Culture

Mirror Reaper, de Bell Witch, est une puissante méditation sur le deuil

L’album, un des meilleurs de 2017, a été enregistré après la mort du batteur Adrian Guerra.
17 novembre 2017, 12:00pm
Photo courtoisie | Bell Witch

Paru en 2015, l'excellent Four Phantoms semblait avoir cimenté la place de Bell Witch dans le paysage doom contemporain. Mais le duo de Seattle, composé de Dylan Desmond et d'Adrian Guerra, était en réalité au bord de l'implosion. Quelque temps après la sortie de l'album, Guerra quittait le groupe. Affecté par des problèmes de consommation, le batteur est mort dans son sommeil le 17 mai 2016. Il avait 35 ans.

Le troisième album de Bell Witch, Mirror Reaper, s'avère une puissante méditation sur ce deuil doublée d'un hommage émouvant à Guerra. À plusieurs égards, il s'agit de la suite logique de Four Phantoms; musicalement, l'album explore les mêmes eaux sombres. Mais cette lenteur funèbre possède ici une signification plus personnelle : la mort, qui hantait la musique de la formation, n'est plus une idée abstraite que l'on évoque. C'est une réalité tangible avec laquelle il faut vivre.

Divisé en deux parties, respectivement intitulées As Above et So Below, l'album est en fait composé d'une seule et unique pièce durant plus de 83 minutes. Au beau milieu de cette monumentale procession, une voix résonne d'entre les morts : celle de Guerra qui, tel un spectre, revient chanter une dernière fois avec son ancien groupe. Le passage s'intitule Words of the Dead; c'est le noyau émotionnel d'une ambitieuse composition, ponctuée de moments planants qui transcendent la noirceur ambiante.

Avec l'aide de Jesse Shreibman, qui remplace ici Guerra à la batterie, Desmond signe sans contredit l'un des albums heavy les plus marquants de l'année 2017 : un monolithe imposant, de prime abord intimidant, qui révèle progressivement sa richesse et sa complexité ainsi que sa très grande sensibilité. Dylan Desmond a bien voulu répondre à quelques questions sur le processus d'écriture et l'enregistrement du disque.

VICE : Mirror Reaper a été enregistré dans des circonstances très spécifiques et donne, au final, l'impression d'être à la fois un hommage à un ami décédé et une méditation plus générale sur la mort. Comment le décès d'Adrian a-t-il influencé l'écriture et l'atmosphère de cet album?
Dylan Desmond : Ça a tout d'abord ralenti le processus d'écriture de l'album. Je crois que Jesse et moi devions tous les deux prendre le temps d'accepter ce qui venait d'arriver, mais aussi tirer nos propres conclusions personnelles quant à la manière dont nous voulions réagir à cet événement. Éventuellement, nous avons décidé que ça ne nous rendrait service ni à nous ni à Adrian si nous arrêtions tout ça là. Nous sommes ressortis de cette période de réflexion avec une vision plus précise – et une volonté claire de faire un album qui rendrait compte correctement de ces circonstances tragiques.

C'est évident que le métal en général, et le doom en particulier, a toujours été obsédé par la mort. Quand la mort devient une réalité très concrète avec laquelle il faut apprendre à composer, comme c'est le cas ici, est-ce que ça donne un nouveau sens à cette musique?
Dans ce cas précis, je crois que c'est peut-être le cas. Nous entretenons tous une relation différente à la mort, mais malgré cela nous entretenons tous une relation avec celle-ci. Elle fait partie de la vie. Ce qui était particulier, ici, c'est qu'Adrian était un membre fondateur de Bell Witch et qu'il venait tout juste de quitter le groupe. Les circonstances entourant son départ ne nous convenaient pas, ni à moi ni à lui. Nos textes ont toujours traité de cette dimension conceptuelle qui existe entre la vie et la mort – comme une espèce de purgatoire. À cet égard, on peut dire que le décès d'Adrian a altéré notre vision, notre compréhension de ce concept lorsqu'est venu le temps de poursuivre l'écriture de l'album.

Vous avez utilisé un vieil enregistrement d'Adrian sur l'album – ce qui confère une qualité « hantée » à certains passages. Comme si la musique elle-même existait dans cette dimension entre la vie et la mort dont vous parlez. Comment vous est venue cette idée?
Nous avions commencé à parler d'utiliser une piste vocale enregistrée par Adrian avant même de savoir où nous la placerions. Nous avions tout d'abord abandonné le riff que la piste accompagne, parce que je trouvais qu'il ressemblait trop à l'un des riffs de Four Phantoms. Nous l'avons revisité après un moment et nous l'avons retravaillé, afin de lui donner un caractère plus distinct. C'est là que nous avons compris qu'il fonctionnait parfaitement, tant sur le plan du concept que de la structure, comme pivot central de la pièce ou comme moment de réflexion – et qu'il s'agissait d'un endroit idéal pour utiliser un enregistrement d'Adrian. Nous avons demandé à sa famille la permission de le faire et celle-ci nous l'a accordée. Billy Anderson, qui était aussi l'ingénieur du son sur Four Phantoms, a rouvert les vieux fichiers de cette session d'enregistrement et nous avons été chercher des pistes vocales qui n'avaient pas été utilisées. À partir de là, nous avons pu manipuler celles-ci afin qu'elles fonctionnent avec ce que nous avions. Je crois qu'Adrian serait très fier du résultat final.

Dans l'ensemble, Mirror Reaper est un album plus intimiste que Four Phantoms – dont le son était plus froid et menaçant. Votre musique reste très sombre, mais ce nouvel album me paraît un peu plus « lumineux » que les précédents. Était-ce une manière pour vous d'offrir un contrepoids à l'atmosphère de deuil qui s'en dégage?
Nous voulions écrire une chanson dont les deux faces témoigneraient de concepts opposés. Dans la première moitié de la pièce, nous voulions exprimer des émotions plus laides telles que la colère et la solitude. Le but de la seconde moitié est d'être l'antithèse de la première, tout en employant une structure similaire pour qu'il s'agisse bel et bien d'un tout.

L'album arrive à un équilibre parfait entre ces passages plus doux et les segments plus heavy – les uns conférant un poids supplémentaire aux autres. Comment établit-on une telle dynamique, dans le contexte d'une pièce durant 83 minutes?
À part la durée, ce n'est pas tellement différent d'une pièce de 10 ou 20 minutes. La plupart de nos chansons contiennent des passages doux et des passages heavy qui fonctionnent ensemble. Avec cette pièce, nous avons simplement cherché à pousser plus loin cette idée, à rendre plus en détail chacun de ces éléments. Au lieu de clore un passage clean à l'ambiance désolée, nous creusions en profondeur pour explorer les choses qu'implique cet espace. Jesse, en amenant l'orgue dans le décor, nous a permis d'ajouter des textures subtiles qui permettent à ces passages de s'ouvrir un peu et de mieux respirer qu'à l'époque où nous étions limités au chant, à la basse et au drum.