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Dylan Carlson a fait replonger Earth dans les ténèbres de l'espace sans fin

Le leader du groupe maudit de Seattle nous parle de ses années de vaches maigres avec Mark Lanegan et de son envie de composer plus de musique pour le cinéma.
16.9.14

Quand j'ai dit à Dylan Carlson que je l'appelais de Los Angeles, il s'est marré avant d'ajouter qu'il avait vécu là-bas à une époque. Après avoir formé Earth à Olympia (dans l'état de Washington) en 1989, il a déménagé à Seattle et enregistré trois albums pour Sub Pop -le tout en étant accro à l'héroïne. À la même période, il a également acheté un fusil de chasse que son ami et ancien colocataire Kurt Cobain utilisera quelques années plus tard pour mettre fin à ses jours. Les choses ne sont pas allées en s'arrangeant pour lui et il n'a pas tardé à prendre la fuite. « Mes pires années sont celles passées à Los Angeles. J'y étais de 1997 à 2000. Ensuite, j'ai emménagé de nouveau à Seattle, mais involontairement. J'étais juste venu pour rendre visite à quelqu'un, mais on m'a empêché de repartir. » La raison ? Carlson a été arrêté et condamné pour un cambriolage effectué juste avant son installation à Hollywood. « Le verdict était sensé être une condamnation d'un an, mais comme je n'avais jamais été condamné avant, j'ai fait seulement 30 jours. Avant de me taper 30 jours de plus pour une infraction. Quand je suis sorti de là, j'étais en sursis pour encore deux ans, donc j'avais pas le droit de quitter l'État de Washington. Du coup, je me suis dit : 'Bon, ben j'imagine que je suis de retour au village' » Si Carlson rigole en racontant cette histoire, c'est parce aujourd'hui, il apprécie la vie plus que jamais. Il y a quelques années, on lui a diagnostiqué une forme rare d'Hépatite B qu'il a probablement contracté à l'époque où il consommait de l'héroïne. « Je l'avais depuis un moment apparemment, vu que ça a bouffé la moitié de mon foie. À cause de ça, je suis condamné à prendre des pilules pour le reste de ma vie et je ne peux plus picoler. Évidemment, c'est pas la seule chose que j'ai arrêté de faire. » Le nouvel album de Earth, Primitive and Deadly, marque en quelque sorte un retour à cette période un peu sombre de sa vie. Il y a invité les guitaristes Brett Netson (Built To Spill) et Jodie Cox (Narrows), et le résultat est plus proche d'un album de rock que de l'Americana bourrée de drones qu'on lui connaît depuis la reformation de Earth en 2003. C'est aussi le premier album à inclure des voix depuis le classique Pentastar : In The Style Of Demons, sorti en 1996. Pour couronner le tout, Mark Lanegan, l'ancien compagnon de défonce de Carlson, chante sur deux morceaux. Je voulais en savoir un peu plus sur l'époque où ils étaient colocataires, si la nouvelle incarnation de Earth soutenait la comparaison avec l'ancienne, et aussi connaître la raison pour laquelle Carlson souhaitait s'aventurer de plus en plus dans la composition de bandes-originales de films.

