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Un justicier dans la ville : quelques histoires de meurtres par autodéfense en France

Plusieurs cas de justice expéditive, opérés au nom de la sécurité et de la vengeance.

par Sandrine Issartel
21 Juin 2016, 5:00am

Photo de Blue Skyz Studio, via Flickr.

Dans la nuit du 3 au 4 juin, un maçon de 60 ans est agressé en plein sommeil par un cambrioleur introduit dans son domicile de Bonnefamille, dans l'Isère. Son fils de 37 ans, qui habite la maison voisine, est réveillé par les cris de sa mère. Il tire un coup de fusil en l'air. Il n'y a pas un, mais trois cambrioleurs. Le père parvient à s'emparer de son fusil, tire deux coups de feu et tue l'un des cambrioleurs: c'est un homme de 48 ans, connu des services de police.

Le sexagénaire a expliqué avoir agi guidé par « la peur », néanmoins le parquet de Grenoble a considéré qu'ils « avaient été agressés sauvagement ». Et fatalement, se pose la question de savoir s'il était en état de légitime défense ou s'il s'est, sur le moment, senti le droit de faire justice lui-même.

Car entre les deux la frontière est ténue. La peur voire la panique justifient-elles que l'on attente à la vie d'un agresseur présumé ? Jusqu'à preuve du contraire : non. La loi fixe les limites tordant le cou à la récupération politique qui consisterait à dire qu'au vu d'une justice trop laxiste, il conviendrait de se faire justice soi-même.

La loi française dit que pour être considéré en état de légitime défense, il faut que l'agression à son encontre soit 1. injustifiée, 2. que l'acte de défense soit nécessaire, 3. que les moyens de défense soient proportionnés et 4. que la riposte intervienne au moment même de l'agression. De fait, je n'ai pas le droit d'abattre mon conjoint pendant son sommeil d'un coup de carabine au motif qu'il se conduisait comme un tyran depuis 35 ans.

J'ai essayé de revenir sur toutes les fois où, en France, des citoyens indignés avaient cherché à se faire justice eux-mêmes.

Agressé à son domicile, un professeur tue son ancien élève

La vie de Philippe Junon, professeur de sociologie à l'université de Montpellier a basculé, dans la soirée du 22 octobre 2009 lorsque, pour défendre sa femme et son fils, il a tué un homme. Ce soir-là, alors qu'il travaille aux côtés de son épouse tandis que leur fils regarde la télévision, on frappe à la porte de la maison qu'ils habitent à Juvignac (Hérault). Lorsqu'il ouvre, Philippe Junon se retrouve face à un homme encagoulé, ganté et armé d'un pistolet de calibre 9 mm. Le fils et sa mère assistent à la scène. L'homme fait coucher les trois habitants à terre, les asperge d'essence et menace de les brûler vifs. La vue de sa femme frappée par l'agresseur fait bondir le professeur qui parvient à le désarmer et à le maintenir au sol le temps que son épouse appelle les secours. À l'arrivée de la police, l'homme encagoulé ne bouge plus. Il est décédé. Son cœur a lâché sous la pression exercée sur sa cage thoracique du fait que le professeur de sociologie était allongé sur lui. L'agresseur victime était en fait un ancien élève du maître de conférences, qui, un an auparavant, avait été recalé à un examen. Il souffrait de troubles psychiatriques sévères et avait été condamné à plusieurs reprises pour des actes de violence aggravée ou de pyromanie. Sur le lieu du drame, des cordelettes, du ruban adhésif, des menottes et 3 litres d'essence avaient été retrouvés dans son sac à dos. A-t-on le droit de tuer pour protéger sa famille ? La justice a répondu par l'affirmative en libérant Philippe Junon, qui a bénéficié d'un non-lieu en novembre 2010 après avoir été mis en examen pour homicide volontaire.

Craignant un retour imminent des scieurs de barreaux, le cafetier dort désormais avec son fusil chargé sous l'oreiller.

