A la découverte du gang de la Grande Plage, les derniers punks du surf français
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A la découverte du gang de la Grande Plage, les derniers punks du surf français

Entretien avec Pierre Denoyel et Nathan Curren, auteurs d'un film au sujet de la bande de la Grande Plage de Biarritz, surfeurs d'exception liés par une amitié bien barrée.

L'histoire que nous racontent Nathan Curren et Pierre Denoyel dans leur documentaire Biarritz Surf Gang a cela de touchante qu'elle est aussi exceptionnelle qu'universelle. Universelle, car elle narre la naissance, l'épanouissement et les soubresauts d'une amitié comme seule l'adolescence sait en faire naître : intense, irréfléchie, démesurée parfois, chargée d'une force créatrice souvent, mais malheureusement destructrice pour certains. Exceptionnelle, car cette histoire d'amitié entre une poignée de gamins se construit autour d'une passion commune encore confidentielle dans la France des années 80, le surf, agrémentée de tout ce que la jeunesse de ces années fric et frime peut imaginer pour contester l'ordre établi : gouaille, railleries, fête, drogues et insouciance.

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Sur la Grande Plage de Biarritz, où ils se retrouvent chaque jour, Nabo, Kikette, Sammy, Michel et les autres principaux protagonistes de ce documentaire retraçant la grandeur et la décadence de cette bande de potes à l'origine du développement du surf en France ne pratiquent pas seulement un sport. Sur leurs planches lancées sur les vagues de l'Atlantique, ils trouvent un jardin secret qu'ils peuvent cultiver à l'abri des regards des parents et de la société. Un territoire vierge et neuf, où ils vont rapidement exceller, et dont ils ne sortiront plus. Tous sont devenus accros à cette sensation inconnue : celle de la liberté absolue, qu'ils tenteront leur vie entière de transposer sur la terre ferme.

Au cours de leurs existences et tout au long du film, les excès des uns et les épreuves traversées par les autres poussent les protagonistes dans des extrémités qu'ils n'auraient pas imaginées. Mais ces trajectoires dissemblables ne les empêchent pas de toujours se retrouver, malgré certaines tensions et inimitiés, autour de leur passion commune, même vingt-cinq ans après.

A travers l'histoire de cette bande de potes attachante, le documentaire, construit autour d'images d'archives de l'époque et d'animations, retrace également en un peu plus d'une heure la génèse du surf en France et sa progressive intégration au sport-business. VICE Sports s'est entretenu avec les deux réalisateurs du film à propos des principaux thèmes qu'il aborde : jeunesse, esprit de bande, bonheurs et dangers de la recherche de liberté, esprit rebelle des années 80 et, bien sûr, surf.

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VICE Sports : Bonjour Pierre et Nathan, avant toute chose, est-ce que vous pouvez nous présenter votre documentaire ?
Pierre Denoyel : C'est avant tout une histoire d'hommes, de passion, d'amitiés et d'addiction. C'est l'histoire de la bande de la Grande Plage dans les années 80, du nom d'un des célèbres spots de surf de à Biarritz. Ils étaient les meilleurs surfeurs d'Europe, mais ils étaient surtout incontrôlables, sur l'eau comme en dehors. Nathan Curren : Voilà c'est ça. A travers ce film, on les suit de leurs débuts à aujourd'hui, on découvre leurs destins qui se séparent et se recroisent. Notre film parle plus de problèmes humains et d'amitié que de surf en fait.

Comment ce projet a-t-il démarré ?
P : On est tous les deux des enfants du pays basque et de l'océan. On a grandi en surfant sur les plages de Biarritz. Un de mes oncles m'a longuement raconté cette histoire des mecs de la Grande Plage, on en a toujours entendu parler. On a toujours su qu'elle existait, cette bande de mecs un peu fous et super talentueux.

N : Pour ma part, mon père, Tom Curren, est arrivé en 1980 à Biarritz pour le championnat du monde de surf à la Grande Plage, qu'il a remporté. C'est à ce moment-là qu'il est tombé amoureux du pays basque. Il a rencontré ma mère - qui est aussi surfeuse - et s'est installé ici. Dans les années 80, il était un peu l'idole de la bande de la Grande Plage, c'était une inspiration pour les mecs. C'est comme ça que j'ai en partie découvert l'histoire incroyable de cette bande. C'est aussi pour cela qu'on a tenu à l'interviewer dans le film.

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P : On avait tout ça dans la tête depuis un moment. Mais ça a vraiment pris forme ces dernières années, quand les gars de la Grande Plage ont commencé à ressortir des photos sur Facebook. A ce moment on s'y intéressait déjà de près, mais c'est surtout en allant chez l'un d'eux et en retrouvant 3 heures d'archives en Super 8 qu'on a eu le déclic et qu'on s'est dit qu'il fallait faire un docu.

Sammy et son caddie.

