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« Empire » et les moguls du rap

Alors que la deuxième saison de la série vient de reprendre sur FOX, on a analysé en quoi le parcours de Luscious Lyon s'inspirait de ceux de Diddy, Jay-Z, Master P, J Prince et Birdman.
8.10.15

En début d’année, la série Empire a pris d’assaut la télévision américaine et battu tous les records. Diffusée sur la FOX - chaîne sponsorisée par le démon - le show séduit par sa nature hybride : un soap-opera familial où l’on flirte sans complexe avec Dallas et la Blaxploitation. Parfois même, on voit se profiler une version ghetto de Glee surtout quand Timbaland nous fait le coup d’un Jean-Jacques Goldman sur le retour avec une B.O vraiment limite. En outre, Empire est un plaisir coupable. Ce qui a véritablement fait le success de la série, c’est sa capacité à s’illustrer comme progressiste. On y aborde l’homophobie dans la communauté noire et l’héroïne Cookie jouée par Taraji P. Henson refuse de jouer le jeu de la respectabilité et crève l’écran à chaque apparition au point d’être devenue une icône en seulement une seule saison. Mais la véritable histoire d’Empire est surtout celle de l’éternel ascension au sommet d’un gamin des rues, Luscious Lyon. Chef de clan et patron de label impitoyable, son personnage est un archétype qui fascine. On s’est donc amusé à imaginer quel type de mogul est Luscious Lyon ou plus exactement de quels moguls les créateurs de la série ont-il pu (ou non) s’inspirer pour créer l’illustre protagoniste.

La fibre familiale de Berry Gordy

L’année dernière, Lee Daniels, réalisateur de la série, a rencontré Berry Gordy, le Pater Familias de la légendaire Motown. Lee Daniel aurait confié à ce dernier qu’Empire s’inspirait partiellement de l’épopée du label de Détroit (et sûrement de sa garde-robe). Il est vrai que comme le personnage de Luscious, Berry Gordy a fait de la Motown une entreprise familiale avant tout. Le patron de la Motown était un producteur de renom qui a donné naissance à un son particulier « Le son Motown », pas seulement un parti pris musical et esthétique mais une musique qui a accompagné l’Amérique dans sa révolution sociale et raciale. On lui doit notamment Diana Ross & The Supreme, The Temptations, Smokey Robinson & The Miracles, Stevie Wonder, The Four Tops, Marvin Gaye, Michael Jackon & The Jackson Five, Martha Reeves & The Vandellas, Lionel Richie & The Commodores… euh, vous en voulez encore ? Bref la Motown est à l’origine du R&B contemporain, une musique qui rassemble et touche tout le monde, peu importe l'âge, le sexe ou la classe sociale. L’influence de la Motown sur la pop culture ne fait aucun doute, ce qui n'empêche pas le personnage de Berry Gordy lui-même de semer la controverse.

Le passé de Jay-Z

Le passé de dealer de crack de Luscious est un lieu commun du rap. Impossible de dissocier l’épidémie de crack à l’histoire du hip-hop. Des rappeurs vendaient et des vendeurs rappaient. Mais combien d’entre eux ont réussi à être maître de leur destin et tirer des leçons de leur tumultueux passé ? Jay-Z, bien que la véracité de son histoire soit toujours à prouver, fait partie de ces rares exceptions. Son parcours a également inspiré l’histoire de Luscious.

La pluridisciplinarité de MASTER P

Être un mogul, ce n’est pas seulement exceller dans sa discipline, c’est aussi savoir se diversifier. Empire comme son nom le suggère ne traite pas seulement d’une maison de disques mais bel et bien d’un empire. À sa tête, Luscious Lyon, un magnat qui se targue d’avoir sa propre marque de vêtements, de champagne, de multiples boîtes de nuit, une plateforme de streaming (on y reviendra) et une potentielle entrée en bourse. Toutes proportions gardées, Master P a été le premier à ouvrir ce bal. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Percy Miller de son vrai nom, est le boss de No Limit Records, label de Bâton Rouge (originellement fondé en Californie) entré depuis dans l’histoire. D’une ambition démesurée à une époque où tout le monde dans le Sud se contentait de produire albums et compiles avec les moyens du bord, Master P produisait lui ses propres documentaires et films. Des hood movies un peu nazes qui permettent à No Limit Records d’écrire sa propre légende. Il a notamment fourni gîte et couvert à un Snoop Dogg qui fuyait désespérément les griffes du démon Suge Knight. Master P ne s’est pas arrêté là, (le mec est sans limites), et s’est ensuité lancé dans la course aux produits dérivés : il est devenu l’agent attitré de stars montantes de la NFL et de la NBA, a produit des figurines à son effigie, s’est lancé dans l’immobilier et a catapult » son fils Lil Roméo sur Nickelodeon où ce dernier joue son propre rôle dans une sitcom.

