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« Mon monde, c’est l’audience » – un entretien avec Pascale Robert-Diard

« La patronne » de la chronique judiciaire vient de publier un livre dans lequel elle évoque l'importance du juge dans l'histoire. On l'a rencontrée.

Emmanuel Denise

Emmanuel Denise

Illustration d'Antoine Moreau-Dusault pour les éditions Arkhê.

À Paris – mais la scène doit être la même dans toutes les villes de France –, on voit souvent, à la sortie d'une grande audience, une nuée de journalistes, chroniqueurs judiciaires, habitués des prétoires, se diriger vers un bistrot. C'est ce qu'ils appellent la « confraternité ». Le temps de quelques bières – pour les plus pauvres – ou de quelques verres de vin – pour les plus raffinés – chacun discute du procès qui vient de se dérouler, de son sentiment sur l'accusé, sur la défense, sur l'accusation.

À mesure que la soirée se poursuit, la conversation dérive sur les procès à venir, sur les grandes affaires suivies ou manquées, sur tel ou tel avocat qui a fait forte impression. Et puis, généralement, le débat s'ouvre sur les absents, les chroniqueurs judiciaires qui n'étaient pas là. Les journalistes deviennent juges, font des éloges ou des reproches, marquent du même coup l'école à laquelle ils appartiennent, la lignée dont ils se sentent les successeurs.

Il arrive alors que l'un des journalistes interrompe la conversation et dise : « Et puis, il y a Pascale Robert-Diard… » Ce à quoi l'un de ses interlocuteurs répondra, fatalement : « Ah ! Mais Pascale, c'est la patronne ! »

Effectivement, peu de journalistes peuvent se vanter de régner sur un domaine avec autant de légitimité que Pascale Robert-Diard sur la chronique judiciaire. Depuis plus d'une vingtaine d'années qu'elle suit les audiences pour le journal Le Monde, Pascale Robert-Diard semble avoir étendu son hégémonie sur les Palais de Justice sans rencontrer de résistance, forte de l'assurance que procure la reconnaissance de tous ses pairs, par-delà les convictions, par-delà les styles. S'il y a une chronique judiciaire universelle, c'est celle de Pascale Robert-Diard. Ce n'est pas la chronique judiciaire du Figaro, ni celle du Canard Enchaîné, ni même celle du Monde. C'est la chronique judiciaire dans ce qu'elle a de plus évident.

À travers des figures de magistrats inconnus, parfois dans d'obscurs tribunaux, Pascale Robert-Diard explore la manière dont, à l'abri d'une robe qui le dissimule, le juge trouve le pouvoir de changer la loi et d'imposer sa volonté, sa conception, sa justice, à toute la société.

Si les chroniques de Pascale Robert-Diard sont si universelles, c'est avant tout parce qu'il s'agit de littérature. Quand elle écrit, sous la forme d'un article, une lettre ouverte à un témoin venu déposer au procès de sa maîtresse accusée de meurtre, quand elle perçoit, le temps d'un souffle, le « chagrin des simples » qui parcourt une salle d'audience du Nord, quand elle s'intéresse à la disparition d'une pendule en plein milieu du bureau du président de la cour d'assises ou quand elle passe sa journée auprès d'un juge aux affaires familiales pour chroniquer la haine conjugale ordinaire, elle perçoit quelque chose qui dépasse le tribunal, la cour, la loi, la justice, et qui concerne l'humanité.

Puisqu'il fallait l'excuse de l'actualité pour avoir l'occasion de lui poser des questions, nous avons profité de la parution, le 23 septembre, de son nouveau livre, La Part du juge, disponible aux éditions Arkhê. À travers des figures de magistrats inconnus, parfois dans d'obscurs tribunaux, la journaliste explore la manière dont, à l'abri d'une robe qui le dissimule, le juge trouve le pouvoir de changer la loi et d'imposer sa volonté, sa conception, sa justice, à toute la société.

On y croise ainsi le « bon juge » Magnaud, père de tous les « petits juges », qui invente, dès la fin du XIXe siècle, l'état de nécessité, en relaxant une pauvre femme qui avait volé du pain pour se nourrir. Ou bien Philippe Florès et Étienne Rigal, deux juges d'instance qui, à partir d'une maigre histoire de vitre mal posée, parviennent à modifier le droit européen, en renversant le rapport de force entre les ménages surendettés et les organismes de crédit. On y voit également les juges qui se battent contre les hommes politiques, ceux qui décident des bonnes mœurs ou ceux qui, à la 17e chambre à Paris, écoutent les people exposer leurs griefs contre un magazine à scandale.

