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Music by VICE

« A Short Film About Chilling » : Le documentaire qui donna envie à toute l'Angleterre d'aller à Ibiza

C'était en 1990, The Farm, 808 State, A Man Called Adam, Terry Farley et DJ Harvey s'embarquaient dans un périple improbable qui allait changer la face du clubbing.

par Christopher English
14 Mars 2016, 12:40pm

Grandir au Royaume-Uni à la fin de la longue et difficile ère Thatcher était synonyme d’avenir maussade pour les ados de la classe ouvrière. Il y avait peu de choses à espérer, et les dernières lueurs s'étaient éteintes après les grèves des mineurs et des émeutes autour de la poll tax. Exclus de la réussite sociale réservée à quelques privilégiés, beaucoup de ces ados se sont tournés vers la musique, et plus particulièrement lvers ’acid house, représentant une échappatoire à la réalité de leur situation. La bande-son de cette génération allait de pair avec quelques légendes et mythes nés sur une île pittoresque des Baléares, en pleine mer Méditerrannée. Cette histoire est relatée avec une insouciance typique dans le documentaire A Short Film About Chilling, un film qui dépeint la première vague de DJ's, promoteurs et artistes britanniques à Ibiza, avant l’invasion massive du tourisme-clubbing de masse.

En 1990, Kevin Sampson gérait une petite société de production et comme beaucoup d’indépendants basés à Soho ou Clerkenwell, il était à l’affût des commandes de Channel 4. Après avoir sa Liverpool natale, il s’était plongé dans la scène londonienne en pleine effervescence avec l’envie de la capturer sur pellicule. « À cette époque je vivais le délire à fond : sortie en club tous les soirs, fringué en Michiko London, Duffer, Levi’s blanc, cheveux courts coiffés chez Cuts à Soho, vodka-jelly, Guarana et pintes de bière à gogo. » Il gérait en parallèle un petit groupe de Liverpool - peu connu à l’époque - baptisé The Farm, leur décrochant des concerts dans quelques clubs branchés de la capitale - dont le Milk Bar de Nicky Holloway et le Flying de Charlie Chester - l’occasion au passage d’approfondir son réseau. Le manager du label Flying Records a joué un rôle clé dans la production du film. Habitué des voyages à Ibiza, c’est à Londres que Chester organisait principalement ses soirées, mais en 1990 lui est venue l’idée d’amener trois groupes et plus de vingt DJs sur l’île des Baléares. Parmi les DJs, Terry Farley et DJ Harvey ; quant aux groupes, Chester avait sélectionné 808 State, A Man Called Adam (qui ont dû convaincre leur label de leur donner 500 livres pour pouvoir participer à l’aventure) et The Farm. Toujours opportuniste, Kevin élaborait en même temps son plan : « J’ai commencé à imaginer qu’on pouvait en profiter pour tourner ce film. Je vendrais l’idée à Channel 4, et The Farm serait dedans. C’est comme ça que tout a commencé. »

Angus Cameron, un jeune réalisateur qui se faisait les dents sur des clips de Primal Scream, a été embarqué comme directeur. Ce choix est principalement dû à un hasard géographique : Kevin vivait dans le quartier Vine Hill de Clerkenwell. Le pub du coin, The Duke of York, était situé à l’étage en-dessous de son appartement, et fréquenté par un groupe éclectique de créatifs. « Les locaux de Creation Records étaient en face de chez moi. Jeff Barrett de Heavenly Recordings habitait à deux pas. Tous ces mecs allaient boire au Duke of York, et Angus Cameron était au beau milieu de ce petit monde ! » se souvient Kevin. La connexion entre les deux a beau avoir été fortuite, elle a finit par donner une symbiose unique. Parmi de nombreux intérêts communs, le duo s’est découvert un amour partagé pour la pellicule Super 8. Angus se rappelle avoir reçu la bonne nouvelle dans sa boîte à lettres, sous la forme d’une note écrite au crayon à papier : « un bout de papier arraché d’un bloc-notes est arrivé, avec dessus un message de Kevin me disant qu’il avait obtenu les droits de filmer Ibiza 1990 pour la télévision, ajoutant ‘On ferait bien de s’y coller tous les deux pour faire de cette superbe blague un moment de télévision magique’. À ce stade, on n’avait aucun budget pour le film, mais Kevin a réussi à convaincre un ami d’allonger le cash nécessaire. »