« Papy Galiner », icône du FN à 73 ans

Le 5 août 2010, René Galinier, 73 ans, est sorti de la sieste par deux adolescentes qui s'étaient introduites dans sa maison de Nissan-lez-Enserune, près de Béziers (Hérault). L'ex porte-drapeau des anciens combattants d'Algérie, qui n'est pas du genre à se laisser réveiller de la sorte, ouvre le feu sur les deux jeunes femmes, les blessant grièvement. Cerise sur le gâteau, les deux intruses étaient originaires d'Europe de l'Est. Deux Roms qui s'en prennent à un pauvre vieillard, il n'en fallait pas plus pour appâter l'extrême droite, qui se jette sur l'affaire comme la misère sur le dos du monde. Me Gilbert Collard, député soutenu par le FN, renfile sa robe à cette occasion et défend le vieillard devant la cour d'assises de l'Hérault qui condamnera « Papy Galinier » à 5 ans de prison dont un avec sursis pour les deux tentatives de meurtre. Car en fait, contrairement à ce qu'a tenté de plaider son avocat, René Galiner, n'était pas en état de légitime défense, quand bien même il aurait agi guidé par « la peur panique ». Depuis son placement en détention provisoire, une vague d'indignation remue la droite de la droite. Lionnel Luca, Christian Vanneste, Benjamen Lancar soutiennent publiquement le septuagénaire, devenu l'icône de l'autodéfense – tout comme le Front national, le MNR de Maigret, la Ligue du Midi et d'autres groupuscules proches du Bloc identitaire.

Photo de Mark Faviell, via Flickr.

Le cafetier de Lavaur : quatre jours pour réagir

Luc Fournié tient un bar-tabac à Lavaur (Tarn). Il vit à l'étage, avec sa mère âgée et sa sœur. En décembre 2009, il découvre que les barreaux de la fenêtre de l'établissement ont été sciés et grossièrement scotchés. Craignant un retour imminent des scieurs de barreaux, le cafetier dort désormais avec son fusil chargé sous l'oreiller et, dans le bar, tend un fil de pêche entre une chaise et une table, en guise de piège. Quatre jours plus tard, deux hommes font irruption en pleine nuit dans le bar. Luc Fournié, qui dort à présent dans un lit de camp au rez-de-chaussée pour monter la garde, tire sur les deux hommes dont l'un a trébuché dans le fil de pêche, touchant l'autre mortellement. Il défendra sa cause en invoquant la légitime défense, mais du point de vue de la justice, quatre jours, cela fait un peu long comme temps de réaction. Et surtout, plutôt que de se munir de son fusil de chasse, Luc Fournié aurait mieux fait de faire réparer les barreaux de la fenêtre par laquelle sont entrés les deux adolescents de 17 ans. Le cafetier de Lavaur a été condamné à 7 ans d'emprisonnement.

Séquestrée, une jeune femme tue son agresseur au couteau

Le 24 novembre 2012, en fin de journée, Marion, 17 ans, quitte son domicile de Saint-Laurent-du-Var. À quelques mètres de chez elle, elle est enlevée par trois inconnus qui l'enferment dans le coffre d'une voiture. La jeune femme se retrouve à une trentaine de kilomètres, dans un appartement vide à Grasse. Tandis que deux des ravisseurs font le guet devant l'immeuble, le troisième viole la jeune femme sous la menace d'un couteau. Il prévoit ensuite de la ligoter et de demander une rançon – la veille, les trois hommes avaient repéré le 4x4 de la mère de la victime – mais s'assoupit sur le canapé. Marion en profite pour s'échapper. Elle s'empare du couteau et le blesse au niveau du cou. Elle saute par la fenêtre et atterrit sur le balcon des voisins du dessous, chez qui elle trouve refuge. Les deux gués prennent la fuite. L'auteur du viol fait du stop, en sang. Il est pris en charge par un automobiliste, qui s'avère être un gendarme en civil. Il le dépose aux urgences de l'hôpital de Fréjus et prévient aussitôt les autorités. Le suspect est un homme de 35 ans, toxicomane et alcoolique, connu des services de justice pour avoir été condamné à 12 ans de réclusion criminelle en 2000 après avoir séquestré et violé une adolescente. En janvier 2015, il sera condamné à 30 ans de réclusion assortis d'une période de sûreté des deux-tiers pour les faits concernant Marion.

