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De la cité à l'uniforme : itinéraire d'un « jeune de banlieue » devenu policier

Jimmy, qui a grandi à La Courneuve avant d'intégrer les rangs des forces de l'ordre, nous a raconté son quotidien.
2.3.17

En 2017, nous rencontrions Jimmy*, un policier de 30 ans qui vient de La Courneuve en banlieue parisienne. Alors que le débat sur les violences policières reprend de plus belle en France depuis quelques semaines, nous republions son interview.


Rémi Fraisse, Amadou Koumé, Pierre Cayet, Geoffrey Tidjani et plus récemment Théodore Luhaka – et des dizaines d'autres. Tous ont été, à un moment ou à un autre, tués ou blessés suite à l'intervention des forces de l'ordre. S'agit-il d'un accident, ou d'un acte délibéré ? Suivant les cas évoqués, les jugements diffèrent. Toujours est-il que ces drames ont marqué les esprits, notamment ceux des plus jeunes et des gens vivant en banlieue. Parmi ces banlieusards – et parmi le reste de la population – certains jugent que le racisme institutionnel est effectif au sein des forces de l'ordre hexagonales et qu'il entraîne, par un lien de causalité, des violences à l'encontre des personnes issues des « minorités » – sexuelles, religieuses et ethniques.

Si les policiers et les gendarmes ne souffrent pas du discrédit qui touche les hommes politiques ou les journalistes – une étude de l'Ifop datée de 2016 avançait que 84 % des Français ont confiance en les forces de l'ordre – ils sont souvent considérés comme des agresseurs impénitents par de nombreux « jeunes de banlieue », qui déplorent les contrôles au faciès et les politiques du chiffre qui se transforment en harcèlement quotidien. Face à cet état de fait, et alors que l'affaire Théo divise les Français entre ceux qui ont tendance à croire sur parole les policiers et ceux qui sont fondamentalement méfiants, on a voulu donner la parole à quelqu'un se trouvant à la croisée des chemins.

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Policier qui approche la trentaine, Jimmy* a grandi à La Courneuve, ville bien connue de Seine Saint-Denis. Réputée « difficile », cette commune de plus de 40 000 habitants abrite de nombreuses cités dites « sensibles », dans lesquelles les relations avec les forces de l'ordre sont, pour ainsi dire, tendues. Jimmy, qui s'est lui-même opposé aux policiers au cours de sa jeunesse, a donc rejoint le camp d'en face. Judas pour les uns, médiateur pour les autres, il nous raconte ce que ça fait de tenter de calmer les esprits lorsqu'il intervient dans des quartiers difficiles, qui voient en la police une force oppressive.

VICE : Salut Jimmy. Quelle était ton opinion au sujet de la police lorsque tu étais jeune et que tu vivais à La Courneuve ?
Jimmy : Je pensais plus ou moins la même chose que les autres mecs des quartiers, en fait. Après, personnellement, je n'ai jamais été un fouteur de merde. Je n'ai jamais vendu de drogue ni braqué des banques. Malheureusement, en traînant avec les mauvaises personnes, j'ai été pris dans des contrôles de police, dont certains ont dégénéré.

Après, j'étais jeune à l'époque. En grandissant, je me suis dit que les policiers et moi, on était pareils. On est des êtres humains, on a les mêmes papiers d'identité, et peut-être le même parcours scolaire.

Penses-tu avoir été plus souvent contrôlé parce que tu venais de banlieue ?
Je me suis beaucoup fait contrôler, c'est vrai. Après, chaque mec de quartier a une expérience différente avec les contrôles.

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Mais est-ce que tu t'es senti plus persécuté que d'autres ?
Pendant une période, ouais. Après, encore une fois, je pense que les contrôles que j'ai subis étaient liés à mes fréquentations.

Peux-tu m'expliquer comment peut dégénérer un contrôle de police ?
D'abord, je dois te dire que je suis convaincu qu'il y a des gens mauvais partout. Quand j'étais jeune, sur dix contrôles de police, trois ou quatre se passaient assez mal – souvent à cause de l'attitude d'un policier. Dans de nombreux cas, l'un des policiers présents sortait un truc du genre : « Si t'es pas content, t'as qu'à rentrer chez toi. » C'est souvent là que ça dégénérait. Après, quand tu te fais contrôler alors que tu es simplement en train de marcher, tu le prends mal.

À l'époque, tu en pensais quoi de la mort de Zied Benna et Bouna Traoré ?
J'étais choqué, comme tout le monde. Pour moi, c'était la faute de la police.