Noisey : Tu joues avec pas mal de musiciens différents sur cet album. C'était quoi l'idée, montrer que Earth pouvait varier les styles grâce à ces collaborations ?
Dylan Carlson : Même si je suis le membre principal du groupe, j'ai toujours vu Earth comme un vrai groupe -surtout depuis que j'enregistre aussi des albums solo. À vrai dire, je voyais déjà Earth comme un groupe, même quand j'étais tout seul. Mais je pense que l'un des trucs cools en musique, c'est justement de jouer avec d'autres personnes. Je suis pas maniaque pour ça, je m'en fous de ne pas tout contrôler au sein du groupe. Je les laisse gérer leur truc. C'est un peu la grosse différence entre l'ancienne incarnation de Earth et la nouvelle. Avant, j'étais carrément plus fermé aux propositions. Mais quand je joue avec d'autres gens, ils apportent des choses auxquelles je pense pas forcément, et généralement, c'est meilleur que ce à quoi j'aurais pu penser en étant tout seul. Primitive and Deadly est le premier album de Earth depuis 20 ans sur lequel il y a des voix. Tu as écrit ces morceaux en gardant des chanteurs particuliers à l'esprit?
Le morceau « Rooks Across The Gates », déjà, était prévu au départ pour mon projet solo, vu que la version originale était très folk. C'est une murder ballad, j'avais déjà des paroles écrites. Mais Adrienne [Davies, la batteuse du groupe et son ex-compagne] l'a bien aimée et m'a dit « Tu peux pas l'utiliser pour ton projet solo. Garde-la pour Earth ! » [Rires] Donc je l'ai modifiée un peu. Mais vu qu'on avait des paroles, on s'est dit que ça serait cool de les faire chanter par quelqu'un. Et ça faisait un moment que je voulais bosser avec Mark. Je le connais depuis une paye. Il était OK, et après avoir entendu un ou deux autres morceaux de l'album, il a même proposé d'en faire un autre. Je l'ai laissé choisir, du coup il a écrit un texte pour « There Is A Serpent Coming ». Tu comptais pas chanter sur « Rooks Across The Gates », à la base?
Ben, j'y ai pensé pendant un moment. Mais j'avais pas chanté depuis Pentastar, et déjà à l'époque, j'y arrivais pas trop. [Rires] Donc j'ai laissé quelqu'un d'autre s'y coller.

Raconte-moi comment tu as rencontré Mark.
Je crois que c'était vers 87/88. Je devais jouer à Olympia avec le groupe que j'avais avant de former Earth. Dans la ville, il y avait cet endroit qui s'appelait le Capitol Lake Jam, et on y a joué avec son groupe, Screaming Trees. Après ça, on a vécu ensemble à Seattle pendant un moment. Ensuite j'ai emménagé à Ellensburg pas très longtemps. Screaming Trees venaient de là. Vous étiez colocs ?
La première fois où on habité ensemble, c'était dans une maison, il y avait deux-trois autres types avec nous. On bossait tous dans l'entrepôt d'un magasin de disques. On envoyait des disques à d'autres magasins. Un peu plus tard, pendant notre période glauque, on se défonçait ensemble. On avait évoqué l'idée de faire de la musique ensemble, mais ça s'est jamais fait, Screaming Trees était devenu énorme, ils étaient signés sur une major. Après ça, il a commencé sa carrière solo. Je l'ai un peu aidé sur son premier album, en lui filant le titre d'un morceau et une suite d'accords. Je me souviens plus si ça a atterri sur la version finale, par contre. À peu près au même moment où je me suis installé à L.A, il s'y est installé aussi. Il a continué son projet solo-et à faire des trucs avec Queens Of The Stone Age. Ça m'a pris un peu plus de temps pour y arriver. Vous avez enregistré cet album à Joshua Tree. Pourquoi avoir choisi cet endroit ?
Chaque album est différent, et c'est bien d'essayer différents studios. Notre label connaissait Dave Catching, du studio Rancho De La Luna, donc on a enregistré les pistes de base là bas. Le Rancho a une certaine vibe. C'est un bon environnement : il n'y a absolument rien à faire à part de la musique, vu que c'est en plein milieu du désert de Joshua Tree, loin de tout. J'aime beaucoup cet endroit.

Tu as fait un tour à l'Integratron ?
Non, mais j'en avais vachement envie ! Un bon pote à moi, qui vient de L.A, y a été plusieurs fois. On a manqué de temps pour ce trip, dommage. J'espère revenir dans le coin un de ces jours, me balader dans le désert et visiter l'Integratron. J'en ai entendu parler grâce à ce bouquin super bizarre, une espèce d'encyclopédie des rencontres avec des extra-terrestres et des ultra-terrestres. Une bonne partie du livre était consacré au type qui a construit ce truc. J'aimerais vraiment le voir en vrai. L'annonce de presse de l'album dit que les sessions d'enregistrement étaient « précédées de plusieurs heures de méditation ». C'est vrai cette histoire ?
[Il éclate de rire] Oh… Je crois que je vais devoir dire oui, du coup. Je ne veux attirer d'ennuis à personne. Tu médites vraiment, ou c'est le label qui a déliré ?
Bon, j'ai déjà fait de la méditation dans ma vie. Une ou deux fois, je suis allé prendre des cours avec un ami à moi. J'ai rien contre, mais je ne le fais pas régulièrement. Je pense que jouer de la musique est une sorte de méditation en soi. T'es pas obligé de t'assoir dans la position du lotus pour pouvoir le faire [Rires]. Il y a d'autres manières.

