Speedway Warenton courses de bangers
Toutes les photos sont de Julien Henry
Culture

Côtes cassées et tôle froissée : exister à travers les courses de Bangers

Bienvenue dans un monde où les assurances auto ne servent à rien.
Romain Vennekens
Brussels, BE
25.2.21

À Warneton, un bled coincé entre la Wallonie, la Flandre et la France, se dresse un temple à la gloire de la bagnole. Dans le rugissement des moteurs et les vapeurs de gazoles, on y honore les derniers tours de pistes de carcasses repeintes et retapées. C’est le Speedway et ses courses de Bangers. Un univers de pneus brûlés et de tôles pliées dans lequel se retrouve une communauté pour qui le circuit est le centre du monde. On y dispute son honneur, on y règle ses comptes, on y célèbre les étapes de la vie, on s’y réunit. 

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C’est dans cet univers de suie et de mécanique qu’a plongé le réalisateur et photographe belge Julien Henry (41 ans). Après avoir passé plusieurs années à proximité du circuit, il en ressort des photos saisissantes ainsi qu’un court-métrage de fiction, Lynx, à voir prochainement. 

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VICE : Salut Julien. Qui sont ces gens que tu as photographiés ?
Julien : Ce sont des gens passionnés de bagnoles. Enfin, passionnés de destruction de bagnoles surtout. La plupart sont mécanicien·nes, carrossier·es, chauffeur·es de poids lourds, dépanneur·ses, ferrailleur·ses. Iels font ce qu’on appelle des courses de Bangers. C’est une discipline anglaise à la base, mais ici ça se passe à Warneton, une enclave wallonne en Flandre, collée au Nord-Pas-de-Calais. C’est hyper particulier ; ça parle ch’ti, flamand et français. Le langage commun, c’est la mécanique et le fait de se crasher. 

« Jamais tu ne penserais que cette carcasse roule encore, mais si. C’est ouf. »

Les courses de Bangers, ça consiste en quoi ?
Ce sont des courses avec des voitures destinées à la casse, mais qu’iels récupèrent, retapent, repeignent et envoient sur le circuit. Le but, c’est soit de faire le plus de tours possibles sans se faire défoncer, soit de faire les plus beaux crashs en fonçant dans une autre voiture et en l’amenant dans le mur. Tout ça entre 80 et 110 km/h. 

T’as plusieurs catégories et récompenses : la plus belle voiture, celle qui écrase la plus belle voiture, celle qui va le plus vite, celle qui fait le plus de spectacle, celle qui fait le plus beau crash, etc. Le matin, ça commence par une présentation des voitures où tout le monde est debout sur sa bagnole. Ensuite, ça se déroule sur trois manches avec environ deux heures entre les manches durant lesquelles les participant·es peuvent essayer de retaper leur voiture. T’as des voitures qui se font complètement écraser contre le mur durant la première manche, elles ne ressemblent plus à rien. Et là, très rapidement, iels tirent la bagnole avec des chaînes et des camions pour essayer de la redresser, ouvrent le moteur, le démontent, le remontent, tentent tant bien que mal de remettre la voiture en route et la renvoient sur le Speedway. Jamais tu ne penserais que cette carcasse roule encore, mais si. C’est ouf. Même si la voiture tourne un seul tour, tant qu’elle roule, c’est bon, c’est ce qui compte.

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Elles viennent d’où ces voitures ?
Ce sont principalement des bagnoles récupérées via des petites annonces sur lesquelles les membres de la communauté se taguent mutuellement. Iels passent énormément de temps à retaper leur voiture pour qu’elle soit peut-être complètement écrasée au bout de 500 mètres. C’est vraiment le chant du cygne de la bagnole. Je trouve ça assez intéressant ce rapport à la fin de vie d’une voiture, cette idée de donner à un véhicule voué à la casse, un dernier tour de piste.

Ce circuit à Warneton, ça fait combien de temps qu’il existe ?  Il a été créé uniquement pour les courses de Bangers ?
En Belgique, ces circuits sont apparus dans les années 1970. Il y en avait trois à l’époque, mais il ne reste que celui-là aujourd’hui. Il n’y pas que des courses de Bangers dessus ; il y a plusieurs autres types de compétitions qui ont lieu, notamment des courses pures et dures. Mais bon, très vite, les orgas se sont rendu compte que ce que les gens venaient voir, c’étaient les crashs. 

