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Comment Rachid est devenu électeur FN

D'enfant de banlieue à militant d'extrême droite, le parcours d'un jeune Français pendant la crise.
07 avril 2016, 5:00am

Ça n'aura échappé à personne : depuis le début des années 2000, le Front National enregistre d'énormes scores dans les quartiers dits populaires. Aux élections régionales de 2015 dans les Hauts-de-Seine, le FN a remporté 23,7 % des voix à Villeneuve-la-Garenne et environ 16 % à Bagneux, Nanterre, ou Gennevilliers. Cette progression prouve une nouvelle fois que le Front National a réussi sa fameuse dédiabolisation dans des quartiers où la gauche régnait, depuis plusieurs décennies, en maître.

Rachid* est l'un de ces anciens électeurs de gauche qui votent Front National aujourd'hui. C'est un ingénieur de 30 ans qui a vécu toute son enfance dans les Yvelines. Avant d'en arriver là, comme la plupart de ses proches, il a cru en Lionel Jospin en 2002. Mais les batailles d'ego à gauche et la lourde défaite du Parti Socialiste la même année ont été, pour lui, ce qu'il nomme un « révélateur de leur incapacité ».

En 2007, il a confié les clés de son idéologie à Nicolas Sarkozy, alors que celui-ci était ministre de l'Intérieur. Malgré les obsessions de ce dernier pour l'ordre et le Karcher, Rachid en parle comme quelqu'un qui « s'exprimait comme nous, voulait agir comme nous, et surtout, était fils d'immigrés comme nous ». Rachid y croyait, puis – il y eut son quinquennat.

C'est au cours du mandat de Sarkozy que Rachid a découvert les propositions de Marine Le Pen. Il s'est mis à l'écouter, s'est rendu à plusieurs meetings et vite, il a été pris d'un flash : « J'ai compris qu'elle était la seule qui se battait pour le peuple », m'a glissé Rachid avant de commencer notre entretien.

De fait, comment un partisan de gauche peut-il vriller au point d'insérer son bulletin dans l'urne en y inscrivant le nom de Marine Le Pen ? C'est comme jeter aux ordures ses anciennes valeurs. Mais c'est aussi ce qu'il semble arriver à une majorité d'anciens électeurs communistes, dans le Nord de la France notamment. C'est pour comprendre cela que j'ai contacté Rachid et ai discuté avec lui de ses positions idéologiques, de ses certitudes et de ce qu'est devenue la politique en France en 2016.

VICE : Salut Rachid. Peux-tu me résumer brièvement tes choix politiques d'aujourd'hui ?
Rachid : C'est simple : Marine Le Pen incarne le renouveau. Nos représentants de gauche ne travaillent pas pour le peuple. Sous Mitterrand, tous les choix ont été faits en faveur de la mondialisation et du patronat. Il a même fait confiance à quelqu'un comme Bernard Tapie, un homme qui détruisait des entreprises pour son profit. Ne parlons pas de Hollande, de la loi El Khomri ou de la loi Macron ; ce sont des mesures uniquement en faveur du patronat.

Mais il existe des alternatives comme Jean-Luc Mélenchon ou même les Verts, non ?
Tu rigoles, des personnes qui ne gagneront jamais. Le Front de Gauche, on a eu l'équivalent en Grèce avec Alexis Tsipras. Comme les autres, il est parti s'agenouiller devant l'Union Européenne. Marine Le Pen n'a jamais eu le pouvoir. Il y a donc une chance. Elle ne chassera pas les Français de parents immigrés. C'est une légende. Elle se bat pour tous les Français. Tout le monde veut la détruire, car elle se bat contre les privilèges des patrons, du CAC 40, des journalistes et des politiques. Toutes ces personnes qui ne veulent pas que l'on se mette à réfléchir et s'en sortir.

Photo via Flickr.

Je vois. Raconte-moi un peu ton enfance dans les Yvelines.
J'ai eu une enfance assez paisible dans mon quartier. Mes parents m'ont beaucoup préservé : ils ont tous fait pour me donner une éducation à la française. Je n'ai jamais appris l'arabe ; ils souhaitaient que je maîtrise le français avant toute chose. À l'école, il voulait que je sois le meilleur, comme si je devais remercier ce pays et franchement, je les comprenais. J'ai grandi dans ma banlieue avec une France « Blacks, Blancs, Beurs » et j'étais heureux.

Mais il y avait des choses à changer. Je savais bien que ce qui se déroulait chez moi, une personne vivant en dehors ne pouvait pas le comprendre. Il y avait beaucoup de problèmes d'insécurité, de délinquance. Les hommes politiques, à cette époque, nous ont abandonnés.

Tu penses à qui, là ?
Je dirais, surtout la droite qui était au pouvoir dans les années 1990. Mes amis ont mal tourné. Des vols, des voitures brûlées et des dégradations – vers mes 16 ans, j'ai vu mon quartier changer. Je n'ai jamais compris cet abandon de mes amis. Ils ont commencé à cracher sur le pays au lieu de se battre et de changer la situation. Je ne pouvais accepter cela. Pour ceux qui n'avaient pas abandonné, la seule alternative était la gauche. La gauche au pouvoir, on l'attendait comme le messie.