Photo de DieselDemon, via Flickr.

Le « bijoutier de Nice », cas d'école du populisme

Le 11 septembre 2013, Stefan Turk, 67 ans, bijoutier du centre-ville de Nice, est surpris par deux cambrioleurs tandis que, dans l'arrière-boutique, il est en train d'éteindre l'alarme du magasin. Deux hommes font irruption. Il est 8 h 45. Ils portent des casques, et l'un d'eux est armé d'un fusil à pompe. Après avoir menacé le commerçant et l'avoir frappé à coup de pied, ils parviennent à se faire ouvrir le coffre-fort, le vident, s'emparent de bijoux et s'enfuient en scooter. Montant du butin : plusieurs milliers d'euros. Turk, qui a déjà été victime d'un braquage l'année précédente, démarre au quart de tour. Aussi, lorsque les deux braqueurs enfourchent leur scooter, le bijoutier brandit son pistolet, pour lequel il ne possède pas de permis, s'accroupit et tire à trois reprises en direction des fuyards. Le passager, 18 ans, est mortellement touché. Tandis qu'il hurle à la légitime défense, le bijoutier est mis en examen pour homicide volontaire. « Je voulais récupérer la marchandise (...) je voulais arrêter le scooter, c'est tout », explique-t-il, sans pour autant convaincre la justice. Celle-ci ne retiendra pas l'excuse de la légitime défense, estimant qu'au moment où il a tiré, sa vie n'était plus en danger. L'affaire suscite immédiatement un tollé dans l'opinion publique et est vite récupérée par la droite dure et l'extrême droite, qui soutiennent le commerçant. Une pétition est même adressée à la garde des Sceaux. Sur Twitter, le hashtag #SoutienBijoutierNice abonde sur les timelines alors que la page Facebook de soutien au bijoutier rassemble très vite 1,4 million de likes. En avril dernier, le braqueur survivant a été condamné à 15 ans de réclusion. En 2017, ce sera au bijoutier de se rendre au tribunal, pas sur le banc des parties civiles, mais pour répondre de l'homicide volontaire du second braqueur mort sous ses balles.

Une surprise macabre en rentrant du travail

Après son service, peu avant 5 heures du matin, un restaurateur d'Aubagne ne s'attentait pas à tuer un homme. Dans la nuit du 24 au 25 mai 2016, alors qu'il regagne son domicile, une villa isolée sur les hauteurs de Roquevaire, près de Marseille, en compagnie de son épouse, de son fils aîné et de sa belle-fille, il tombe nez à nez avec deux cambrioleurs armés et masqués. S'ensuit une bousculade à l'issue de laquelle le restaurateur reçoit des coups de crosse de pistolet en plein visage. Le fils cadet qui dort à l'étage est réveillé par l'un des intrus, qui le blesse avec son arme à feu tandis que son complice a jeté la maîtresse de maison à terre et lui assène des coups de pied. Le restaurateur parvient à gagner sa chambre et à s'emparer de sa carabine. L'un des deux intrus se jette sur lui pour le désarmer. Un coup part, il reçoit une balle dans la tête et décède tandis que son complice prend la fuite. Le procureur de Marseille a estimé que le restaurateur avait « apporté une réponse proportionnée » à l'agression en s'emparant d'une carabine afin de « tenter de sauver sa famille », aussi a-t-il été remis en liberté à l'issue de son audition. À l'heure où nous publions, aucune poursuite n'a été engagée contre lui.

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