D'abord publiés dans Le Monde, les articles qui ont fourni la matière de ce livre permettent aux lecteurs de se faire une idée du rôle considérable que peuvent jouer les juges dans l'accompagnement, voire dans l'amorce, des virages accomplis par la société, qu'il s'agisse du divorce, de l'avortement ou de l'adultère.

Avec beaucoup de gentillesse, Pascale Robert-Diard a accepté de nous recevoir pour répondre à nos questions sur ce livre et sur son métier. Avec beaucoup de gentillesse car, s'il est une chose que les chroniqueurs judiciaires ajoutent, à chaque fois, quand ils parlent de Pascale Robert-Diard, c'est « qu'en plus d'être excellente, elle est vraiment très gentille ». Il faut bien lui reconnaître cette qualité : effectivement, elle est gentille, et c'est peut-être cette gentillesse qui s'imprime si justement dans l'âme de ses belles chroniques judiciaires.

Pascale Robert-Diard. Photo via Le Monde

VICE : Votre livre rassemble des articles publiés dans Le Monde l'année dernière. Pourquoi s'intéresser à la figure du juge, particulièrement ?
Pascale Robert-Diard : Ce livre, c'est une série d'articles qui répond à une question que je me posais depuis longtemps : celle de cette « part du juge » dans les décisions de justice. Dès qu'on fréquente un peu les tribunaux, on voit bien que, selon les juges, la décision va être différente. Je me suis concentrée sur les décisions des tribunaux correctionnels en traquant la part de l'homme ou de la femme sous la robe du magistrat. En travaillant, j'ai découvert des personnages incroyables.

Certains de ces juges ont eu une importance considérable dans l'évolution de la loi.
Il y a plein d'exemples où l'on voit très bien que les modifications législatives sont d'abord passées par des juges qui ont osé aller plus loin que la loi. Il s'agit de juges qui, en ayant connaissance de la loi, vont essayer de pousser et de rendre un jugement dont ils savent qu'il va finir par modifier la loi, si d'autres décisions similaires s'additionnent.

C'est le cas, par exemple, du « bon juge » Magnaud, qui invente l'état de nécessité plus d'un siècle avant sa réalité juridique, en relaxant une mère célibataire de 22 ans qui avait volé du pain pour nourrir son enfant.
Le juge Magnaud, au XIXe siècle, est un juge absolument extraordinaire. Sa notoriété débute par un article publié le lendemain du jugement dans un journal régional, article qui évoque cette décision, à l'origine du principe de l'état de nécessité inscrit en 1994 dans le Code pénal. Après, le juge Magnaud devient célèbre grâce à un édito de Georges Clémenceau dans L'Aurore. Fort de cet appui, il va ensuite prendre d'autres décisions toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Sur les trois quarts des sujets – le divorce, l'adultère, l'avortement – il avait entre 50 et 100 ans d'avance.

C'est un juge qui a utilisé la liberté dont il dispose pour faire avancer le droit. Mais, est-ce que la « part du juge », ce n'est pas aussi celle de l'arbitraire ?
C'est pour ça que Montesquieu disait que les juges ne devraient être que « la bouche qui prononce les paroles de la loi, des êtres inanimés, qui n'en peuvent modérer ni la force ni la rigueur » : parce qu'il voulait éviter l'arbitraire. Il y a une autre phrase célèbre, « les juges sont ce qu'ils ont mangé au petit-déjeuner », pour dire qu'en fonction de l'heure à laquelle ils président, selon le moment de la digestion, ils jugent différemment. Évidemment, l'arbitraire est là, même s'il est circonscrit par la loi. Ce que voient très bien les citoyens, c'est que, d'un tribunal à l'autre, les décisions ne sont pas du tout les mêmes. On peut avoir la chance de tomber sur le bon juge et la malchance de tomber sur le mauvais juge.

Les juges peuvent faire le meilleur – c'est ceux que je décris dans le livre – mais aussi le pire. Dans certains exemples que je cite, et qui sont très fréquents, on constate une décision complètement différente entre la première instance et l'appel. Comment, sur un même dossier, une appréciation peut être aussi magistralement différente ? Comment un premier jugement peut humilier un homme, l'accabler de tous les maux et en appel, avec les mêmes faits, avoir une peine réduite de moitié, voire des trois quarts, avec une motivation beaucoup plus modérée, qui ne cherche plus à blesser ?

