Culture

Le porno des années 1920 était plus hardcore que vous ne l’imaginez

Ancêtres de YouPorn, ces courts-métrages montraient, déjà, des sexes en gros plan et de réelles scènes de pénétration. Mais sans le son.

par Mark Hay; traduit par Florian Gilleron
09 Mai 2018, 10:24am

Images provenant de la collection personnelle d’Albert Steg. Photos issues des films Getting His Goat (années 1920), The Hypnotist et The Modern Magician (années 1930), Masque Girls et Nylon Man (années 1940).

Le scénario du sexuellement explicite The Casting Couch n'a rien de surprenant : une jeune femme entre dans le studio d’un producteur pour une audition, avant d’être rapidement contrainte à coucher avec lui pour obtenir un rôle. Un véritable cliché devenu la norme dans l'industrie des films pour adultes, et qui a même donné son nom à une pratique apparemment courante à Hollywood. Mais The Casting Couch a quelque chose d’étonnant : c’est un porno muet en noir et blanc, filmé au milieu des années 1920.

Celui-ci fait partie des milliers de pornos appelés « stag films » ou juste « stags » en anglais, un genre apparu à la naissance du cinéma, et qui a ensuite laissé place au porno chic de la fin des années 1960 qui s’est développé tout au long de la décennie suivante. Les stag films étaient muets et en noir et blanc, d’une durée de cinq à dix minutes, et consistaient en de courtes scènes narratives ponctuant un mélange quasi aléatoire de diverses pénétrations, de gros plans sur les parties génitales (dits « meat shots ») et parfois de quelques images de sexe oral et d’éjaculations. Tout ça peut paraître étrange. D’après Albert Steg, un collectionneur qui s’y connaît particulièrement bien en stags, les gens ont souvent tendance à penser (et c’est compréhensible) que l’émancipation sexuelle progresse de façon linéaire. De ce fait, les stag films produisent chez eux une certaine dissonance cognitive, comme si le fait qu’ils aient été réalisés dans les années 1920 était une sorte d’hérésie.

Mais ces films sont plus que de simples curiosités. Ils offrent une excellente illustration de certains aspects de la sexualité et des relations sociales du début du XXe siècle - aspects largement absents du reste des archives historiques. Ces films font le lien entre le passé et la modernité, tout en rendant ce pan de l’histoire viscéralement (et de façon complexe) plus humaine.

Les stag films sont souvent confondus avec les premiers « nudies » et les longs-métrages contenant de la pornographie. Mais d’après l’historien des médias Joseph Slade, ils sont bien plus que ça. Les stags étaient illégaux et produits de manière anonyme, hors du circuit cinématographique habituel. Le premier connu daterait de 1915 mais personne ne sait quand le genre est réellement apparu. On sait toutefois que ce style a pris de l’importance au cours des années 1920, avec l’émergence des premières caméras et des premiers projecteurs accessibles à tous. Probablement avec l’aide du crime organisé, des entrepreneurs en ont profité pour tourner ce genre de films à travers les États-Unis, pour les faire ensuite circuler dans des villes où des organisations communautaires réservées aux hommes (comme les Elks, les Légionnaires ou les Rotariens) et des fraternités étudiantes avaient l’habitude d’organiser des « stag parties », au cours desquelles les participants assistaient tous ensemble à des projections de films pornographiques. Le modèle économique était tellement efficace que les producteurs ne procéderont à aucune innovation au cours des décennies suivantes, entérinant définitivement ce style silencieux, chaotique et fade.

Dans les années 1950, le film en format 8 mm et les caméras de plus petite taille faites pour les vidéos amateurs ont permis aux productions et aux projections d’être plus localisées, diminuant fortement l’aspect communautaire des stag films. Les producteurs ont alors pris leurs distances avec le genre au cours des années 1960. De nouveaux magasins pour adultes ont installé des cabines de visionnage jouant en boucle des scènes pornographiques en format 8 mm, avant que la couleur et le son ne se développent dans le porno. En 1968, les stag films avaient complètement disparu, ayant laissé place aux longs-métrages et à leurs intrigues de plus en plus complexes, en accord avec les nouveaux usages dans la pornographie : exit les mélanges de séquences quasi aléatoires insérées entre des ouvertures et des clôtures narratives propres aux stags, place à des scènes montrant des rapports sexuels qui ont un sens.

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Getting His Goat (années 1920). Capture d’écran via Albert Steg.

