Ce que Marine Le Pen doit à Jean-Marie Le Pen
Photo de couverture : Capture d'écran tirée du clip de campagne officiel de Marine Le Pen. Via YouTube
politique

Ce que Marine Le Pen doit à Jean-Marie Le Pen

La plus célèbre « fille de » du cirque politique français est-elle idéologiquement compatible avec la pensée de son paternel?
9.2.17

À moins de trois mois de l'élection présidentielle, et alors que François Fillon est désormais sous la menace d'Emmanuel Macron et de Benoît Hamon, Marine Le Pen fait toujours la course en tête au niveau des intentions de vote. Sa première place à l'issue du premier tour est de plus en plus envisageable – pour ne pas dire probable. De plus, une étude publiée le 2 février par l'IFOP en dit long sur le soutien dont dispose la fille de Jean-Marie Le Pen dans la course à l'Élysée. En effet, 80 % des personnes ayant annoncé qu'elles allaient voter pour Marine Le Pen affirment qu'elles sont sûres de leur choix – un chiffre à comparer aux 63 % de Fillon, 55 % de Jean-Luc Mélenchon ou encore 42 % de Macron. La présidente du Front national (FN) est donc très confortablement installée en pole position, alors qu'elle a à peine débuté sa campagne.

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Face à cet état de fait, et face à la recomposition actuelle de l'échiquier politique français – implosion possible du Parti socialiste, apparition d'un nouveau mouvement social-libéral – les anciennes oppositions idéologiques entre partis semblent de moins en moins évidentes. Le FN ne déroge pas à la règle, tant il a évolué au cours des 30 dernières années, notamment au niveau économique – mais pas que. En effet, on ne devrait même plus être surpris en lisant que Marine Le Pen n'inscrira pas le rétablissement de la peine de mort dans son programme pour la présidentielle. Comme tous les autres partis, le FN est une organisation à l'idéologie mouvante, qui s'adapte à son nouvel électorat tout autant qu'à la nouvelle donne politique.

Pour y voir plus clair, Michel Eltchaninoff s'est penché sur les idées de celle qui fait encore figure d'épouvantail pour bon nombre de médias. En publiant Dans la tête de Marine Le Pen chez Actes Sud, cet agrégé et docteur en philosophie, rédacteur en chef à Philosophie Magazine, a choisi de plonger au cœur de l'écosystème de la candidate du FN. Il a étudié avec soin ce qui faisait toute la spécificité du discours de Marine Le Pen, qui n'est en rien une marionnette aux mains de son paternel.

Voilà six ans que Marine Le Pen a pris la tête du parti. Depuis, elle n'a eu de cesse de se démarquer de son père – président du FN pendant 40 ans. Condamnation officielle de l'antisémitisme, de l'homophobie et du racisme, positionnement « ni droite ni gauche » – ou « de droite et de gauche »tentative d'exclusion de son père de la direction du parti : Marine Le Pen n'a pas hésité à trancher dans le vif, quitte à être détestée par les types plus radicaux de l'extrême droite hexagonale, dont le journal Minute. Aujourd'hui, une question se pose : les idées défendues par Marine Le Pen ont-elles encore quelque chose à voir avec celles de son père ? Pour y répondre, j'ai rencontré Michel Eltchaninoff.

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VICE : Bonjour M. Eltchaninoff. La cour d'appel de Versailles vient de confirmer le rétablissement de Jean-Marie Le Pen en tant que président d'honneur du Front national. Ce dernier ne manque pas de critiquer la stratégie de « dédiabolisation » de sa fille, allant jusqu'à pronostiquer sa défaite à la présidentielle. Qu'est-ce qui fait que Jean-Marie Le Pen ne reconnaît plus, aujourd'hui, le parti qu'il a fondé ?
Michel Eltchaninoff : Sur le plan idéologique, il y a une grande divergence entre le père et la fille. Le père se pose en défenseur de l'Occident blanc et chrétien contre les invasions migratoires. Son analyse se veut scientifique – c'est ce qu'il prétend. La fille veut défendre les petits artisans, les travailleurs, les chômeurs – contre les élites mondialisées et l'Europe qui, selon elle, les exploiteraient.