Le juge ne peut pas se contenter d'être simplement la bouche qui prononce la loi ?
Il ne peut pas être que ça et, d'une certaine manière, heureusement, parce que le droit examine à la fois le crime – ou le délit – et la personnalité qui l'a commis. Mais il n'y a pas que ça. Le juge peut aussi faire avancer la législation. Quand on regarde l'histoire de ce qui a été jugé dans les tribunaux, on s'aperçoit qu'il n'y a pas un seul débat de société qui n'ait été porté, à un moment donné, devant les tribunaux, qu'il s'agisse de la question de l'avortement, de celle des libertés ou du terrorisme. Les caricatures de Mahomet, par exemple : c'est un sujet majeur, qui a été tranché par un tribunal.

La loi, par définition, est rarement en avance, il faut donc qu'elle change. On s'aperçoit que les premières offensives sont souvent portées dans les tribunaux. Le combat pour l'abolition de la peine de mort a d'abord existé à travers des plaidoiries, dans les tribunaux. On voit bien que, dans les années qui précèdent l'abolition de la peine de mort, les cours d'assises en prononcent moins, parce que l'opinion se prépare, et les juges préparent l'opinion.

Vous montrez, dans votre livre, qu'une décision prise par deux juges d'instance en Charente-Maritime peut aboutir à une modification complète de la loi au niveau européen.
Cette histoire, celle de ces deux juges d'instance, est vraiment extraordinaire. On part d'une fenêtre mal posée et on aboutit à la modification d'une jurisprudence au niveau européen qui va complètement renverser le rapport de force entre les surendettés et les organismes de crédit. C'est une victoire inouïe qu'ils ont obtenue.

Ce que j'ai trouvé vraiment merveilleux, c'est que c'est très technique, ce n'est pas du tout prestigieux. Ces deux juges d'instance qui ont obtenu cette modification, personne ne les connaît, alors qu'ils ont fait un travail d'utilité publique. Ce que je trouve vraiment beau, dans leur histoire, c'est qu'ils ont travaillé dans l'anonymat le plus complet, simplement mus par ce sentiment évident qu'il y avait quelque chose à changer et qu'il fallait qu'ils le fassent. Ce sont vraiment les petits héros des temps d'aujourd'hui – les grands héros même. Deux juges comme eux font plus que tant de débats politiques.

Votre livre, c'est une manière de rendre hommage à ces juges ?
Absolument. Les hommages pleuvent généralement sur les avocats. C'est légitime, parce qu'ils portent des combats, comme Gisèle Halimi avec l'avortement. Mais je pense que dans beaucoup de cas, il faut rendre également hommage à cette part du juge, à ces gens qui, par exigence professionnelle, se gardent d'apparaître sur le devant de la scène.

Ce que j'essaye de faire, c'est asseoir le lecteur à côté de moi. Il n'était pas là, mais je veux qu'il ait l'impression d'avoir été assis à ma place.

Le rôle du chroniqueur judiciaire est-il de relayer l'évolution de la société qui se joue dans les tribunaux ?
La justice est rendue au nom du peuple, elle est publique. Heureusement qu'il y a des journalistes, du public, des avocats, pour rendre cette décision publique. On le voit bien aujourd'hui dans l'actualité, par exemple autour des questions de santé publique. Je pense que la grosse question à venir, c'est celle du droit de mourir dans la dignité. Cette question-là va sans doute se préparer dans les tribunaux, jusqu'au moment où les choses basculeront. Mais il faut être modeste, le journaliste arrive à la fin, c'est lors du débat contradictoire que se joue la bataille.

Vous dites que le chroniqueur judiciaire n'est pas un enquêteur, pourquoi ?
C'est un principe tout simple : les juges qui jugent ne sont pas les mêmes que les juges qui instruisent. On a appliqué cette même tradition au journalisme, celle d'apporter un regard neuf au moment du procès : le journaliste qui a enquêté n'est pas celui qui raconte le procès. Je ne vais jamais voir les avocats avant un procès. Je considère que ce qui compte, ce qui va être jugé, c'est ce qui est dit à l'audience, pas ce qui est dit à la télévision ou sur les marches du palais, ou à côté. Mon monde, c'est l'audience.

