Blaise Arnold photographie la rue, les punks et les bistrots mieux que personne

Blaise Arnold photographie la rue, les punks et les bistrots mieux que personne

« Certains aiment les couchers de soleil sur les champs de blé, pas moi. J’aime la pluie sur la tôle rouillée, c’est comme ça. »
13.10.16

Qui sommes-nous pour juger de la beauté d'un cliché ? Si un sujet est bon, est-ce que la photo sera forcément bonne à l'arrivée ? Le noir et blanc est-il plus réaliste que la couleur ? Retoucher, c'est tricher ? Nous laisserons ce débat à nos collègues experts de The Creators Project. Une chose est sûre, les photographies de Blaise Arnold ne laissent pas indifférent. Sa désormais célèbre série sur les bistrots de banlieue qui se meurent est digne des plus grands tableaux de maîtres. Il faut dire aussi que la grisaille urbaine m'a personnellement toujours attiré, pour ne pas dire fasciné, moi, paysan breton qui aie été bercé par les rediffusions télé du Marginal et de Tchao Pantin, inversement, un gamin de Montrouge devait sûrement fantasmer sur les vertes prairies armoricaines. Quoique je n'en suis pas si sûr. Bref, vu que Blaise prend également des artistes en photo (et comment), et qu'il vient récemment de livrer la seule, l'unique et magistrale photo promo de Frustration de 2016, on en a profité pour lui poser quelques questions sur son boulot, sur les bagnoles, et sur les bistrots.

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Noisey : Depuis quand es-tu photographe ?
Blaise Arnold : Je suis photographe à mon compte depuis 1991, avant j'étais assistant photographe, encore avant étudiant à l'Ecole Estienne, l'école d'art graphique. Ça s'est fait naturellement, il y en avait plein autour de moi depuis toujours …..

Tu voulais déjà faire ça quand t'étais gamin ?
Jusqu'à l'âge de 13 ans, je voulais être paléontologue, mais j'étais pas très performant à l'école… L'adolescence aidant, devenir photographe est apparu comme une évidence. Il y avait dans ce médium une promesse de liberté, de rencontre, d'imprévu….

Quel a été le premier musicien que tu as shooté ?
Je ne suis pas spécialisé dans les musiciens, mais plutôt dans le portrait, ce qui ne m'empêche pas d'en faire de temps à autre, j'aime bien. Premier groupe ? Mustang, pour un mag. C'était sympa, mais rapide. On est à une époque où il faut shooter vite et rendre les photos rapidement. Je ne sais pas s'il y a des photographes qui tissent des liens durables avec les artistes à notre époque… C'était le cas dans le passé.

Quand et comment as tu rencontré Frustration ? Pourquoi ça a accroché avec eux ?
Par l'intermédiaire de Jean-Baptiste Guillot de Born Bad, il y a quatre mois. Quand Jean-Baptiste m'a contacté, j'ai été écouter leur musique, et ça a été évident pour moi, j'avais déjà l'image en tête. Ils ont accepté ma proposition de suite. On aime les mêmes choses, la même musique (Joy Division, The Fall), les mêmes bagnoles, les caisses américaines, les Rods, les customs. Au delà de ça, on c'est rendu compte que l'on avait des amis communs dans ce milieu de la voiture américaine, du coup, c'est comme si on s'était toujours connu, c'est difficile à définir….

Tu pourrais prendre en photo des groupes que tu détestes musicalement ou humainement ?
Je suppose que oui, mais les images seraient probablement moins abouties. Il m'est arrivé une fois de refuser de shooter parce que le feeling ne passait pas.

Des noms !
J'ai oublié, ce n'étaient pas des stars, sinon je m'en souviendrais.

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Tes clichés sont hyper réalistes. Combien de temps tu passes à les retoucher ? T'as eu des modèles en la matière ?
Longtemps, jusqu'à temps que cela corresponde à ce que je veux. Je n'ai pas de modèle en matière de retouche, mais en matière de photographie, plein : Irving Penn, Richard Avedon, Annie Leibovitz et tant d'autres…

Celle de Mustang ressemble presque à un montage, c'est amusant ce paradoxe entre cadre hyper-réel et éléments de fiction. Celle de Turzi est assez étonnante également. T'as eu des réactions bizarres  après que les sujets aient vu le rendu final de leur photo ?
L'image de Mustang à été réellement shootée sur les voies ferrées mais chaque personnage est ré-éclairé ce qui distord un peu la réalité. J'essaie comme je peux de modifier un tant soit peu la réalité afin de donner un petit intérêt à l'image. Je n'ai jamais eu de réaction car toutes ces photos ont étés faites pour des mags, dont Standard qui n'existe malheureusement plus, donc je shootais les artistes en 10 minutes, le temps que l'on m'accorde lors d'une interview et je ne les revoyais jamais.

Tu bosses beaucoup pour la presse ?
Non, pas beaucoup, ce n'est pas par choix, je n'ai pas tant de demandes que ça, et j'ai la flemme d'aller chercher du boulot. Mais il est rare que je refuse lorsque l'on vient me chercher.