Et maintenant que tu es « de l'autre côté », tu penses quoi des affaires Adama Traoré et Théo ?
Je n'étais pas présent sur place, il m'est donc difficile de répondre quoi que ce soit. Pour l'histoire d'Adama Traoré, je dirais qu'il s'est rebellé et que les policiers ont essayé de le maîtriser. Apparemment, il souffrait déjà de problèmes cardiaques. Ce sont des choses qui peuvent arriver. [Ndlr, la dernière expertise en date, demandée par la famille Traoré, met en cause le plaquage ventral.] Ça, tu le comprends quand tu es de l'autre côté, celui de la police. Quand tu es dans le quartier, ou même ailleurs, tu ne vas pas comprendre. Tu ne vas jamais chercher à savoir pourquoi Adama est mort. Moi, je te dis ce que j'ai entendu. Après, ils l'ont tout de même étouffé, semble-t-il, mais on ne connaîtra jamais vraiment la vérité.

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Et pour Théo ?
Je préfère ne pas répondre. Je ne sais pas.

S'il y avait eu une affaire Adama Traoré ou Théo à l'époque où tu vivais à La Courneuve, qu'aurais-tu fait ?
Je pense que j'aurais suivi le mouvement. Quand tu te fais contrôler un soir et que le lendemain tu apprends une histoire comme ça, tu vas forcément te révolter.

Depuis que j'ai intégré la police, mon regard a changé. Depuis le début de ma carrière, je veux dialoguer et mettre à mal l'idée d'un racisme omniprésent. Certains jeunes qui se font contrôler pensent que c'est par rapport à leur couleur de peau. Aujourd'hui, je suis plus mature que durant ma jeunesse, et mon expérience dans la police a modifié ma vision des choses.

Quand j'évoque avec toi les affaires Adama Traoré et Théo, tu n'oses pas vraiment répondre. Peux-tu me dire ce que pensent tes collègues, en général ?
Disons que les avis diffèrent énormément et que c'est souvent lié à la trajectoire personnelle des policiers. Certains sont dans la police par tradition familiale, d'autres ont une vraie vocation. Tu croises également pas mal de policiers qui ont été diplômés et qui ont rejoint la police faute de mieux. C'est aussi ça qui fait que j'apprécie mon métier. On vient d'horizons différents et on n'a pas la même façon de penser. Certains vont être de mon avis et d'autres non. Après, on a notre code de déontologie et on suit ce que la hiérarchie nous dit.

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En gros, dans les médias et sur la place publique, vous allez faire bloc derrière votre hiérarchie alors qu'en privé, c'est un peu différent ?
Un peu, oui. Là, je te parle de mes opinions personnelles, quand même. Sinon, dans mon métier, je dois toujours respecter mon devoir de réserve. On n'a pas le droit de critiquer notre institution. D'ailleurs, je ne le fais pas, même anonymement.

Faire ce métier-là a changé ma vie. Tu ne vois plus les choses comme avant.

Pourquoi as-tu voulu intégrer la police alors que tu n'appréciais pas vraiment les policiers quand tu étais jeune ?
Je me suis posé pas mal de questions avant de m'engager. Je ne suis pas tombé que sur des mauvais policiers, tu sais. Certaines bonnes personnes m'ont expliqué comment ça se passait, quel était leur rôle. J'entendais autour de moi que les flics étaient des racistes, etc. Je me suis dit que je devais essayer de changer les choses. On a beau venir d'endroits différents, on a forcément des choses qui nous rassemblent.

Je me suis également promis qu'au lieu de contrôler un jeune de banlieue avec agressivité, j'allais le faire avec un peu plus de tact. C'est ça qui m'a motivé : faire bouger les choses de l'intérieur.

Vers quel âge as-tu vécu ce « basculement » ?
Au début de ma vingtaine. Après, cette idée-là, je l'ai eue aussi en lisant des livres. Il y a un proverbe qui dit : « Les petits ruisseaux font les grandes rivières. » C'est mon état d'esprit. Dans des professions comme la police ou la justice, s'il y avait un peu plus de mélange, on casserait la barrière du racisme – ce qui serait un bon début.

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Je pense qu'il faut également arrêter de se cacher derrière sa couleur de peau, l'endroit où l'on vit, le chômage. Certaines personnes qui vivent dans les cités se victimisent et trouvent un prétexte pour ne pas se battre.

Comment tes confrères policiers t'ont-ils accueilli quand ils ont su d'où tu venais ?
Franchement, plutôt bien. Pour être bien accueilli quelque part, il faut que tu puisses t'intégrer au système, être respectueux, opérationnel, qu'on puisse compter sur toi. À partir du moment où tu es fiable et que tu fais tes preuves, on va t'ouvrir les portes.

Et comment ont réagi tes potes de cité quand ils ont appris que tu intégrais la police ?
Certains ont compris tandis que d'autres ne m'adressent plus la parole. Ils me prennent pour un traître. Après, à partir du moment où tu te comportes bien, je juge qu'on n'a pas à t'en vouloir de quoi que ce soit. J'ai un ami qui est devenu huissier de justice. On sait que les huissiers, quand ils viennent, ce n'est pas pour te remettre un chèque. Mais je ne peux pas lui en vouloir, au contraire. Je le félicite. Il s'est investi, il a étudié, donc c'est bien.

