Antidote

Ce que la Chine ancestrale nous apprend au sujet de l’éjaculation

Voici un secret datant du IVe siècle pour durer plus longtemps au lit. Et il nous vient des taoïstes.

par Dr. Kate Lister
06 Mars 2019, 8:46am

Photo via Alamy

Il est difficile de savoir précisément combien de personnes pratiquent le taoïsme aujourd’hui en Chine, mais nous sommes entourés de preuves qui laissent penser que l’Occident est fasciné par cette vieille religion. Des cours de taï-chi jusqu'aux colliers yin et yang, en passant par Le Feng Shui pour les Nuls, nous semblons assez disposés à nous faire du bien. Et surtout quand il s’agit du sexe taoïste.

Tapez « sexe taoïste » dans n’importe quel moteur de recherche et vous trouverez toute une ribambelle de livres, de sites Internet, de cours, de retraites spirituelles, et de praticiens qui vous promettent tous, non seulement les meilleures relations sexuelles de votre vie, mais aussi une meilleure santé, de vivre plus longtemps, et du bonheur à gogo. Quel est le secret ? Eh bien, si vous êtes un homme, il s’agit de ne pas jouir du tout.

« Aucun taoïste digne de ce nom ne saurait, après un rapport sexuel, demander à sa partenaire si elle a joui »

À travers le monde, les taoïstes pratiquent la non-éjaculation pendant le sexe car ils pensent que cela stimule les réserves d’énergie dans le corps et que cela fait d’eux de meilleurs amants. Si vous êtes une personne qui aime plutôt conclure une partie de jambes en l’air de la manière conventionnelle, cette approche peut vous sembler complètement bizarre, mais la rétention de semence est un des principes fondateurs des pratiques sexuelles taoïstes.

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Quelques livres taoïstes sur le sexe, qui nous donnent le secret pour mieux performer.

On pense cependant que les orgasmes féminins sont plutôt énergisants d’un point de vue spirituel et non épuisants. Aucun taoïste digne de ce nom n’oserait penser à se retirer de sa partenaire et lui demander si elle a joui, parce que l’orgasme féminin est plus qu’activement recherché qu’une pensée après-coup.

Beaucoup des vieux maîtres taoïstes ont décrit le sexe entre un homme et une femme comme une bataille que l’homme ne pourra gagner que s’il parvient à donner un orgasme à sa partenaire, tout en contrôlant le sien. Le Vrai manuel de l’égalisation parfaite, datant du VIIIe siècle, dit que « dans la bataille sexuelle du maître taoïste en vue de donner un orgasme à une femme tout en évitant l’éjaculation, son ennemi est la femme… Il devrait se contrôler, garder son esprit détaché comme s’il flottait dans le ciel azur, son corps noyé dans le néant ».

« La science ne recommande pas que les hommes répriment leur éjaculation, mais on dit beaucoup de choses positives sur le fait de la ralentir »

Les techniques sexuelles taoïstes sont basées sur le fang shu, ou fang zhong shu, qu’on peut traduire par « à l’intérieur de la chambre », et qui a été développé par des experts chinois du sexe sous (voire même avant) la dynastie Han (200av. J.-C. - 220ap. J-C.). Pour comprendre pourquoi il est si important pour les taoïstes que les hommes gardent la sauce dans le pot, il y a un truc à savoir sur le yin et le yang. Le fang shu nous apprend que l’énergie masculine (le yang) et l’énergie féminine (le yin) se réapprovisionnent mutuellement à travers le sexe, et que cela crée ensuite le jing, une puissante énergie sexuelle.

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Le yin et yang moderne est devenu un symbole du taoïsme. Photo Wikimedia Commons.

De surcroît, la semence est considérée comme un fluide qui contient beaucoup de jing. En fait, le mot jing (精) est synonyme de sperme aujourd’hui en Chine, et il a besoin de rester dans le corps s’il veut nourrir le cerveau à travers un procédé appelé huan jing pu lau. Si un gars perd une goutte de son nectar, alors il a fait réellement jaillir une fuite de jing, et une fois qu’elle est perdue elle est extrêmement difficile à retrouver. Mais, ce qui est encore plus inquiétant, c'est que cette énergie précieuse peut être absorbée par un partenaire et utilisée pour renforcer son propre jing – une sorte de principe « spermiphage » selon lequel ce qui est trouvé est gardé.

« C’est l’interprétation occidentale de la tradition taoïste qui a mis l’accent sur la partie sexuelle »

Pour que votre jing se porte vraiment bien, il faut faire beaucoup l’amour, avec autant de partenaires différents que possible. Le célèbre médecin Sun Simiao (581-682) a écrit que les hommes devraient veiller à satisfaire dix partenaires différents en une nuit sans lâcher la moindre goutte de jing s’ils veulent avoir une santé optimale. Le Classique de Su Nu (entre 200 et 500 ap. J.-C.) va plus loin et suggère que dix séances de plaisir sans éjaculer rendront l’homme immortel.