Où as été prise celle de John Cale ? 
Elle a été faite à la Flèche d'Or (dans le 20ème arrondissement de Paris), mais comme j'avais déjà fais trois sessions de photo là-bas, j'ai décidé de changer l'arrière-plan en retouche, je trouvais plus surprenant ce décor de gravières. En prenant la photo, je savais déjà que je changerais le fond, comme c'était anticipé, c'était facile.

C'est le plus souvent toi qui choisis le décor ou l'artiste ?
Pour la presse, j'ai toujours fait les photos là où se déroulait l'interview, à moi de me débrouiller rapidement avec les lieux. Pour les autres prises de vue, je propose et on discute.

Tu stresses plus quand tu dois bosser avec un artiste confirmé qu'avec des nouveaux venus ?
Non, je ne stresse pas par rapport à l'artiste mais par rapport au temps que l'on m'accorde, souvent trop court.

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Ça a été quoi ton plus gros trac jusqu'à maintenant ?
Laurent Joffrin, pour lequel j'avais dix minutes chrono pour faire trois images dans trois décors différents de la rédaction de Libération, et Alden Ehrenreich où j'avais sept minutes, que je n'ai pas utilisé car au bout du 5ème déclenchement mon flash a explosé.

Cheminées d'usines, bâtiment désaffectés, parkings souterrains, vieilles bagnoles… La grisaille urbaine est un élément récurrent dans ton taf. On sent une vibe très polar, c'est un genre qui t'influence ?
Oui, j'adore. J'ai été très influencé par les Nestor Burma illustrés par Tardi, et toutes ses BD qui se passent en banlieue. Ainsi que le réalisateur Jean-Pierre Melville (surtout Le Samouraï). Et puis c'est extrêmement photogénique, graphiquement très fort. Certains aiment les couchers de soleil sur les champs de blé, pas moi. J'aime la pluie sur la tôle rouillée, c'est comme ça. Probablement parce que c'étaient mes terrains de jeux lorsque j'étais môme….

T'as grandi où d'ailleurs ?
J'ai grandi dans le 14ème arrondissement, pas loin des puces de Vanves, j'y ai toujours été avec mon père, je suis persuadé d'avoir avoir appris à marcher là-bas ! Je me souviens de tout, j'ai une super bonne mémoire visuelle, les gens, les boutiques, l'odeur des pétards à mèche dans les terrains vagues, les flippers, les filles, la télé….

À propos, parle-moi de cette superbe série sur les vieux bistrots. C'est un truc qui te rend nostalgique ?
Pas nostalgique dans l'absolu, mais c'est une manière de garder des traces, de se souvenir des cafés dans lesquels j'allais jouer au flipper avec mes potes. Et puis là aussi c'est photogénique, ce rouge sur l'asphalte mouillée….

On peut ressentir un feeling anti-moderne (pour ne pas dire steampunk),dans ce que tu fais, comme dans les stories publiées sur ton site qui ressemblent parfois à des décors de films des 50's. Ce crossover entre les époques, c'est pour témoigner ton malaise face à celle actuelle ?
C'est pas impossible, tout change très vite, j'ai les deux pieds sur le frein et j'essaie de ralentir cette course folle… J'écoute globalement la musique que j'écoutais à 14 ans, plus quelques autres. Je n'arrive pas savoir si c'est parce que je vieillis, et que j'aurais donc de moins en moins la capacité à entendre des sons nouveaux, ou parce que ces sons nouveaux sont simplement moins bons qu'avant.

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Qu'est ce que écoutes le plus alors ?
J'écoute principalement du rock ou du punk rock. King Crimson, les Clash, Sex Pistols, Led Zeppelin, Deep Purple, Kraftwerk, les Beatles, Renaud, Lavilliers… Tout ça n'est vraiment pas très original, mais j'ai grandi avec.

Le duo Puro Instinct est quasiment le seul portrait féminin de ton tableau de chasse. En plus de rétrograde, on va te taxer de macho là, haha…
Non, je n'ai pas de problème avec les femmes, on me l'a peu demandé c'est juste pour ça. Mais je n'attends que ça…

Deux sujets ont un traitement de faveur sur ton site : Melvin van Peebles et Laurent Joffrin. Pourquoi eux ?
Parce-que je devais faire plusieurs images d'eux, et qu'elles étaient au final assez réussies. Mais Melvin, en plus de ça, est quelqu'un de très estimable, j'ai adoré le photographier et écouter l'interview se dérouler, quelle gentillesse, quelle intelligence !

Il y a des artistes que tu rêverais de prendre en photo en 2016 ?
Oui, Johnny Rotten en premier. Pour les artistes de 2016, c'est difficile de donner des noms, mais il y en a qui ont un vrai sens de l'esthétique visuelle, pour qui ça compte, il n'y a qu'à voir les pochettes d'album de Frustration pour s'en rendre compte.

Vous pouvez voir les autres boulots de Blaise sur son site et écouter le nouvel album de Frustration ici-même.

Rod Glacial aimerait être téléporté dans un film de Serge Leroy. En attendant, il erre dans les limbes de Twitter.