La divergence est également d'ordre stratégique. Lui considère qu'il faut être dans la transgression pour plaire aux gens. L'issue de l'élection américaine, dans son esprit, lui donne raison, dans le sens où Trump a dit plein d'énormités et s'est fait élire quand même. Marine Le Pen, elle, pense qu'il faut lisser le discours du FN pour réunir une majorité d'électeurs.

Pourquoi y a-t-il une telle divergence sur leur façon de faire de la politique ?
On dit souvent que Jean-Marie Le Pen ne veut pas gagner, qu'il désire simplement être « présent » dans la transgression. Il répond à cela que son parti a beaucoup progressé depuis les années 1970, qu'il est quand même arrivé au second tour de la présidentielle en 2002. Il se considère comme un précurseur, un avant-gardiste et prétend qu'il est exclu du FN au moment même où ses idées deviennent majoritaires, notamment sur l'immigration. Pour Marine Le Pen, cette transgression est dangereuse. C'est sûrement une question de caractère, ainsi que de génération. Louis Aliot, vice-président du parti, raconte que les gens l'interpellent souvent en lui disant : « On aime bien ce que vous dites, mais quand même, le détail… » [Jean-Marie Le Pen a été condamné à 30 000 euros d'amende pour avoir déclaré que les camps de concentration étaient un « détail de l'histoire » de la Seconde Guerre mondiale en 2015, ndlr.]

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Cependant, à mon sens, Marine Le Pen court un risque stratégique. En rendant son discours trop lisse, elle se banalise et tend à décevoir ceux qui sont en quête d'aventure idéologique extrême. Sa posture est très délicate : elle a d'un côté l'obligation de montrer qu'elle n'est pas une extrémiste et de l'autre l'obligation d'afficher un discours antisystème… et donc de choquer.

Que reste-il de l'ADN du FN de Jean-Marie Le Pen ? En disséquant les discours de Marine Le Pen, vous avez noté l'abandon de thèmes chers à son père comme l'antisémitisme ou le racisme biologique, au profit d'un virage républicain et d'un positionnement « ni droite ni gauche ».
Marine Le Pen a tout fait pour modifier l'ADN du FN car celui-ci était trop attaché à l'extrême droite traditionnelle. Elle a voulu effacer la nostalgie de l'Algérie française et de la collaboration, ainsi que le côté catholique traditionaliste. Après, elle conserve certaines thématiques : la colère du peuple contre les élites, le racisme culturel vis-à-vis des musulmans notamment. De plus, elle utilise un schéma d'explication du monde auquel les antisémites peuvent facilement s'identifier – sauf qu'elle fonctionne par associations d'idées. Elle fustige les banquiers internationaux qui dirigent le monde, sans vraiment finir ses phrases. Elle sait pertinemment que les antisémites entendront « banquiers juifs ».

Ma thèse, c'est qu'elle a changé le FN, mais qu'elle ne s'est pas extraite de l'extrême droite, qui est une mouvance très ancienne, née à la fin du XIXe siècle, et qui s'est développée sous la IIIe République. Le Pen père dirigeait son parti en faisant coexister différentes chapelles. Aujourd'hui, avec Marine Le Pen, tout le monde répète le même laïus et laisse ses idées personnelles à la maison. On n'a, par exemple, plus le droit d'être anti-IVG en public.

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Sa ligne directrice, c'est la lutte contre deux ennemis : ce qu'elle appelle le « totalitarisme mondialiste » et le « totalitarisme islamiste ». Il s'agit en fait de se rattacher à un courant fondamental de l'extrême droite – celui qui repose sur la peur de l'étranger et sur la colère du peuple face aux élites dominantes.