Luscious Lyon se différencie de Master P par son manque d’allégeance et de loyauté aux codes de la rue. Quel genre d’homme pourrait ne pas rendre visite en prison une seule fois en 18 ans à la femme qui l’a aidé par tous les moyens à établir un empire ? En comparaison, Master P a toujours milité pour la libération de C-Murder, enfermé à vie pour un meurtre qu’il n’aurait pas commis.

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D’ailleurs, dans un entretien récent donné au journal régional Fox 8, Master P n’a pas manqué de donner son avis sur la série, notamment sur la comparaison entre Luscious et lui. Quand on lui demande qui mène la vie la plus luxueuse il répond : « Oui, il y a des similitudes, quand on voit un homme noir diriger une entreprise de cette envergure on peut en effet penser à moi » avant de s’empresser d’ajouter : « Mais… je n’ai jamais vu de plafonds en or dans la maison de Luscious, tu vois ce que je veux dire ? ». Ouais, on voit ouais.

Le perfectionnisme de Diddy

Je ne vais sûrement pas m’amuser à présenter Diddy, la nuée d’embrouilles, de controverses et de glamour qui l’entoure a déjà été évoqué ici. Les points communs entre Luscious Lyon et Diddy résident sans aucun doute dans leur personnalité acariâtre et leur perfectionnisme. On se souvient de Diddy dans Making the Band.

L’analogie est d’autant plus facile à dresser que dernièrement Diddy aurait interdit à son fils Quincy d’apparaître dans la série dans laquelle un rôle lui était garanti. Diddy aurait mis un terme à la collaboration entre son fils et les producteurs lorsque qu’il a appris que son fils leur avait convenu de céder une partie des droits de ses chansons. Il aurait été jusqu’à contacter 20th Century Fox pour leur sommer de changer les termes du contrat au nom de « la sauvegarde de la propriété intellectuelle de son fils », fils dont personne n’a JAMAIS entendu parler.

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Autre clin d’œil : au milieu de la saison 1, le label Empire décide d’organiser une « all-white party » qui rappelle énormément la légendaire « white party » annuelle de Diddy. Alors ok, le concept n’a pas été inventé par Diddy mais l’art de faire la fête comme le Great Gatsby c’est bien lui. Il serait d’ailleurs en possession d’une rare copie de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis de 1776.

Luscious est-il en mesure de rivaliser ?

La violence sous-jacente de Suge Knight

Suge Knight comme Luscious Lyon est à l’image des méchants dans les BD Marvel : perfides, cruels et calculateurs. On se souvient par exemple qu’au début de la première saison d’Empire, Luscious descend son bras droit Bunky de sang-froid car ce dernier tentait de l’extorquer d’un million de dollars. La distinction entre Suge et Luscious réside uniquement dans le fait que Luscious fait de la violence une exception alors que pour Suge Knight l’intimidation et la terreur font office de règles.

Par où commencer ? D’abord, Suge Knight s’arrange pour que Eazy-E libère Dr.Dre de son contrat avec Ruthless Records. Attila Style. Genre « je ramène deux pittbulls, trois mecs baraques pour te casser la bouche dans les plus bref délais ». La légende raconte aussi qu’il aurait un jour suspendu Vanilla Ice dans le vide et lui aurait fait du chantage afin d’avoir une part des royalties de son hit « Ice Ice Baby ». Avec ces deux évènements, Suge Knight apparaissait davantage comme un sauveur, une sorte de Huey P Newton du rap game refusant de livrer le genre à la merci de Vanilla Ice, le Iggy Azalea de l’époque, et Jerry Heller ,le mec qui a mis NWA sur la paille. Seulement Suge Knight est aussi accusé de crime de lèse-majesté : il serait responsable pour beaucoup de l’assassinat de 2Pac et de Biggie. Suge et Luscious ont ce point commun de ne jamais avoir peur de se salir les mains.

Le serpentisme de Jas Prince

Impossible de dresser un parallèle entre argent, pouvoir et musique sans parler de J Prince, l’homme le plus redouté du vieux sud. J Prince est à l’origine de Rap-A-Lot Records fondé en 1987. Une maison qui a servi de modèle de réussite pour des labels comme Suave House, No Limit ou Cash Money. Dans une interview d’Andrew Noz pour NPR, J Prince racontait : « J’ai formé Rap-A-Lot pour briser le cercle vicieux de pauvreté qui entourait ma famille, cette malédiction, je voulais la briser. »

https://www.youtube.com/watch?v=fHW2pcHgmRk

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En peu de temps, Rap-A-Lot deviet le Def Jam du sud avec des artistes comme les Geto Boys, Z-Ro, Devin The Dude, Do or Die (qui viennent dueChicago), Big Mike et bien sûr Slim Thugg & Bun B de UGK. Mais le vrai parallèle entre J Prince et Luscious Lyon c’est leur côté suave et redoutable à la fois. En effet, ils apparaissent de prime abord comme des hommes doux, maniérés et propres sur eux pourtant il n’hésitent pas à utiliser la violence pour se faire entendre. C’est notamment lui qu’on entend se battre sur les interludes des albums de Geto Boys. En plus de se voir prêter des accointances avec des mecs peu fréquentables comme Larry Hoover, J Prince est connu pour sa loyauté et sa belligérance.