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Avec tous ces crashs délibérés, y’a aussi parfois des blessé·es ? 
Iels sont très à cheval sur la sécurité, bien que durant la course, tout ou presque soit permis. Il n’y a jamais eu de mort sur le circuit, mais des blessé·es, oui, il y en a à la pelle. Ça va de la coupure au déplacement de vertèbres, décollement du poumon, ou fracture des bras et des jambes.

« Il faut clairement débrancher son cerveau. Si tu réfléchis, tu n’entres pas dans quelqu’un à plus de 100km/h, c’est pas possible. »

D’où vient ce désir de se mettre en danger selon toi ?
Iels te diront que c’est pour l’adrénaline, que c’est pour se sentir vivre. Iels n’ont pas peur, mais il y a une vraie appréhension avant d’entrer sur la piste. Quand iels commencent à rouler, iels disent clairement débrancher leur cerveau. Si tu réfléchis, tu n’entres pas dans quelqu’un à plus de 100km/h, c’est pas possible. Après, ce qu’il y a derrière, de façon plus crue, c’est que ce ne sont pas des gens qui ont une vie nécessairement facile. C’est une région avec un taux de chômage important, des champs de monoculture à perte de vue et pas grand-chose à faire. Ces courses, c’est aussi un moyen d’expulser des colères. Il y a des gens qui se vident sur le Speedway. D’ailleurs, autour du Speedway, jamais de bagarre, jamais. Tout se règle dans la course. 

Pour te donner un exemple, j’ai vu un type qui s’était fait voler sa bagnole par un autre dans son garage et bien qu’il sache que c’était lui, il n’a pas levé le ton ; il a voulu régler ses comptes sur le circuit. C’est comme ça que ça se passe. Ces courses, c’est vraiment un exutoire. C’est même plus que ça, c’est une véritable passion, une façon d’exister. Ça te donne l’occasion de faire partie de quelque chose, d’être la personne qui brille. Si tu fais de beaux crashs, tu es reconnu·e, tu deviens le ou la boss du circuit. T’as une foule de 6 000 personnes qui t’applaudit. Il y a quelque chose de l’ordre de la fierté et de la reconnaissance. Parce que le butin est symbolique : tout ce qu’iels gagnent, c’est une coupe en plastique.

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À regarder tes images, on a l 'impression qu’il y a quelque chose de presque rituel dans tout ça.
Exactement. Ces courses, le circuit, c’est vraiment leur église. C’est là que les enfants apprennent à rouler, qu’iels découvrent la mécanique et vivent leurs premières histoires. Et puis il y a de vrais rites de passage. Il y a des baptêmes qui se font sur le circuit, avec des tours de voiture où on processione le bébé, et puis des mariages aussi. Quand quelqu’un tombe malade ou décède, ce n’est pas rare qu’iels fassent une cagnotte. J’ai rarement vu des gens aussi solidaires, il y a une vraie notion de famille.

« La première fois que je me suis retrouvé à une course, je me suis pris une claque dans la gueule, un choc physique. Je me disais que les gens allaient crever là. »

T’en as fait une série photo et tu sors aussi un court-métrage, Lynx. Pourquoi cet univers des Bangers te touche autant ?  
La première fois que je me suis retrouvé à une course, je me suis pris une claque dans la gueule, un choc physique. Je me disais que les gens allaient crever là. C’est très impressionnant. Quand je suis revenu chez moi, avec une odeur de gaz d’échappement sur la peau, je me suis dit : « J’y retourne. » Au début, je voulais faire un documentaire et finalement j’ai préféré en faire un court-métrage de fiction. Là, je développe un long-métrage. Le circuit sert à chaque fois de décor mais je m’appuie sur les personnes que je rencontre pour développer des histoires. C’est une source d’inspiration hyper forte pour moi. C’est aussi pour ça que je ne veux pas qu’on devienne trop proches, pour continuer à pouvoir les fantasmer. Quand iels me racontent des trucs, iels peuvent les exagérer, ou alors c’est moi qui me les exagère, je ne sais pas. 

Pour le court-métrage, j’ai été chez un type pour lui demander de jouer dans le film.  Je lui parle du projet, du fait qu’il y a des flingues dans le scénario et là il me dit : « Ah, il te faut des flingues, attends… », et il me sort un 9 mm, une kalach’ et un riot gun. Tout ça devant son gosse de 10 ans. C’est un autre monde. C’est le Texas belge, sauce Wallifornia.

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