La vision du monde de Marine Le Pen est une vision presque métaphysique. Elle veut lutter contre ce qu'elle identifie à une nouvelle forme de totalitarisme – ce qu'elle appelle le « mondialisme ». Je trouve cela très habile car beaucoup s'y reconnaissent. Elle dit aux citoyens que l'on vit dans une France où les gens sont isolés, décérébrés par la publicité, zombifiés par la société de consommation – ce que beaucoup de monde peut admettre. Elle séduit grâce à cela. Il ne s'agit pas seulement de générer de la colère mais de donner une vision du monde plus globale. Marine Le Pen affirme que le monde est pourri par le totalitarisme libéral et elle propose d'en changer. La force de son discours, contrairement aux autres hommes politiques qui se contentent parfois de considérations plus techniques, c'est de proposer une grandiose vision du monde. C'est la seule à avoir une philosophie politique très élaborée – même si celle-ci est à mon sens un peu délirante.

Et quelle est la spécificité du style politique de Marine Le Pen ?
Faire de la politique, c'est proposer une certaine interprétation de l'histoire. Marine Le Pen fait de la politique selon un style qui lui est propre. Elle ne veut pas seulement montrer qu'elle peut citer des acteurs de la gauche, comme l'a fait Sarkozy avec Guy Môquet. Elle désire prouver que ces auteurs vont vraiment dans son sens.

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Son but est d'abolir le clivage droite-gauche – ou plutôt de défendre une droite des valeurs et une gauche du travail. L'idée, c'est d'emprunter aux auteurs de gauche la critique du capitalisme, des élites financiarisées, qui imposeraient une nouvelle forme de totalitarisme. C'est ce qu'elle fait avec la pensée de Jean-Claude Michéa, pour qui la gauche actuelle a trahi l'esprit du socialisme. Marine Le Pen instrumentalise ses propos et s'en sert pour nourrir son schéma d'explication du monde.

La présidente du FN ne s'arrête pas là. Elle a également récupéré des éléments de pensée chez Hannah Arendt. Évidemment, il est toujours malin de citer une femme, qui plus est d'origine juive – son père ne l'aurait jamais fait. Sauf qu'elle travestit sa pensée. Elle affirme qu'Arendt milite pour l'enracinement des hommes dans leur terroir, sauf que la philosophe a en vue l'engagement dans une communauté politique libre et ouverte. Là, c'est de la trahison.

Et quel regard portez-vous sur son rapport à l'islam ?
L'équation qu'elle devait résoudre en prenant les rênes du parti était particulièrement complexe : comment conserver un ennemi culturel sans passer pour une dirigeante raciste ? Afin d'exciter la passion xénophobe, elle a choisi l'islam. Si elle parle aujourd'hui du « danger de l'islamisation », elle comparait les prières de rue à l'occupation allemande dès 2010. Sa victoire idéologique, c'est d'avoir proposé une critique précoce de l'islam. Aujourd'hui, cette idée s'est répandue dans d'autres partis.

En portant la laïcité au cœur du débat politique, elle s'est posée en défenseur de la République et de la modernité – en évoquant, à sa façon, le droit des femmes, les polémiques sur le voile. Son travail sur la langue est très habile et lui permet de ne pas trahir sa vision du monde pour autant.

Pour conclure, peut-on dire que Marine Le Pen est une femme de pouvoir, ou d'idées ?
Elle est d'abord une femme de pouvoir. Jean-Claude Martinez, ex-vice-président du FN, m'a dit : « Marine ne perçoit pas les idées, mais les sonorités. » Elle sent quels mots vont l'aider. Comme elle sait que son discours est ultra surveillé, elle le travaille au maximum. Son but n'est pas d'écrire des traités de philosophie, mais de gagner !

N'hésitez pas à vous procurer « Dans la tête de Marine Le Pen » de Michel Eltchaninoff, paru chez Actes Sud.

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