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Sports

Primes non versées et grèves en tout genre : le football africain face à ses maux

A chaque compétition internationale, les fédérations africaines affichent un peu plus leur désorganisation.

par Pierre Arnaud Ntchapda
30 Janvier 2017, 8:35am

L'équipe du Cameroun en 2014

PIerre Arnaud Ntchapda est un journaliste camerounais basé à Douala. Collaborateur régulier de VICE Sports, il travaille pour plusieurs titres de presse camerounais.

L'édition de la Coupe d'Afrique des Nations de football qui se dispute en ce moment au Gabon n'a pas dérogé à la tradition. Elle aussi a été précédée par des faits divers. Des incidents en rapport avec le paiement des primes aux joueurs ont été rapportés ici et là. Il y a d'abord eu ces éclats de voix entendus dans les rangs de l'équipe nationale du Zimbabwe. Le 7 janvier 2017, les Warriors - c'est comme cela que la sélection est surnommée - avaient refusé de monter dans l'avion affrété à Harare, la capitale du pays. Ils exigeaient une hausse de leurs primes de matches (de 1000 à 5000 dollars) ainsi qu'un rééchelonnement de leurs indemnités de séjour. Au lieu des 50 à 100 dollars qui étaient prévus chaque jour pour chaque footballeur, ils avaient obtenu qu'elles soient de 150 à 500 dollars.

Pour leur part, les joueurs de la République démocratique du Congo ont refusé de s'entraîner le vendredi 13 janvier 2017. Ils réclamaient le paiement de primes promises mais non-versées par les autorités fédérales. Un acte qui, doit-on le signaler, n'a pas plu au sélectionneur Florent Ibenge. Le coach aurait préféré les voir honorer le drapeau avant toute chose. « Ils se sont mis en faute. On a perdu une journée de préparation. La meilleure des choses à faire désormais est de rentrer sur le terrain pour tout renverser et se racheter... On connaît la passion de notre population, le plus important est de gagner pour que les choses reviennent à la normale », a-t-il expliqué. Sa consœur de la sélection féminine du Nigeria par contre s'était montrée solidaire de ses joueuses un mois plus tôt.

Alors qu'elles venaient de remporter pour la 8ème fois la Coupe d'Afrique des nations, Florence Omagbemi et l'équipe féminine du Nigeria s'étaient mises en tête de revendiquer haut et fort le paiement de leurs huit mois d'arriérés de salaires et les primes des footballeuses estimées à 23 650 dollars par personne. Les joueuses nigérianes étaient allées jusqu'à confisquer le trophée, n'acceptant de le remettre à la Fédération qu'après le paiement des sommes qui leur étaient dues.

L'équipe de la République démocratique du Congo en novembre 2016.

Ça c'est pour les "scandales" les plus récents. Lorsque l'on jette un coup d'œil dans le rétroviseur, les grèves des Lions indomptables du Cameroun et des Black Stars du Ghana à l'occasion de la Coupe du Monde au Brésil en 2014 retiennent l'attention. Les deux pays ont fait grève à l'époque à cause des histoires de primes. Les joueurs camerounais conduits par le capitaine Samuel Eto'o Fils avaient refusé de monter dans l'avion en partance pour le Brésil le 8 juin 2014. Ils exigeaient du Comité de normalisation de la Fédération camerounaise de football et du ministère en charge des sports qu'il paie, et en espèces, leurs primes de participation au rendez-vous brésilien. En fin de compte, chacun des joueurs obtiendra 45 millions de Francs Cfa (68 602 Euros) avant d'embarquer pour une expédition qui deviendra le fiasco le plus retentissant d'une sélection de foot camerounaise engagée en compétition internationale (zéro point, 10 buts encaissés, un seul marqué en trois matches, dernier de sa poule et du tournoi).

L'équipe du Ghana a pour sa part failli exploser en pleine compétition. Au motif que les primes de participation (encore !) n'étaient pas payées, les Black stars ont menacé de ne pas jouer leur dernier match de poule contre le Portugal. Apprenant cela, le gouvernement ghanéen a paniqué et envoyé illico presto au Brésil...un avion rempli de billets de banque. Trois millions de dollars qui redonnent alors le sourire aux joueurs en colère.

Ce sont là autant de situations qui jettent l'opprobre sur le football africain et le couvrent de honte. Les sélections d'Afrique en deviennent des sujets de railleries. Ce sont elles qui affichent le plus ostensiblement leur mauvaise organisation aux yeux du monde entier. Le Cameroun passe pour être le champion dans le domaine, lui qui bon an mal an offre le triste spectacle de joueurs réclamant des primes à leurs dirigeants à la veille, pendant ou après des compétitions d'envergure.

Face à ce spectacle déshonorant pour l'Afrique, la Confédération africaine de football (Caf), qui régit le foot sur le continent, se montre outrée. Voici ce que disait son président, le Camerounais Issa Hayatou, en réaction aux désordres constatées dans les sélections africaines venues disputer la Coupe du Monde de foot au Brésil : « C'est très regrettable. Ça freine l'évolution de notre football. Quand on vient à une phase finale de Coupe du monde, ou même à la Coupe d'Afrique des nations, les problèmes de primes doivent être réglés avant qu'on arrive ici. Or, ce n'est que dans les fédérations africaines qu'on rencontre ce genre de problème ». Dans la même veine, le patron du football africain appelait aussi « les dirigeants de fédérations nationales à prendre cette question à bras le corps, pour pouvoir résoudre ça définitivement. Attirer l'attention des footballeurs pour qu'il n'y ait pas ce conflit inutile qui diminue leurs potentialités en phase finale de la Coupe du monde ». Sur ce dernier point, la réalité est implacable.

