son père en 1994 vont servir de base. Fin octobre 2017, c’est donc à son tour de partir en Chine pour la première fois. Youqine sait qu’en prenant l’avion pour son futur projet photo, elle part surtout en quête de sens.

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« Yueyang Social Welfare Center, l’orphelinat où j’aurais vécu pendant 7 mois. »

Une fois en Chine, elle retourne dans l’orphelinat à Yueyang où son père adoptif est venu la chercher. Le quartier s’est transformé, pas mal de nouveaux bâtiments ont poussé depuis. Il reste peu de traces du passé. L’endroit est désormais un centre qui accueille aussi des personnes handicapées physiques et mentales, ainsi que des personnes âgées qui ont perdu leur autonomie. La cour où s’était garé le car en 1994 n’existe plus. Seul le bâtiment où le père de Youqine l’a prise dans ses bras pour la première fois est encore debout.

Youqine ne sait rien de ses parents biologiques. Elle aurait vécu un mois avec avant qu’on ne l’abandonne avec pour seule information sa date de naissance inscrite sur un papier. Quelqu’un l’aurait trouvée et apportée au commissariat, avant qu’elle ne soit transférée à son orphelinat. En cherchant dans le sous-district de Wulipai, Youqine trouve le commissariat en question. Si l’orphelinat avait toujours existé dans les archives photo de son père, découvrir d’autres lieux à Wulipai a été pour elle une expérience plus troublante puisqu’avant ça, ceux-ci n’étaient que des mots abstraits inscrits sur des papiers administratifs : « Ça les a rendus plus réels. En garder les traces, la preuve, grâce à la photographie, est une tentative d’appropriation. Je les ai intégrés à mon histoire. » 

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« Sous-district de Wulipai dans la ville de Yueyang (province du Hunan), le quartier où j’aurais été trouvée. »

Pas plus qu’elle ne s’est projetée en ces enfants suisses qu’elle a photographié·es, Youqine ne comptait pas faire avec The Land of Promises un projet sur elle-même. Bien que les bases du projet photo en Chine soient constituées de son enfance, elle a décidé d’en limiter l’aspect personnel pour aborder un sujet autrement important : « J’ai toujours besoin de prendre de la distance. Ça part de mon histoire mais c’est aussi un prétexte pour élargir le sujet. En fait, j’avais besoin de comprendre ce qu'est la politique de l’enfant unique. » 

Les nombreuses conséquences de la politique de l’enfant unique, appliquée en Chine entre 1979 et 2015 dans le but d’éviter la surpopulation du pays, ne sont effectivement que trop liées avec l’histoire personnelle de Youqine pour pouvoir passer à côté. Elle résume : « À cause du patriarcat et de la préférence culturelle pour les fils, les discriminations envers les filles et les femmes se sont accrues, à travers des avortements, abandons, infanticides ou négligences de traitement. »

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Ce déséquilibre au niveau des naissances et la pénurie de filles a aussi entraîné un vieillissement accéléré de la population – lequel est devenu si problématique qu’en 2021, après plusieurs mesures d’assouplissement successifs, la Chine a finalement autorisé les familles à avoir jusqu’à trois enfants. En dépit des effets négatifs de cette politique de l’enfant unique, certaines observations ont également noté que plus les filles devenaient rares, mieux elles étaient perçues. Sauf que là encore, à un niveau plus étendu, cette rareté s’est tellement renforcée au fil des années que dans certaines régions, surtout en campagne, la population s’est fort masculinisée. « C’est glauque mais y’a plein de villages avec uniquement des mecs, parce que tout le monde est pauvre et que les femmes, qui ont plus de choix, ont quitté ces zones pour aller vivre en ville », remet Youqine. Résultat : une importante hausse du trafic d'êtres humains, comme des filles enlevées pour être vendues comme épouses, par exemple. 

C’est à travers des portraits de gens que Youqine a rencontrés en Chine que cet aspect plus général concernant la politique de l’enfant unique se retrouve dans The Land of Promises. Un second voyage en 2019 lui a aussi permis de compléter sa série et de discuter avec davantage de personnes pour mieux comprendre la situation et ses contradictions : « Ça m’a permis d'approfondir mes recherches pour maîtriser mon sujet et me sentir plus légitime à faire ce projet. », dit-elle. C’est notamment lors de ce deuxième séjour qu’elle a obtenu l’autorisation de photographier des jeunes dans une école, avec qui elle a notamment pu discuter de leur vision des choses. 

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Trace de la propagande mise en place par le gouvernement chinois pour promouvoir la politique de limitation des naissances. Il est écrit : « Si vous obéissez à la politique de contrôle des naissances, vous serez respecté·es. Si vous désobéissez, honte à vous. »

Une photo assez particulière a accompagné Youqine durant tout son processus créatif : la première que l’on connaît d’elle. Cette photo d’identité prise en 1994 est générique et commune à tou·tes les enfants en attente d’adoption. Et c’est la seule trace matérielle qui existe d’elle avant son adoption. « Je l’ai toujours vue dans mes dossiers mais j’avais jamais vraiment réfléchi à cette image, explique-t-elle. Tu sais même pas l’âge que t’avais dessus. On n’a tellement pas de traces de ce qui se passe avant l'adoption... » 

Cette photo, qui a été l’une des bases de sa réflexion, pourrait aussi être une importante clé pour la suite de son projet : « Ça parle de ce qui était antérieur à l’adoption, de l’adoption en elle-même et aussi du futur, explique Youqine. Je sais que c’est ce qui va me servir quand je vais essayer de retrouver qui sont mes parents biologiques ; c’est sur ces photos qu’on base habituellement les recherches. Cette photo représente aussi l’espoir. »

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Avec The Land of Promises, Youqine fait partie de la sélection du Fomu pour l’édition 2021 de l’expo .TIFF, qui présente une palette de plusieurs jeunes photographes belges. À voir jusqu’au 12 septembre.

Vous pouvez aussi participer au crowdfunding et précommander le livre.

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