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Une ode à cette espèce disparue qu'était le "joueur de Coupe du monde"

Il n'y a pas si longtemps, la seule chance de voir jouer les meilleurs joueurs du monde se présentait tous les quatre ans. Et le Mondial a contribué à façonner certaines légendes du jeu.

par Tom Usher
31 Janvier 2017, 11:05am

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Une touffe de cheveux blonds semblable à un champignon nucléaire. Des jambes, longues et fragiles, esquivant tacle sur tacle. Une vision du jeu digne d'un Nostradamus sous DMT. Et une Moustache si mémorable qu'elle ne saurait s'écrire autrement qu'avec un M majuscule.

Je veux évidemment parler de Carlos Valderrama, le légendaire capitaine de la sélection colombienne qui a mené son équipe durant trois Coupes du monde. Valderrama était la quintessence même du numéro dix de sa génération, dansant, à l'époque, sur des VHS de mauvaise qualité, distillant ici des passes lasers qui transperçaient les défenses, conservant, là, la balle comme un homme possédé.

C'est du moins les souvenirs que je garde de lui, à travers ses petits éclairs de génie que je captais depuis mon poste de télévision tous les quatre ans. Valderrama est typiquement LE joueur ultime de Coupe du monde, puisque c'est là et seulement là, durant cet événement planétaire, que nous avions la possibilité de le voir s'exprimer. En club, il a joué chez lui en Colombie avant de connaître quelques expériences européennes, et notamment à Montpellier, dans des équipes de milieux de tableaux et de finalement raccrocher les crampons après plusieurs années passées en Major League Soccer. Il n'a pas gagné grand-chose dans sa carrière et, Coupe du monde mise à part, on l'aura finalement assez peu vu sur nos écrans de télé.

Pourtant, malgré son mince palmarès au plus haut niveau, il est considéré comme l'un des 100 meilleurs joueurs du 20e siècle, occupant la 77e position. Ce qui le place devant certaines légendes comme Ryan Giggs (83e) et Edgar Davids (81e).

D'où cette question : comment un joueur qui n'a seulement gagné qu'une poignée de titres de champion de Colombie peut-il être mieux classé que des géants du football ? Cela s'explique surtout par la façon que nous avions de regarder la Coupe du monde, bien avant que l'on nous inonde d'un flot continu de résumés de matches issus des quatre coins du monde, de statistiques pointilleuses et d'opinions paresseuses vomies par des experts désabusés.

La Coupe du monde était alors un véritable spectacle fédérateur à l'échelle de la planète. Avant l'émergence d'Internet et de cette télévision tentaculaire qui s'immisce dans les moindres recoins du monde connu, la chance que nous avions de voir ce que les équipes nationales avaient de meilleurs à offrir portait l'excitation à un autre niveau. La Coupe du monde était tellement importante à nos yeux que nous tentions d'en imiter, sur le plan national, dans nos championnats respectifs, les différents styles de jeu pratiqués et les tactiques mises en place, jamais rassasiés à l'idée de découvrir la future nouvelle pépite brésilienne répondant au doux nom d'Oscar, Wallace ou Nathan.

Imaginez ce que ça fait de voir jouer le Brésil pour la toute première fois, que ce soit à la télévision ou au stade. De la couleur vive des maillots jusqu'au style de jeu inédit de la Seleçao, tout était réuni pour marquer les esprits, surtout ceux des Anglais, notamment lors de la Coupe du monde 1970. Ces équipes ultra offensives, menées de mains de maître par des joueurs d'instinct comme Jairzinho ou Pelé, étaient à des années-lumières de ce que les fans britanniques avaient l'habitude de voir chez eux semaine après semaine. A cette époque-là, les équipes anglaises étaient certes couronnées de succès sur la scène européenne, mais leur jeu était avant tout basé sur la solidité défensive grâce au travail de joueurs tels que Graeme Souness et Alan Hansen qui aimaient surtout rentrer dans le lard de leurs adversaires.

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C'était un temps où le monde nous paraissait bien plus grand qu'aujourd'hui. 99% des équipes étaient construites autour de joueurs du cru, proposant ainsi des identités de jeu qui leur étaient propres comme à Santos ou à l'Ajax. Et la seule chance que vous aviez de les voir, c'était à la Coupe du monde ou lors des finales de Coupe d'Europe. Nous avions là un bref aperçu de ces multiples manières de pratiquer le football, quand l'accent était mis sur le dribble et le jeu de passe plutôt que sur les tacles des deux pieds et les coupes de cheveux affligeantes.


La Coupe du monde a perdu de son aura d'antan. Pour le vérifier, il n'y a qu'à voir l'impact que la révolution hollandaise, avec son fameux "Football Total", a eu sur nos esprits lors du Mondial 74, en comparaison avec le Tiki-taka espagnol de 2010. Nous avions déjà pu découvrir le Tiki-taka, joué par le FC Barcelone pendant près de quatre ou cinq ans, avant que la Roja ne s'en serve à son tour pour bâtir son succès en Coupe du monde. Il n'y avait donc là rien de bien nouveau sous le soleil. Pire, après en avoir mangé à toutes les sauces, que ce soit en Liga ou lors des éliminatoires à la Coupe du monde, le Tiki-taka a carrément fini par devenir un peu chiant à regarder. A tel point qu'Arsène Wenger himself, un mec qui utilise probablement les principes du Tiki-taka pour garder la possession de la télécommande quand il est avec ses enfants, a fini par le trouver « négatif » et « conservateur ».

