De Rae Sremmurd à Dead Kennedys : la musique d'« American Honey »

Comment une réalisatrice anglaise de 55 ans s'est pris le rap US de 2017 en pleine figure.
08 février 2017, 1:52pm

Auréolé d'une solide réputation en festival (Prix du Jury à Cannes), _American Honey _suit le parcours de Star (interprétée par Sasha Lane), jeune fille enrôlée pour vendre des abonnements au porte à porte dans des coins paumés des États-Unis. Un film dont les acteurs sont tous - à l'exception de Shia LaBeouf - des amateurs au mode de vie très proche de celui de leurs personnages et qui, surtout, écoutent énormément, énormément, énormément de rap. À la moindre occasion, en fait. Curieux de savoir comment Andrea Arnold, réalisatrice anglaise de 55 ans, avait pu composer avec cette particularité un rien envahissante, je suis allé passer un moment avec elle. L'occasion d'en savoir un peu plus sur son rapport avec le rap, sur les problèmes de droits auxquels elle a été confrontée pour l'utilisation des morceaux, et sur la façon dont elle s'y est prise pour dénicher en pleine Amérique rurale, une petite fille fan des Dead Kennedys.

Noisey : Il y a un truc auquel je ne m'attendais pas forcément dans le film, c'est la place très importante du rap : dès que les jeunes ont un moment de détente, ils mettent direct des gros tubes.
Andrea Arnold : Ce ne sont pour la plupart pas des acteurs professionnels, tout était très spontané… Je me suis basée sur leurs goûts musicaux, au jour le jour. Ça m'a guidé, puisque c'était essentiel pour capter leur réalité, leur état d'esprit. Je crois que la principale raison pour laquelle ils écoutent autant de rap c'est parce qu'ils s'identifient à mort avec ce que ça raconte, les lyrics : c'est droit au but, hardcore. Cette connexion justifiait qu'il y ait autant de rap dans le film.

C'est toi qui a choisi les morceaux ou tu as consulté les acteurs pour ça ?
Un peu des deux. C'était une sorte de collaboration entre eux et moi. Certains morceaux, comme celui de Juicy J, je ne sais plus vraiment dans quelles circonstances je l'ai découvert, mais il est super bon, j'adore danser dessus. J'aimais beaucoup, et c'était comme une évidence de l'inclure. Ça cadrait avec Jake [_le personnage de Shia Labeouf_], c'est d'ailleurs presque devenu l'hymne de ce personnage. « Choices » de E-40, j'en suis tombée amoureuse ! Incontournable. Tout le monde dans l'équipe l'a adopté également, c'est devenu notre chanson fétiche, à tous : les acteurs, mais aussi l'équipe de tournage toute entière. Dès qu'on voulait s'amuser, peu importe l'endroit, c'était ce morceau qu'on mettait en priorité. Le morceau « Out The Mud » de Kevin Gates m'a été suggéré par Chris Carroll, de l'équipe de production. Il vient du Sud des Etats-Unis et il adore Kevin Gates.

À plusieurs reprises, j'ai aussi procédé de manière logique : je savais dans quel état d'esprit les personnages devaient être pour telle ou telle scène et je demandais aux acteurs quel genre de musique ils écouteraient s'ils étaient énervés ou joyeux ou tristes ou fatigués... «  Si tu quittes cette ville et que tu sais que tu n'y reviendras jamais, quel son tu vas mettre sur la route ? » Ce n'était pas juste pour coller à leurs playlists personnelles, il fallait ensuite que je m'approprie la musique en tant que réalisatrice, et surtout être sûre que c'était raccord avec l'émotion que je voulais illustrer dans le passage précis. Je n'ai donc pas pris systématiquement tout ce qu'ils m'ont proposé.

Et comment tu as géré ça financièrement ? J'imagine que sur ce genre de film, la B.O. ne bénéficie pas d'un budget illimité…
Oui, je devais faire ma petite liste et voir ce qui était envisageable ou pas, parce qu'évidemment, la bande-son du film doit être déclarée, on ne pioche pas les morceaux qu'on veut comme ça. Forcément, certains ont dû être abandonnés parce qu'ils coûtaient trop cher. Parfois, c'était compliqué : on a fait beaucoup, beaucoup de kilomètres enfermés dans le van que tu vois dans le film, vraiment, et ils mettaient souvent leur propre musique, par réflexe, qu'on tourne ou pas. En gros, une partie de l'équipe technique était à l'arrière, et on captait forcément le son, en plus des images, c'est comme ça que toutes les séquences de route ont été tournées, parfois pendant plus de six heures. Sauf que dès qu'on faisait une pause, ou qu'il y avait un moment d'inattention, il y avait toujours quelqu'un pour remplacer la playlist du film (les morceaux déjà achetés, déclarés, pour la bande-son) et par la sienne. J'étais tout le temps en train de gueuler « arrête ça, remets les titres du film tout de suite » [_Rires_] Parce que je savais qu'on ne pourrait pas exploiter les images. Mais ça a contribué à vraiment nous souder, comme une petite famille, une petite communauté en vadrouille sur les routes. Dans la bande-son « fantôme » du film, il y a par exemple énormément de Drake, mais ses titres étaient inabordables pour la B.O.

Il y a aussi le hit de Rae Sremmurd qui est l'hymne de ralliement de la bande.
Ah oui ! « No Type », en boucle, forcément. Là pour le coup c'était évident, le refrain avec « I make my own money, so I spend it how I like, I'm just livin' life and let my mama tell it, nigga, I ain't livin' right », c'est exactement leur vie. On a fini par tous l'écouter, sans arrêt, devant et derrière la caméra. [_Rires_].