Une décennie plus tard, les stags avaient pratiquement disparu de la conscience collective. Mais quelques historiens ont cependant gardé un réel intérêt pour ce genre. Certains, comme les historiens amateurs Al Di Lauro et Gerald Rabkin (à travers leur livre Dirty Movies : An Illustrated History of Stag Film, 1915 – 1970 paru en 1976), défendent l’idée selon laquelle ces films sont des traces de notre passé pornographique amateur, qui était certes authentique et joyeux, mais aussi très souvent dissimulé. Ils constituent un chapitre essentiel dans l’évolution du porno moderne (de nombreux réalisateurs de stag films ont ensuite fait partie de la vague porno chic) et ouvrent une fenêtre sur l’histoire de l’industrie du sexe, sur la place des femmes au sein de celle-ci, et sur la consommation pornographique.

Pourtant, les universitaires ont toujours eu beaucoup de mal à fouiner et à décortiquer les stags. Il n’existe aucun grand catalogue les répertoriant dans leur ensemble, tout comme il n’existe aucune trace de ceux qui les ont produits. Impossible, donc, de les interroger, de comprendre comment s’imbriquent les pièces de ce puzzle, ni même de savoir si les chercheurs sont en possession de l’ensemble de celles-ci.

Les seules archives bien connues et de taille importante dans le domaine des stag films ont été établies à l’apogée de ces derniers par Alfred Kinsey, un chercheur pionnier en matière de sexualité, issu de l’université de l’Indiana à Bloomington. De 1948 à 1956, Alfred Kinsey et son équipe ont acheté tout ce qu’ils pouvaient trouver comme bobines de stag films, conservant les informations sur les hommes qui les leur avaient vendues. Ils ont aussi passé des accords avec les départements de police du pays pour qu’ils leur envoient les bobines saisies pendant leurs descentes. Shawn C. Wilson, l’administrateur des archives de l’université, estime que cette dernière est aujourd’hui en possession de 1 600 films.

Il assure que les archives d’Alfred Kinsey sont très bien conservées (tous les films sont en bon état, ont été numérisés, et sont régulièrement utilisés par les visiteurs et les chercheurs). Il note également que la collection continue de s’agrandir grâce à des personnes qui leur envoient leurs nouvelles trouvailles, qui proviennent par exemple des placards de rangement de leurs grands-pères. Mais Joseph Slade et les autres historiens des médias dont les recherches sur ces films dépendent de ces archives déclarent quant à eux que celles-ci ne leur sont que très difficilement accessibles, et comportent une majorité de films tellement détériorés qu’ils ne sont plus regardables. De son côté, l’université de l’Indiana semble être à la fois fière d’Alfred Kinsey mais aussi un peu embarrassée par cette collection, qui n’a été exposée publiquement qu’une seule fois, en 2003, à l’occasion du cinquantième anniversaire du livre Sexual Behavior in the Human Female écrit par le chercheur.

Linda Williams, chercheuse en médias pornographiques à l’université de Californie à Berkeley et auteure du livre Hard Core publié en 1989, souligne également qu’à travers sa collection, Alfred Kinsey ne cherchait pas particulièrement à réunir des films représentatifs de ce qu’étaient la pornographie et les pratiques sexuelles de l’époque. Il collectionnait tout ce qu’il pouvait trouver comme films pornographiques, rendant ainsi difficile de considérer ses archives comme un historique complet et fiable des stag films et de leur contenu.

Joseph Slade indique qu’il existe des archives sur les stag films à d’autres endroits : à l’institut pour la recherche avancée sur la sexualité humaine à San Francisco, et au musée de l’érotisme à New York. Mais il est très difficile d’y effectuer des recherches, leurs archives étant en grande partie non référencées. « Parmi les quelques grands musées de l’érotisme qui existent dans le monde, aucun ne possède de véritable fonds d’archives », affirme Joseph Slade. D’autres groupes de préservation de films ont parfois accès à une bobine ou deux, d’après Albert Steg, mais « elles souvent non catalogués ou ne présentent qu’une très brève description, rendant l’accès à celles-ci inutile ».