C'est sans comparaison possible avec le "Football Total" flamboyant qui a illuminé le Mondial 74. Alors certes, les Pays-Bas ont échoué en finale, il n'empêche que la légende de Johan Cruyff s'est écrite lors de ces quelques matches mémorables. Son influence sur le tournoi fut tout simplement unique en son genre et personne jusqu'ici n'avait encore vu ça. On ne put vraiment en profiter que lors de cette unique édition car, quatre ans plus tard, le Hollandais dût renoncer au Mondial 78 tandis que son équipe retournait à des principes de jeu plus rigides. Malgré tout, l'esprit de Johan continue de vivre à travers moi chaque fois que je tente un dribble dont lui seul avait le secret, lors des petits matches en 5 contre 5 du jeudi, alors que je me rétame la gueule par terre.

De la même manière, en grandissant, j'avais l'habitude d'imiter les prouesses du génial Jorge Campos. Le portier de la sélection mexicaine lors des Coupes du monde 94 et 98 était minuscule pour son poste du haut de son mètre soixante-quinze et il portait toujours des tenues incroyables qui le faisaient passer pour une chauve-souris psychédélique. Ce qui, à bien y réfléchir, était tout à fait approprié tant ce mec était complètement cinglé.

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Après l'avoir découvert, j'ai toujours voulu aller dans les cages lors des matches qu'on organisait entre potes. D'autant qu'à cette époque j'étais moi aussi tout petit et que j'avais un certain penchant pour les tenues extravagantes. C'est avec lui que j'ai appris les joies des sorties hasardeuses hors de la surface, sans aucun autre but que celui d'aller tacler un adversaire, ou des dribbles à l'arrache au beau milieu du terrain parce que, après tout, pourquoi ne pas les tenter, bordel ?

Ce que je veux dire par là, c'est que les performances, la dégaine et l'aura de Campos lors de ces grands rendez-vous étaient tels qu'ils ont eu une réelle influence sur moi en tant que gardien but. Du moins jusqu'à ce que je finisse par devenir le clone de Phillipe Senderos que je suis aujourd'hui.

Bien que ce type de héros existe encore de nos jours, nous vivons à une époque où la critique n'épargne personne et où chaque erreur est disséquée dans les moindres détails. Prenons l'exemple de David Ospina, un autre gardien de but de petite taille selon les standards actuels du football moderne et qui a lui aussi réalisé de belles choses lors de la dernière Coupe du monde avant de rejoindre le club d'Arsenal dans la foulée. Tout se passait bien pour lui dans son nouveau club mais dès qu'il a eu le malheur de commettre une boulette en Ligue des Champions, il fut immédiatement la cible de violentes critiques de la part de gens désireux de le voir sombrer. Une petite erreur qui lui coûta cher puisqu'il fut relégué sur le banc depuis ce jour.

Comment aurais-je réagi face à cela si j'avais été môme à ce moment-là ? J'aurais probablement rejoint la meute des haters et je serais passé à côté d'un gardien excentrique qui est aujourd'hui l'une de mes idoles.

Campos aussi, à son époque, a connu certains trous d'air et commis quelques belles cagades (beaucoup même, vu son de jeu bien à lui) mais dans le fond je n'y ai jamais fait attention. Je n'ai retenu de lui que ses prouesses, ses parades extraordinaires et, plus globalement, son fameux côté complètement à l'ouest qui a fait de lui l'une des légendes de la Coupe du monde.

Le junkie sentimentalo-nostalgique que je suis ne peut que ressentir de la tristesse face à la surconsommation actuelle de statistiques, la couverture médiatique qui en découle et le flot incessant d'opinions régurgitées à la va-vite. Oui, j'adore m'avachir devant la télévision chaque samedi et me laisser tendrement bercer par la douce et apaisante vague du match-après-match ; et j'adore avoir accès à tout cela grâce à une simple pression sur un bouton de ma télécommande, profitant le plus facilement du monde des nombreuses tactiques et systèmes de jeu mis en place sur tous les terrains du monde.

Mais l'enfant qui est en moi regrettera toujours ce frisson particulier que procure le fait de découvrir un nouveau visage lors d'une Coupe du Monde, sans savoir à l'avance ce que ce nouveau venu va nous réserver sur le terrain. Je regrette de ne plus pouvoir assister à la naissance sur la scène mondiale d'un nouveau joyau qui bouleverserait à lui tout seul ma manière de concevoir le football. Ce sont là les petits plaisirs perdus d'un football qui a fait les frais d'une mondialisation rapide et de l'expansion à outrance des médias. Cette évolution n'a rien de néfaste en soi, mais ne serait-il pas merveilleux de voir un jour un joueur évoluer sans pour autant être au fait de sa taille, de son poids, de la longueur de sa bite ou de son signe astrologique avant même qu'il ait posé un pied sur la pelouse ?

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