L'on attribue par exemple les échecs du Cameroun aux Coupes du Monde de 2002 et 2014 à ces crises qui ont à ces époques mobilisé l'essentiel de l'énergie des joueurs. Pour l'ancien gardien de but des Lions Indomptables du Cameroun et de l'Olympique de Marseille, Joseph-Antoine Bell, le désordre se paie toujours cash. « Le problème avec nous c'est que j'ai l'impression qu'on a beaucoup de monde, beaucoup de dirigeants qui n'ont pas compris que précisément, vous avez un jugement dans l'absolu et vous avez un jugement relatif. C'est-à-dire que, s'agissant de compétition, malheureusement, pour ceux qui jugent dans l'absolu, il y aura toujours un vainqueur. Et donc il y a toujours un camp qui chante. Même si les deux ont eu des comportements négatifs ! Donc il y aura un négatif qui va gagner et qui va chanter ! Qui va dire : « Je gagne dans le désordre ou je gagne sans payer les primes ». Alors qu'ils étaient simplement tous les deux de mauvais dirigeants, il y a un de mauvais qui a gagné. »

« Maintenant, ce qui choque le plus, c'est que, malheureusement, plus on monte dans le niveau international, plus on a des chances de rencontrer des adversaires qui ne nous ressemblent plus. Et là, la différence est marquante. Voilà pourquoi nous avons les championnats que nous avons. On tourne entre nous, entre mal dirigés, puis au niveau africain, on rencontre des cousins africains qui sont aussi mal dirigés que nous, puis un jour, on va à la Coupe du Monde. Et là malheureusement, ça ne passe plus. Parce que nos enfants arrivent là-bas et sont confrontés à des adversaires éminemment mieux dirigés, mieux organisés qu'eux et que l'inorganisation de leurs parents ne permet plus de tenir la compétition. Et là, c'est toute l'Afrique qui se retrouve honteuse. Mais, dans le malheur de l'Afrique, c'est ainsi que le monde est organisé. Quand vous partirez d'une Coupe du Monde, vous retomberez à une Coupe d'Afrique. Et là tout le monde se croit guéri alors qu'on a abaissé simplement le niveau d'exigences. Parce que quand vous avez rencontré les Pays-Bas, la Croatie ou même le Mexique seulement, quand vous reviendrez en Afrique, vous rencontrerez le Sierra-Leone ou le Cap-Vert ou le Malawi. Du coup, vous avez du temps pour vous dire guéri avant de repartir au niveau international qui va vous sanctionner une nouvelle fois », analyse l'ancien champion d'Afrique.

Les incidents de la CAN 2017 laissent voir malheureusement que le président de la Caf a prêché dans le désert. Les habitudes ont la peau bien dure en Afrique et ne veulent pas être changées. La gouvernance est directement en cause. La mauvaise gestion du pays déteint fortement sur les autres domaines de la vie sociale comme celui du sport. L'analyste sportif camerounais Charles Mongue Mouyeme pense que cela arrive dans « certains pays où la gouvernance n'accorde presque pas de place à la prévision, à l'anticipation ». Il ajoute que « très souvent, dans ces mêmes pays, les dirigeants sont véreux et corrompus. Le clientélisme règne, et les gens sont souvent désignés à des fonctions pour lesquelles ils n'ont aucune compétence », poursuit-il. Ce qui fait, croit notre interlocuteur, le lit de l'impréparation, de l'imprévision, de l'incapacité à anticiper, de la corruption, et de l'incompétence.

Joseph-Antoine Bell rejoint son compatriote dans l'argumentaire et pense que la gestion du football est à l'image de celle de la plupart des nations du continent noir. « Vous êtes en train de parler de pays où les salariés, qu'ils soient fonctionnaires ou du privé, ont des retards de salaires comme si leurs salaires n'avaient pas été prévus. Vous êtes en train de parler d'individus, s'agissant de ceux qui dirigent, qui ne payent pas leur personnel, qui ne paient pas leurs dettes, qui sont en retard sur beaucoup de choses, dont les mariages ne commencent pas à l'heure, dont aucune cérémonie ne se tient à l'heure prévue. En définitive, il n'est pas étonnant que nos sélections subissent ce genre de traitement lorsqu'on sait que plusieurs de nos compagnies aériennes africaines voient leurs avions saisis à l'étranger parce qu'il y a des impayés. Comme s'il n'y avait pas eu de budget prévisionnel, qu'on ne savait pas ce qu'on aurait à payer et qu'on ne s'astreint pas à le payer. Finalement vous voyez qu'il n'y a pas de surprise à ce que le football subisse le sort du reste. Le football est simplement, à la différence du reste, une activité éminemment populaire, qui a l'attention de tous et qui a une couverture médiatique que les autres domaines n'ont pas », assure le toujours prolixe « intellectuel du football ».

Faut-il dès lors rêver d'îlots de bonne gouvernance dans ces océans de mauvaise gestion que sont les Etats ? La réponse pourrait être « non », mais l'optimiste Charles Mongue Mouyeme pense qu'il faudrait exhorter les peuples à se doter de systèmes de gouvernance « qui ne permettent pas de telles dérives ». Cela passe, croit-il, par une éducation qui empêche les jeunes de reproduire des générations sans éthique. « Il s'agit aussi de réarmer moralement les populations, et de leur faire prendre conscience que c'est elles qui détiennent le pouvoir de choisir leur système de gouvernance et leurs dirigeants », conclut l'analyste. Il ne reste plus qu'à attendre patiemment.