C'est un monde dans lequel vous faites entrer le lecteur.
Ce que j'essaye de faire, c'est asseoir le lecteur à côté de moi. Il n'était pas là, mais je veux qu'il ait l'impression d'avoir été assis à ma place. Je veux lui donner l'impression qu'il n'a rien raté d'essentiel : le moment où tout s'est joué, le moment où on s'est ennuyé, le moment où la décision a commencé à se cristalliser, etc. J'essaye de raconter les moments clefs, les instants de bascule. La question de toute chronique judiciaire, c'est toujours : quelle décision de justice au bout ? Il faut que le lecteur ne soit pas étonné, qu'il ait l'impression d'avoir été conduit jusqu'à cette décision.

Quand je parle avec de jeunes chroniqueurs judiciaires, ce que je leur dis, c'est : pensez qu'il doit y avoir, dans votre article, ce que les jurés, en rentrant chez eux, ont raconté à leur compagne ou à leur compagnon.

La chronique judiciaire tient-elle plus de la littérature que d'autres formes de journalisme ?
Ce que je crois, c'est qu'il n'est pas évident d'amener des lecteurs à s'intéresser à des affaires criminelles, contrairement à ce qu'on pense. Dans un journal, il faut vraiment donner envie au lecteur, d'autant qu'il s'agit d'histoires qui peuvent se dérouler dans des milieux très éloignés du sien. Et en même temps, quand je tombe sur des scènes comme celle du « chagrin des simples », je sens que je tombe sur quelque chose de très juste [il s'agit du témoignage d'un homme dont la fille est morte, et qui s'adresse à l'assassin, ndlr]. Cet homme est bouleversant et universel. La manière dont cet homme parlait de sa fille assassinée et, surtout, de celui qui l'avait assassinée, faisait de lui un personnage qui échappait à cette simple audience. Il y avait tout : un chagrin absolu, une manière de le dire, une pudeur, une compréhension et une humanité à l'égard de l'accusé qui était très impressionnante.

De la même manière, j'ai suivi le procès de Francis Heaulme. Francis Heaulme ne m'intéresse absolument pas. Je ne voulais pas y aller, ça ne m'intéresse pas, j'ai horreur des criminels en série. Mais Francis Heaulme a une sœur. J'ai fait un article sur la sœur de Francis Heaulme, parce que je me suis demandé : « Qu'est-ce que c'est d'avoir un frère criminel en série ? » Il y a aussi la mère de l'un des enfants, qui est venue déposer. J'ai fait un article qui s'appelle « Un chagrin de trente ans ». À ce procès, j'ai vu comment une mère vit avec un chagrin de trente ans. Le chagrin est à la fois présent et totalement intégré à sa vie. Sa déposition, la manière dont elle parlait, le mélange de légèreté, parfois même de drôlerie, et de très grand chagrin, faisait qu'on voyait parfaitement le va-et-vient permanent du passé et du présent. Je considère que ça, c'est universel, tout comme la littérature. J'essaye de toucher le lecteur par ce biais.

Est-ce qu'une chronique désincarnée ne serait pas plus honnête ? Une chronique dont le journaliste disparaîtrait totalement ?
Non, je ne crois pas. Dans une cour d'assises, les jurés ne sont pas objectifs. Ils sont faits de leur vie affective, familiale, de leur place dans la fratrie, des difficultés qu'ils ont rencontrées, des épreuves qu'ils ont connues. Mais il y a des choses qui frappent tout le monde. Il y a des témoins qui sont décisifs et d'autres qui comptent pour rien. Il ne faut pas être scripte. Ce n'est pas du tout être subjectif, c'est essayer de retranscrire les moments les plus forts où ces individus singuliers ont tous ressenti la même chose.

Il y a un secret pour devenir un bon chroniqueur judiciaire ?
En fait, quand je parle avec de jeunes chroniqueurs judiciaires, ce que je leur dis, c'est : pensez qu'il doit y avoir, dans votre article, ce que les jurés, en rentrant chez eux, ont raconté à leur compagne ou à leur compagnon. Point. Il n'y a que ça qui compte. Il faut se faire confiance. Ne pas chercher à être dans la vérité. Et puis, se souvenir que nous sommes les témoins de la manière dont la justice est rendue, en notre nom.

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