Pourquoi croyais-tu tant eu eux ?
Eh bien, lorsque tu vis en banlieue, tu n'as pas vraiment le choix idéologiquement. La droite, c'est une manière de gouverner qui favorise les riches. En tout cas, c'est comme ça qu'on le voyait. Le Front National au pouvoir, c'était synonyme de guerre civile. D'ailleurs, on faisait souvent des blagues sur le jour où nous, enfants d'immigrés, on se retrouverait tous à l'aéroport en s'accusant les uns les autres de notre sort. Donc, il nous restait la gauche. Avec le Parti socialiste, on pensait avoir plus de chances de trouver un travail ou simplement, de prouver qu'on existe. On n'en voulait pas plus que les Français de souche, on voulait juste être Français.

Selon moi, il faut que cette Europe soit équitable pour tous. Et je crois que Marine Le Pen fera le travail de la gauche, qui n'a pas su s'imposer dans cette Europe.

Très bien. À ce moment-là, tu étais toujours de gauche, donc.
La gauche est censée être un parti qui pense à tout le monde et qui souhaite partager les richesses. C'est cette idée qui m'a séduite. Durant l'élection présidentielle de 2007, je croyais en Ségolène Royal – même si je savais qu'il y avait un hic. Elle n'était pas comme nous. Certes, elle parlait avec le peuple, elle voulait faire des référendums à tout bout de champ. Mais la réalité, c'était qu'elle était très loin de la réalité. De plus, depuis 2002 et la défaite de Jospin, la gauche m'avait déçu. En face de Ségolène Royal, il y avait Nicolas Sarkozy, un franc-parler, du style, de la gueule ; et surtout, c'est un enfant d'immigré qui aimait son pays. Il était comme nous : il en voulait plus, pas le temps avec des discours qui ne veulent rien dire. On agit tout de suite.

Que s'est-il passé au moment de l'élection de Nicolas Sarkozy ?
Il m'a déçu – et le mot est faible. Dès les premiers mois de son quinquennat, il a commencé par augmenter son salaire. C'est l'une de ses premières mesures, et c'est très grave. Ensuite, il y a eu le bouclier fiscal pour les riches. Puis cette espèce de relation de subordonné avec la Chancelière allemande Angela Merkel. Parlons aussi des banlieues ; il devait les « passer au Karcher », eh bien, on attend encore. Pour vivre en banlieue, je sais qu'il était clairement nécessaire de s'en occuper.

Revenons au FN. J'ai du mal à croire que leurs « valeurs » qu'ils prônent soient celles d'un kid de banlieue.
C'est simple, Marine Le Pen veut mettre en place la préférence nationale : du travail pour les Français. Et surtout elle ne s'abaissera pas devant Bruxelles et l'UE. Clairement, je ne pense pas qu'elle quittera l'Union Européenne – mais elle les fera plier. Selon moi, il faut que cette Europe soit équitable pour tous. Et je crois qu'elle fera le travail de la gauche, qui n'a pas su s'imposer en Europe. C'est-à-dire rendre justice à tous nos concitoyens et aussi aux Européens.

Photo via Flickr.

Qu'en pensent ta famille et ton entourage ?
Je n'en parle pas avec mes amis d'enfance – et pas du tout avec mes collègues. Beaucoup d'entre eux considèrent que Marine Le Pen est comme son père. Mon entourage la compare parfois à une Hitler en devenir. Quelquefois, lorsque l'on discute de politique entre nous, j'essaie de défendre certaines de ses positions sans pour autant dire que l'idée vient du FN. Ils sont souvent d'accord avec moi, sur la protection des Français ou sur un meilleur contrôle des travailleurs détachés par exemple.

Et qu'en est-il de tes parents ?
Ils sont au courant. Au début, ils ne me comprenaient pas. Ensuite, je leur ai expliqué et au fur et à mesure, ils l'ont mieux envisagé. Quand ma mère et mon père sont arrivés en France, ils ont suivi les règles de la République. Ce n'était pas simple, mais ils faisaient partie d'une immigration qui respectait la France et qui se battait pour travailler, peu importe l'emploi. Surtout, cette immigration était confrontée au racisme. Mais ils n'ont jamais abdiqué. Mes parents ont honte des nouveaux immigrés qui revendiquent beaucoup, mais qui ne cherchent même pas à s'intégrer. De plus ils voient aussi des amis à moi, des enfants d'immigrés, qui sont Français et se plaignent à tout bout de champ. Ça les dégoûte.

Le FN a en effet subi un lifting, mais leurs idées de base restent les mêmes. Je sais que tu te revendiques « patriote », mais ça ne colle pas.
Je sais que je peux avoir l'image d'un illuminé, ou de quelqu'un de naïf. Mais je le suis, patriote. Le PS et les Républicains n'ont rien fait pour nous. La France est un pays qui a besoin d'une transition forte pour évoluer et créer. Pour le moment, elle est endormie. Avec Marine Le Pen, je fais un pari. Soit elle réussit, soit la France après son passage est traumatisée – et repartira de plus belle. Aujourd'hui c'est simple : ça passe ou ça casse.

* Pour des raisons évidentes, le prénom de notre interlocuteur a été modifié.

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