Expliquez-nous un peu qui sont ces mecs de la Grande Plage, et pourquoi ils sont devenus les meilleurs surfeurs d'Europe à l'époque…
N : A l'époque, c'était moins individualiste qu'aujourd'hui. Il y avait des bandes sur chaque plage de la côte basque, mais la Grande Plage, c'est là où il y avait les meilleurs surfeurs. Les premiers y traînaient depuis les années 70. Sammy, qui était le plus âgé de la bande, a peu à peu repéré les meilleurs jeunes comme La Mouche, Michel, Nabo ou Kikette. Ils ont fini par toujours surfer ensemble et faire des compets, mais surtout la fête. C'est Sammy qui a initié cet esprit de, comment dire, d'épicure. A l'époque, il avait peut-être 22 ans et Kikette 14. C'était à peine des jeunes adultes ou encore des ados.

P : Après, vous voulez savoir pourquoi ils se sont mis au surf ? C'est difficile à dire. Parce qu'ils squattaient la plage je pense, tout simplement. Le choix d'un sport, c'est une affaire de flash. Ils avaient fait du rugby et du foot gamins, mais ils ont flashé sur le surf, c'est comme ça. Ils sont devenus la deuxième génération de surfeurs après les tontons surfeurs des années 70 (les premiers surfeurs français, ndlr).

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Dans le film, vous montrez bien l'effet de bande qui s'est créé entre eux, pour le meilleur et pour le pire…
N : Il est important de savoir que la Grande Plage, c'était 60 gars, dont certains n'avaient rien à voir avec le surf. Ils se retrouvaient surtout autour d'un esprit libertaire qui est à la base de l'effet de bande qui s'est créé. Cet esprit de bande leur a fait faire des choses merveilleuses, mais ça a aussi mis des bâtons dans les roues de certains. En tout cas, ça a eu un impact sur le destin de tous les membres de la bande.

P : Sur le côté positif, il faut savoir qu'ils ont été les premiers à surfer en groupe. Ca les a fait progresser beaucoup plus vite. Mais d'un autre côté, quand tu es toujours en groupe et que tu fais la fête, tu es toujours tenté d'être le leader de la connerie.

N : Quand tu es seul ou en petit groupe, il y a un moment où tu te dis « allez, je rentre me coucher ». Eux ils étaient au minimum 15 en permanence. Sur les 15, tu en avais toujours 10 partants pour continuer les conneries. Forcément, si les cinq autres sont un tant soit peu influençables, ils suivent. C'était ça la bande de la Grande Plage, ça ne s'arrêtait jamais.

La bande réunie.

Comment est-ce que cette joyeuse équipe était perçue dans le Biarritz des années 80 ?
P : A l'époque, c'était super mal vu de surfer, comme si c'était l'assurance de mal finir. Les profs convoquaient les parents pour les prévenir : « Attention, votre fils, il surfe sur la Grande Plage ».

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N : C'est aussi pour ça que la bande de la Grande Plage a aimé le surf. Parce qu'ils en avaient leur propre vision, que c'était leur truc à eux, que personne d'autre ou presque ne pratiquait. Ils ont toujours pourri les gens qui leur disaient que c'était un sport de saltimbanque, mais ils n'ont jamais accepté que le surf devienne un sport de masse. C'est compréhensible, ils ont le goût de la provoc, pas pour faire les poseurs, mais parce qu'ils sont comme ça. Rebelles.

En compet', ça n'a pas toujours joué en leur faveur d'ailleurs…
N : De base, Sammy était anti-compétition. Il a attendu 1980 pour participer à son premier championnat de France, qu'il a gagné d'ailleurs. Mais il a surtout compris que c'était l'occasion de se retrouver à très nombreux et de faire la fête.

P : La fédé, forcément ça leur a pas plu. Son objectif à l'époque, c'était d'être reconnue par l'Etat et le ministère des Sports pour avoir le statut pro. Et avec la bande de la Grande Plage, c'était pas possible. Ils allaient contre les intérêts de l'institution, mais c'était les meilleurs, donc ils faisaient vraiment chier la fédé à boire du matin au soir et du soir au matin en raflant tous les titres.

Ce genre de comportement permet de mesurer à quel point l'image du surf a changé en 30 ans…
P : C'est assez frappant oui ! On a fait l'avant-première du film pendant les derniers championnats du monde de surf, qui se tenaient à Biarritz sur la Grande Plage. C'était assez marrant, parce que lorsque tu compares le film et les conneries que les mecs de la Grande Plage font sans arrêt et la manière dont ça se passe aujourd'hui, il y a un vrai contraste. Maintenant, les mecs font des trucs hallucinants dans les vagues, mais ils sont fliqués, ils ne font plus rien de travers.

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Michel dans ses oeuvres.