« Un acte sans émission (de liquide) renforce le ch’i. Deux actes sans émission renforce l’ouïe et la vision. Trois actes sans émission font disparaître toutes les maladies. Quatre actes sans émission ramène la paix au sein des « cinq sens ». Cinq actes sans émission produisent des battements de cœur pleins et détendus. Six actes sans émission renforcent la taille et le dos. Sept actes sans émission donnent de la puissance aux fesses et aux cuisses. Huit actes sans émission font que le corps entier est radieux. Neuf actes sans émission et on profitera d’une longévité illimitée. Dix actes sans émission et on atteindra le royaume des immortels ».

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Images érotiques chinoises du IVe siècle. Photo via Alamy

De tels enseignements ont fasciné l’Occident pendant des centaines d’années, et ont été adoptés avec enthousiasme par les groupes néo-taoïstes et néo-tantra à travers le monde aujourd’hui. Mais notre obsession pour le sexe taoïste en dit beaucoup plus sur nous que sur l’appropriation des traditions chinoises.

Ian Johnson, un écrivain basé à Pékin qui a gagné un prix Pulitzer pour sa couverture de la persécution religieuse en Chine, est aussi l’auteur de Les Âmes de la Chine : le Retour de la Religion après Mao. Il y a donc fort à parier que cet homme sache deux ou trois trucs sur le taoïsme aujourd’hui en Chine. Et comme tout le monde aime recevoir des emails sur le sperme sans n'avoir rien demandé, je l’ai contacté pour lui demander si les pratiques taoïstes en Chine étaient aussi préoccupées par l’éjaculation et le sexe qu’en Occident.

Il m’explique : « L’accent mis sur la subtilité du sexe en Occident est symptomatique de la manière dont l’exploration des cultures étrangères en disent souvent plus sur l’explorateur que sur l’exploré. Même s’il est vrai que les Chinois parlent de la subtilité du sexe, c’est une portion infiniment petite des discussions et du corps de matériel en général. En d’autres mots, ce n’est pas si important que ça dans les traditions chinoises. Mais le sexe est important dans notre culture, donc c’est sans surprise que nous puisons dans les vieilles traditions pour voir ce qu’elles en disent ».

Les taoïstes en Chine voient donc le sexe comme quelque chose d’important, et beaucoup pratiquent le contrôle de soi dans l’orgasme, mais en vérité le sexe est une très petite partie de leurs pratiques. C’est l’interprétation occidentale de la tradition taoïste qui a mis l’accent sur la partie sexuelle.

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Une statue de Lao Tseu à Quanzhou, le fondateur du taoïsme philosophique. Photo via Wikimedia Commons.

Ian poursuit son argumentaire : « Ce n’est donc pas faux de dire que la culture chinoise pousse l’homme (et la femme) à ne pas répandre ses fluides sans distinction, mais ce n’est simplement pas un point central de la pratique, probablement parce que ça a toujours été une donnée certaine dans la culture traditionnelle que la retenue dans tous les aspects de la vie est d’une importance capitale ».

« Tel un avertissement de ces périls, on a toujours eu à l’esprit la mort du héros un peu canaille Ximen Qing dans Le Lotus d’Or, qui meurt après une méga-éjaculation tellement épuisante que la rigidité cadavérique s’installe dans son pénis et que son amante doit être soulevée par son membre gonflé de manière permanente, et finalement fatale. Inutile d’ajouter qu’il meurt ».

Donc, il y a ça.

Contrairement à l’expérience de ce bon vieux Ximen Qing, des chercheurs de Harvard ont constaté en 2014 que « les hommes qui éjaculent au moins 21 fois par mois ont un risque de cancer de la prostate plus faible de 31 % ». Il s’avère donc que l'éjaculation est en fait très bonne pour vous. Mais le tableau n’est pas si noir pour les enseignements taoïstes. Les techniques taoïstes autour du contrôle de l’orgasme sont désormais utilisées dans la médecine occidentale afin de soigner les hommes qui souffrent d’éjaculation précoce ».

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Des livres taoïstes occidentaux qui nous apprennent les secrets des vieilles pratiques sexuelles. Photo: à gauche, Taoist Foreplay par Mantak Chia et Kris Deva North ; à droite Taoist Tantra par Kris Deva North.

Les vieux textes taoïstes contiennent bon nombre de conseils pour contrôler l’orgasme masculin, qui vont des techniques de respiration et de concentration à des mouvements de tête, des poings serrés, des pressions sur le scrotum et des claquements de dents. Une étude menée en 2016 a conclu que ceux qui souffrent d’éjaculation précoce et qui ont pratiqué ces techniques pendant quatre semaines ont vu une amélioration « considérable » de leur longévité sexuelle. Ces techniques marchent vraiment. Hourrah !

Les taoïstes en Chine peuvent être légèrement perplexes quant à l’hommage des occidentaux envers leurs pratiques antiques, mais il y a vraiment beaucoup à apprendre du taoïsme en ce qui concerne l’amélioration de la performance des amants. Tandis que la science moderne et moi-même ne recommandons pas que les hommes répriment leur éjaculation, il y a beaucoup de choses positives à propos du ralentissement, de profiter du voyage plutôt que d’être concentré sur la descente, de voir le plaisir de son partenaire comme partie intégrante de son plaisir, et de percevoir un bon rapport sexuel comme faisant partie d’une bonne santé, d’un bon bien-être et d’une bonne pratique spirituelle.

Le docteur Kate Lister est historienne du sexe, auteure et conférencière à l’université Leeds Trinity.

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