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Jimmy. Les photos sont de l'auteur

Dans Le Figaro, le politique Sebastian Roché évoquait la « défiance mutuelle » régnant entre les policiers et les jeunes de banlieue. Qu'en penses-tu ?
Le problème, c'est que l'attitude d'un fonctionnaire va créer des généralités qui vont entacher le travail de tout le monde. Si on prend l'affaire d'Aulnay-sous-Bois, on a affaire au comportement malveillant d'un seul collègue, comportement ultra-médiatisé qui pousse les gens à penser que nous sommes tous les mêmes. Donc oui, aujourd'hui encore, on sent cette défiance.

Le sociologue Didier Fassin affirmait dans une interview pour Libération qu'il y a une volonté de la part des policiers de « blesser la masculinité » des personnes interpellées. Qu'en penses-tu ?
Je ne crois pas que ce soit vrai, honnêtement.

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Si on te donnait l'ordre d'humilier sexuellement un jeune de cité, comment réagirais-tu ?
Déjà, je ne recevrai jamais un tel ordre. On a un code de déontologie, un Code pénal, on est dans un pays qui respecte les droits de l'homme. On n'est pas comme en Afrique où celui qui vole un ananas se fait couper la main. Ici, si tu voles quelque chose, on va t'interpeller et c'est la justice qui fera son travail.

J'insiste, un ordre comme celui-ci serait illégal.

De manière plus large, as-tu déjà reçu l'ordre de « faire du chiffre » ?
En réalité, on ne va pas te donner de chiffre précis. Prenons un exemple. Imagine qu'à Asnières-sur-Seine, entre la place de la mairie et le centre commercial, il y a souvent des vols à l'arraché ou des agressions et que des victimes ont déposé plainte. Par la suite, la hiérarchie te demande de réaliser des contrôles fréquents dans cette zone à des heures précises. Ce que les gens ont du mal à comprendre, c'est que la police va forcément contrôler un individu qui correspond au profil type de l'agresseur présumé.

C'est là que le policier doit faire preuve de pédagogie en expliquant les événements récents à la personne contrôlée.

Aujourd'hui, comment abordes-tu une intervention dans les quartiers ?
Tout dépend de pourquoi tu y vas. S'il s'agit d'un cambriolage en cours, tu n'y vas pas pour philosopher, tu vas venir avec du répondant. Mais toujours en restant déontologique, courtois. Avec de la répression, mais sans colère.

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Dans le code de déontologie, on te dit que toute personne interpellée doit être respectée, même un violeur. C'est la justice qui doit faire son boulot par la suite. Toi, ton boulot, c'est d'arrêter les méchants. C'est tout.

On évoque ton cas personnel, mais as-tu déjà été témoin d'un changement de comportement de la part de certains de tes collègues lorsqu'ils interviennent dans des quartiers dits sensibles ?
Oui, bien sûr. Pour moi, c'est tout le problème de la barrière culturelle. Le fonctionnaire qui a toujours grandi en campagne, il n'a jamais été confronté à la violence, il n'a vu ça qu'à la télévision. Toi, si tu viens de la cité, tu connais le quartier, les gens qui y vivent, les commerçants. S'il se passe quelque chose dans ton ancien quartier, même si tu n'es pas concerné, ça va te toucher. Mais le collègue de campagne, non. Alors il va peut-être agir différemment.

Comment ?
Il va venir avec un peu plus de colère, ou mettre tout le monde dans le même panier. Il n'aura pas le même regard qu'un type qui a vécu dans une cité et qui sait comment se comporter.

Tu penses qu'il devrait y avoir un profil type de policier à envoyer dans les quartiers ?
Non, quand même pas. Ces quartiers sont ouverts à tout le monde. Il faut tout simplement prendre soin de mettre en place des équipes de policiers diversifiées, avec des gens de différentes originales sociales et géographiques.

Que dirais-tu à un jeune qui n'a absolument pas confiance en la police ?
Pour te répondre, je vais te donner un exemple. Lorsque tu regardes un reportage sur l'Afrique, tu tombes souvent sur des images de grande pauvreté. Tu les as sous les yeux, mais ça reste un écran. Maintenant, si tu vas sur place et que tu vois tout ça de tes propres yeux, ça va avoir un autre impact dans ton esprit. Si je devais donner un conseil, ce serait de se renseigner. Il faut aller vers la profession pour voir comment ça se passe. Effectivement, si tu ne t'y intéresses pas, il y a certaines choses que tu ne vas pas comprendre.

Merci beaucoup, Jimmy.

*Le prénom a été modifié.