Justement, ce que vous montrez dans le film, c'est que les surfeurs de la bande de la Grande Plage sont un peu les derniers surfeurs à l'ancienne, les témoins d'une époque où le surf n'était pas encore entré dans la culture dominante et dans le business…
N : C'est vrai qu'ils sont tombés en plein dedans. Cette transition commence à partir de 1986, année où, pour la première fois, une grosse compet' est organisée sur la Grande Plage. Ca s'appelait l'Arena Surf Master. Pour l'époque, c'était un truc de fou. L'édition suivante, en 1987, attire beaucoup de public et surtout toutes les marques de surf. Tout le monde se rend compte du potentiel commercial du surf, qui devient un objet marketing, un sport qui fait vendre. C'est un peu le début du surf-business en France, et ça ne leur a pas plu.

C'est aussi le moment où certains membres de la bande comme Nabo et Kikette découvrent les paradis artificiels. Une bonne partie du film est d'ailleurs consacrée à la drogue et notamment leur passion pour l'héroïne et la cocaïne. Comment expliquez-vous qu'ils aient pu tomber dedans aussi violemment ?
P : C'est affaire de caractère, certains ont plus de faiblesses. C'est aussi affaire d'ouverture d'esprit. Nabo par exemple est un mec très curieux. Avant de toucher à la drogue, il a aussi fait évoluer le surf dans ces années-là. Mais comme il était insouciant sur beaucoup de dangers, ça l'a amené plus facilement à la drogue. A sa décharge, l'héro ou le Sida, c'était complètement tabou à l'époque, personne n'en parlait. Il a quelque part été la victime ou du moins le produit de son temps.

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N : On a essayé de bien montrer cette notion d'addiction, de la routine qui s'installe. Montrer comment le produit est entré peu à peu dans la vie de Nabo et Kikette. Mais on cherche avant tout à montrer que ce n'est pas le surf qui les a fait tomber dans la drogue, bien au contraire. Le surf les a préservés un temps de la dope. Il les a même maintenus en vie lorsqu'ils étaient dans la came jusqu'au cou.

Kikette avant sa session surf.

C'est-à-dire ?
A chaque fois qu'ils se rendaient compte que ça les empêchait de surfer, ils ont essayé de se défaire de leurs addictions, avec plus ou moins de succès suivant les tentatives. Parce que le surf comptait plus que tout à leurs yeux.

P : Pendant longtemps, ils géraient les deux. Mais au bout d'un moment, ils ont eu peur de ne plus jamais pouvoir surfer. Ils ont dû faire le tri dans leur vie, ils ont compris qu'ils n'avaient plus beaucoup de vagues à prendre, même si je leur souhaite d'en prendre encore un maximum. Aujourd'hui, ils font de la prévention auprès des jeunes, ils ont complètement arrêté la fête. Ils savent qu'il ne faut plus qu'ils regardent un coucher de soleil, c'est trop dangereux pour eux de sentir arriver la nuit.

Quelle influence la drogue a eu sur l'histoire de cette bande de potes ?
N : Elle a joué un grand rôle. D'un côté, tu avais Sammy et une grande partie qui étaient anti-drogue, de l'autre tu avais Nabo et Kikette qui sont tombés dedans, mais complètement. Faut dire que c'était pas compliqué à l'époque à Biarritz, la ville n'avait rien à voir avec aujourd'hui. La Grande Plage était justement le rendez-vous des dealers. Tu avais un bowling où ils passaient leurs soirées et le parking juste à côté où traînaient tous les mecs louches.

P : Mais ce n'est pas la seule raison pour laquelle les liens se sont un peu relâchés entre les mecs de la Grande Plage passé un moment. Au bout de 15 ans de fête, forcément il y en a qui fondent une famille, d'autres qui partent en voyage. A l'époque, les mecs de la Grande Plage étaient les premiers à partir en Amérique du Sud ouvrir des surf camps.

N : Puis il y a eu les travaux lancés par la mairie pour enlever le parking et en reconstruire un autre, sous-terrain et payant. Le parking, c'est là où ils squattaient. Ca les a fait chier, donc ils se sont tout simplement barrés surfer ailleurs.

Dans le film, vous réunissez tous les protagonistes de l'histoire qui se payent une belle session de surf tous ensemble, alors qu'ils ont tous plus de 50 ans maintenant. Est-ce que ça signifie que la bande existe toujours aujourd'hui ?
N : Oui et non. Certes c'est nous qui avons proposé la session, mais ça a été facile de la mettre en place. Ils ont tous dit oui parce qu'ils le font naturellement entre eux. Ils sont tous revenus vivre à Biarritz, même Michel, qui vivait à Hawaï, est rentré il y a 5 ans. Ils vivent tous ensemble, 30 ans après. C'est une putain d'histoire d'amitié. Et c'était un honneur de faire ce film sur eux, c'est quelque chose de spécial pour nous, et je pense que pour eux aussi.

Le film Biarritz Surf Gang sera diffusé le 30 juin prochain sur Studio +