Le meilleur exemple est son message d’avertissement à Cash Money mais surtout à Diddy. Pour comprendre il faut revenir à la genèse : Jas Prince, le fils de J Prince a découvert Drake à l’époque de sa gloire MySpace, un peu avant son premier projet Comeback Season, il met Drake en relation avec Lil Wayne et par ce biais lance sa carrière. En d’autres termes, Drake doit une part de ses royalties à Jas Prince et à son père. En janvier dernier, Drake sort « 0-100 », une track qui a l’origine était destiné à Diddy. Ce dernier ne manquera pas de corriger Drake publiquement au Club Liv à Miami. Sauf que quand on s’en prend à l’intégrité physique de la poule aux œufs d’or de J Prince on récolte ce que l’on sème : « Diddy, Drake fait partie de ma famille. Si tu touches à un membre de ma famille tu t’exposes à ce que j’en fasse de même de mon côté. On récolte ce que l’on sème. Négro, je suis ton pire cauchemar. »

L'ambition de Birdman

Empire met en scène les tribulations d’une entreprise familiale. Cookie et Luscious Lyon sont d’abord présentés comme un couple rêvant de musique et de gloire, prêts à tout pour concrétiser leur vision. L’ambition coule dans leurs veines, elle est la chose la mieux partagée parmi les membres de la famille Lyon.

Chez les Williams c’est la même chose, fils d’un entrepreneur rural, les deux frères Slim et Baby Birdman ont déjà la fibre en eux. Ils font de Cash Money Records une affaire de famille. Parmi la fratrie, ils désignent un dauphin, Lil Wayne, enfant prodige au flegme arrogant, c’est lui qui propulsera Cash Money au sommet du panthéon. Son irrévérence et son aura polarisent l’attention du monde entier. Il bâtit lui même sa propre succursale, Young Money Records, et accueille à nouveau des talents qu’on ne présente plus (Nicki Minaj, Tyga et Drake). Mais après 2012, le run de Lil Wayne s’essouffle grandement. Au même moment, un nom est sur toutes les lèvres : Young Thug. Ce mec d’Atlanta tout droit sorti d’une peinture surréaliste porte la philosophie de Lil Wayne à son paroxysme. Il l’idolâtre mais se fiche bien des lois de la gravité. Surdoué et versatile, Young Thug et son flow polyphonique magnétise… à tel point qu’il attire l’attention de Birdman. Ce dernier le prend sous son aile et au même moment retarde indéfiniment la sortie du projet de Carter V de Lil Wayne. S’en suit l’histoire de Barter 6, puis les fusillades, les tweets et les menaces. L’admiration se change en lutte fratricide et crée la confusion au royaume Cash Money.

Cette rivalité entre « frères » n’est pas sans rappeler l’éternel compétition entre les fils de Luscious. En particulier ses deux fils artistes, Jamal et Hakeem. Toujours prompt à vouloir prouver leur supériorité artistique l’un sur l’autre, c’est Jamal, le “crooner gay” qui l’emporte puisqu’il dirige le label en l’absence de Luscious. Evidemment, Birdman n’est pas vraiment le père de Wayne. Young Thug n’est pas gay (oui oui), Lil Wayne n’est pas un rappeur pété comme Hakeem. Et il n’y a pas de compétition pour prendre la tête de Cash Money. Mais Empire a su encore une fois mettre en exergue la concurrence et la cruauté du milieu.

On peut reprocher beaucoup de choses à la série Empire mais sûrement pas son surréalisme. Et c’est souvent l’écueil qu’on lui prête : « Tout va trop vite, ce n’est pas plausible ». Et pourtant. Au détriment d’être une série précise au réalisme soigné, c’est un divertissement de choix avant tout. Qui étanche la soif de voyeurisme de certains. Et après l’exposé de tous ces récits de moguls déchus et de ces carrières défaites, Empire paraît tout à coup presque vraisemblable.

Ça lui fend le coeur mais Christelle se branchera sur la FOX tous les mercredis soirs de l'automne. Le reste du temps elle sera sur Twitter.