Tu n'as jamais eu peur que ce soit un peu « trop » présent ? Le film a un côté très contemplatif, pas forcément raccord avec des tubes trap...
Eh bien en fait, oui, un peu. Après le tournage, avec le recul, j'ai trouvé que le rap était un peu trop présent dans le film [_Rires_]. Mais pour une autre raison, dont tu parlais tout à l'heure : ça a coûté beaucoup plus cher que prévu ! Je savais que ça allait être élevé, mais comme j'ai voulu en mettre beaucoup, on a explosé le budget. Mais j'étais déterminée, je voulais que le film soit comme ça, donc même si d'autres auraient pu penser que c'était un obstacle pour un film à budget réduit, je me suis transformée en pitbull et j'ai fini par avoir le dernier mot [_Sourire_]. Au final, mon seul petit regret, c'est une chanson de Nicki Minaj, qui s'enchaînait avec d'autres morceaux dans la playlist. On ne pouvait pas se l'offrir donc on a dû l'abandonner, mais ça a été un problème parce que le morceau intervenait dans une scène clé avec laquelle il était totalement raccord, il y avait même une séquence où un perso rappait un couplet entier de la chanson et c'était super beau... Il a fallu faire un boulot de montage énorme à cause de ça. Mais c'était le seul morceau où le manque d'argent a été un blocage en terme de mise en scène.

Ça n'a donc pas posé de problèmes insurmontables sur le résultat final ?
Hum... Je ne pense pas. Je veux dire, il y a beaucoup de musique en général et de rap en particulier, mais j'ai essayé de faire de mon mieux pour l'utiliser de manière réaliste. La musique intervient dans les scènes comme elle arrive dans la vraie vie, entre la radio, les portables, les enceintes, les écouteurs... Elle est partout. Si j'avais incrusté du rap au hasard, sans tenir compte du sens des scènes ou de l'impact que ça aurait, j'aurais tout bousillé [_Rires_]. De la même façon, j'avais entendu dire qu'en Chine, ils avaient l'habitude de faire des reprises de tubes, et à un moment j'ai voulu en tester quelques-uns - je pensais que ça symbolisait d'une belle manière le côté moderne, sans frontière, et aussi très factice - j'ai envoyé le son pendant qu'on était dans un motel et ça n'a pas du tout marché [_Rires_]. J'ai aussitôt laissé tomber l'idée. C'était ce genre de choses qui ont conditionné la bande-son finale du film tel que tu l'as vu. Je n'ai jamais eu de crainte à propos de la « trop grande » présence de rap... Sans doute parce que j'adore ça !

Tu dirais que tu es devenue fan de rap ?
Ouais ! C'est pas du tout venu avec le tournage, j'en écoute pas mal et j'aime danser là-dessus. Je ne sais pas si je peux dire que je suis à fond dedans, parce que ce n'est pas ce que j'écoute tout le temps, mais ça revient régulièrement, c'est clair. Parmi pas mal d'autres genres de musique, ça revient souvent dans mes playlists même si je ne m'y cantonne pas exclusivement. C'est intéressant, parce que dans le film, ça se retrouve : le rap côtoie de la country, du rock…

Oui, il y a aussi du Springsteen et surtout la scène improbable avec la petite fille...
...qui écoute les Dead Kennedys ! Exactement. Cette petite fille, la première fois que je l'ai rencontrée, m'a dit le plus naturellement du monde que c'était son groupe préféré. Ça m'a surpris, je lui ai demandé quel était son morceau préféré, elle me sort « I Kill Children » [_Rires_]. Moi j'étais là, ébahie : « Mais c'est parfait ! ». Et j'ai inclus cette tranche de vie parce que c'était trop beau pour être vrai, il fallait que je la garde. C'était inattendu, vraiment fantastique, et parfois la vie ressemble à ça… [_Elle remarque qu'un homme se lève à côté de nous et rigole_] Cet Américain malchanceux est assis juste à côté de moi depuis ce matin, il a dû subir toutes mes interviews alors qu'il voulait sans doute juste manger tranquille. À un moment par pure politesse, il m'a demandé« c'est quoi votre film déjà ? » Je lui ai répondu et il m'a dit qu'il irait le voir. Il venait de Chicago.

Même s'il déteste le film, il va reconnaître le son de sa ville avec Chief Keef !
Ouais c'est vrai ! Chicago, il y a une grosse scène rap là-bas.

Quels ponts vois-tu concrètement entre l'univers du rap et le cinéma ?
Je pense que là où les univers se rejoignent, c'est sur l'improvisation. C'est quelque chose que j'utilise beaucoup, et c'est vrai qu'on peut même appeler ça du freestyle. C'est ma manière de tourner : ok, on est ici, qu'est-ce qu'on peut faire ? Qu'est-ce qui va marcher, comment on peut profiter de cet endroit au maximum, etc. J'aime bien fonctionner comme ça, je le fais de plus en plus. La vie de tous les jours est si compliquée qu'elle en devient fascinante à mes yeux. Pour moi, la réalité dépasse toujours la fiction. Je pense parfois que l'imagination n'est qu'une façon de simplifier le côté imprévu du monde dans lequel on vit, le chaos de la vie. L'impro, c'est le seul moyen de rapprocher mon long-métrage de ce qu'on vit vraiment.

Yérim improvise souvent sur Twitter.