Comment vous en êtes arrivé à choisir Primitive And Deadly comme titre ?
C'est une phrase tirée de « There Is A Serpent Coming » qui m'a vraiment sauté aux yeux. Je pense que ça décrit bien la musique, parce que c'est un album un peu plus dépouillé, un peu plus back-to-basics. En plus, ça sonne comme un titre d'album de Scorpions et je suis super fan d'eux [Rires]. Et métaphysiquement, c'est aussi une bonne description du monde tel qu'il est aujourd'hui. Je pense que l'idée selon laquelle l'histoire est évolutionniste et que le monde s'améliore est fausse. Je pense que ce titre correspond au monde d'aujourd'hui, et correspond aussi au monde qui apparaîtra lorsque toute cette folie s'arrêtera. Tu as aussi invité deux guitaristes, Brett Netson de Built To Spill et Jodie Cox de Narrows.
J'ai rencontré Brett il y a des années. Le deuxième concert qu'on a fait à Seattle, au tout début de Earth, c'était avec son groupe Caustic Resin, on est potes depuis super longtemps. Je connais aussi Jodie Cox depuis pas mal de temps, c'était notre booker en Angleterre. Je me suis rendu compte qu'il était guitariste, et j'ai bossé avec lui sur l'album de DRCARLSONALBION sorti sur Latitudes. Il a joué avec nous pour le dernier concert qu'on a fait à Londres, aussi. À propos de DRCARLSONALBION, tu a sorti récemment un album sous ce nom, une bande-originale pour un western intitulé Gold. Tu étais déjà en train de bosser sur cette musique quand le projet a démarré ou bien tu l'as composée spécialement pour le film ?
Je l'ai faite spécialement pour le film. C'est assez drôle parce qu'il y a un morceau de Jack Bruce, « Theme For An Imaginary Western », qui était un peu la genèse de l'album Hex que j'ai fait avec Earth. Je lisais en même temps Méridien De Sang de Cormac McCarthy's, qui est un livre incroyable, et qui ne sera probablement jamais adapté en film. Mais je me suis dit que si jamais ça devenait un film, je voulais en faire la bande-son. Donc j'ai fait Hex. Mon « Theme For An Imaginary Western » personnel. Et BAM, j'ai finalement pu en faire un vrai !

Dis-m'en plus sur le film.
Ça raconte l'histoire d'immigrants Allemands qui viennent en Amérique du Nord et qui essayent de rejoindre la ruée vers l'or au Klondike. Ils traversent le Canada pour y arriver. L'histoire est basée sur un journal intime qui a été retrouvé, donc c'est pas un western conventionnel. Le réalisateur, Thomas Arslan, nous a vu jouer à Berlin plusieurs fois. Un de ses premiers court-métrages avait un peu de black metal dedans. Il a aussi fait un truc avec Bohren & Der Club Of Gore. Et le film qu'il a fait juste avant Gold, c'est un norvégien qui fait de l'ambient qui a composé la bande-son. Biosphere, un truc comme ça. Il m'a demandé de m'en charger pour celui-là. Ils étaient en train de filmer au Canada, il m'a envoyé des rushes, donc en gros, j'ai juste regardé et composé en même temps. Une fois qu'ils ont finalisé le montage, Thomas est venu me voir et m'a suggéré deux-trois trucs, là c'était vraiment une collaboration. C'est pas pareil qu'enregistrer un album: tu dois être au service du réalisateur et de sa vision du projet. Tu te vois bosser sur d'autres projets cinématographique dans le futur ?
J'aimerais carrément. Avant de démarrer Earth, il y a eu un moment où j'avais zéro groupes, et je me suis plongé à fond dans le cinéma. Ça a toujours été une influence. J'aime tourner et jouer live, mais quand tu vieillis, ça devient évidemment plus difficile [Rires]. Bosser sur une bande-son de film, c'est un truc un peu plus sédentaire. Tu peux rester à la maison. J.Bennett aussi aime rester à la maison.