« La plupart des meilleures archives, bien qu’elles ne soient pas aussi complètes que celles d’Alfred Kinsey, appartiennent à des particuliers », déclare Joseph Slade. Mais si ces derniers ont beau faire plus d’efforts pour mettre la main sur des stags, cela a surtout beaucoup à voir avec le hasard. Au début des années 1990, Mike Vraney, fondateur de la société de distribution Something Weird à Seattle, avait commencé à collectionner des stags en format 16 et 8 mm ainsi que les premiers films de l’époque du porno chic. Il amassera quelques centaines de films jusqu’à sa mort en 2014, me raconte sa femme Lisa Petrucci. La raison pour laquelle il avait commencé ? Il avait trouvé ses premiers films dans une pièce de stockage abandonnée, et avait continué à agrandir sa collection en tombant par hasard sur des bobines au gré de ses recherches sur eBay.

Nico Bruinsma, fondateur de la société de distribution Cult Epics à Los Angeles, concède lui aussi que la plupart de ses trouvailles ont été faites au hasard dans des magasins d’occasion ou en tombant sur les collections d’autres personnes. C’est ainsi qu’Albert Steg, lui-même collectionneur, ajoute des stags à sa collection.

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Nylon Man (années 1940). Photos via Albert Steg.

Les collectionneurs qui sont également distributeurs de films essaient de rendre leurs collections accessibles au public (autrement dit : ils les monétisent). Mais ils ne montrent pas les vidéos telles quelles, préférant le plus souvent les éditer sous forme de boucles, comme sur Grandpa Buckey’s Naughty Stag Loops and Peeps, composé de 14 volumes d’une durée de deux heures chacun. Ces distributeurs les associent parfois avec des boucles datant d’après l’époque des stag films ou avec des scènes issues de nudies réalisés à la même période, au début du XXe siècle. En ne faisant aucun effort pour les différencier, ils ne font qu’augmenter la confusion au sujet des stag films. Ils ajoutent également de nouvelles musiques par-dessus, des « commentaires stupides » (de l’avis de Joseph Slade), mélangent les séquences, leur donnent de nouveaux titres, et ne fournissent aucun détail clé permettant de connaître leur origine ou leur contexte. Ces petites modifications aident à attirer une audience moderne, à vendre, à marketer la nostalgie et l’étrangeté émanant de ces œuvres, mais n’aident pas vraiment ceux qui cherchent à savoir ce qu’étaient réellement les stags ou ceux qui s’intéressent à leur préservation.

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Masque Girls (années 1940). Photo via Albert Steg.

De quoi sacrément décourager toute velléité de constituer une archive de stags plus complète et accessible, dans l’espoir de susciter de l’intérêt auprès des gens et de permettre des recherches approfondies. Comme beaucoup d’autres vieux films délaissés, au moins la moitié de tous les stag films auraient été détruits, d’après Joseph Slade, que ce soit au cours de descentes (conséquences de la censure de l’époque), pour cause d’usure ou enfin par négligence. Les archives actuelles sont pour la plupart obscures et mélangées, les rendant difficiles à reconstituer. Et le total manque d’indices et de pistes à disposition des collectionneurs, qui doivent se résoudre à surveiller eBay ou espérer tomber ici ou là sur quelque chose d’intéressant ou avec une valeur historique, entrave fortement toute tentative de collection.

« J’ai peu d’espoir concernant la préservation des stag films », nous confie Linda Williams. « Personne ne semble prêt à en assumer les coûts. » Plus les stag films resteront cachés, éparpillés, et mélangés, plus il nous sera difficile d’avoir accès à un pan de notre propre histoire sociale et sexuelle qui est en train de s’estomper rapidement. Il nous sera d’autant plus difficile d’évaluer son importance sur la sexualité moderne, le genre et la pornographie.

Notre seul espoir, c’est que ce défi et ce danger poussent les chercheurs, les collectionneurs et les passionnés d’histoire pornographique en général à faire pression sur les organismes en possession des archives existantes et sur les collectionneurs particuliers afin qu’ils rendent leurs contenus publics, qu’ils créent des liens entre eux, et appuient les efforts de recherche et de restauration. On peut aussi espérer que l’intérêt dont fait l’objet cette chasse au contenu véritablement éphémère motivera les collectionneurs à faire plus d’efforts pour découvrir et rendre publics de nouveaux éléments appartenant à l’histoire des stag films. Car après tout, c’est un peu ça d’être un vrai collectionneur, d’après Albert Steg.

« C’est plus sympa de chercher quelque chose qui n’est pas facile à trouver, cela offre en plus un certain sens du devoir », dit-il. « On sauve quelque chose de l’oubli. »

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