Ils avaient beau avoir le financement, fabriquer un tel film n’allait pas être chose facile, d’autant plus que le script était quasi inexistant. « La plupart du temps, on n’avait rien de prévu, raconte Angus. Soit on faisait tout à l’instinct, soit on arrivait quelque part après avoir vaguement donné rendez-vous à quelqu’un, qui évidemment ne se pointait pas. » Avec le recul, c’est sans doute cette approche peu orthodoxe de la production qui donne au film ce sens de l’ingénuité, cette innocence naturelle qui aurait été impossible à créer avec un planning digne de ce nom et des coûts de production élevés. La perspective même d’un tournage chaotique est devenue une réalité bien avant que l’avion n’atterrisse à Ibiza. « Tout le monde s’est retrouvé à l’aéroport de Gatwick, et la plupart avait passé la nuit entière au club de Charlie, le Flying. Je ne te raconte même pas les scènes que j’ai pu voir dans le hall d’embarquement. Quant au vol, ce fut un chaos », raconte Angus. Mais les défis ne se sont pas limités à ce penchant hédoniste que partageait une grande partie de l’équipe, et les pépins ne faisaient que commencer.

Le Pacha et l'Amnesia ont refusé catégoriquement d’accueillir le tournage chez eux, et si le Ku (aujourd’hui rebaptisé Privilege) et le Es Paradis ont été plus accommodants, le tournage dans ces clubs a posé des problèmes évidents, à commencer par le simple fait de filmer la nuit. Évidemment, avec la nuit est apparue la tentation pour l’équipe de tournage de se joindre aux sujets du documentaire, tout occupés à goûter à des plaisirs variés, bien que Angus affirme que la majorité de ses collaborateurs est parvenue à rester pro. « C’est difficile de filmer dans les clubs, quand tout le monde autour de toi est en train de se défoncer la tête, mais on ne pouvait pas se le permettre, et on n’a rien pris. Il fallait que je reste vraiment lucide, et c’était parfois très tendu. » Cela dit, certains ne sont pas limités. Une fois, Kevin est resté perché après avoir gobé un cachet sur le port, et a vécu une grosse descente. « Après un verre au Rock Bar, j’ai gobé un Dove et suis allé faire un tour au Es Paradis, puis au Star, où j’ai commencé à monter violemment. C’était vraiment intense, incontrôlable, et mon cerveau était traversé d’innombrables visions. Je suis allé voir [Andrew] Weatherall et lui ai affirmé que lui et moi étions des génies - oui, des génies, bordel ! - et que nous serions célébrés comme les maîtres de la scène clubbing dans quelques années ». Une révélation chimique dont il reconnait aujourd’hui que la moitié seulement est avérée.

Il y a aussi eu quelques obstacles culturels à franchir. La police locale semblait avoir du mal avec la présence d’une équipe de tournage étrangère sur l’île. Leur équipement a été saisi plus d’une fois par les forces de l’ordre, et, notamment, quelques heures seulement avant le tournage d’une fête dans la propriété de Harvey Bassett au sommet d’une colline. On aperçoit furtivement le charismatique DJ dans le film, qui semble être resté terré la plupart du temps dans cette vieille maison avec un groupe de gens dans le même esprit. « Il y a eu toutes sortes de rumeurs sur ce qui pouvait se manigancer à l’intérieur », raconte Angus, ce qui rend la scène encore plus mystérieuse. À un moment, The Farm s’est fait saisir son van par les flics, et Kevin a immédiatement vu ça comme une opportunité de pouvoir filmer à l’intérieur du poste de police où le groupe était allé récupérer le véhicule. Au final, c’est la caméra qui a été confisquée, et l’un des membres de l’équipe s’est pris la gifle d’un officier un peu trop zélé. À cet instant précis, le projet avait tout pour capoter, et pourtant, malgré les nombreux déboires, ou peut-être grâce au fait de les avoir résolus un à un, l’équipe a senti qu’elle tenait là quelque chose d’unique.

Les premières réactions de Channel 4 au teaser de cinq minutes étaient très positives (hormis le fait que la chaîne voulait renommer le film The Rave, on ne sait trop pour quelle raison) et il a fallu cinq semaines laborieuses de montage pour éditer une version de 60 minutes. Mais ce coup-ci, la chaîne a réagi tout autrement. « Quand le représentant de Channel 4 est venu voir le montage final, tout a bien débuté, explique Angus. Mais il est rapidement devenu très embarrassé. Il y a ce passage où Andy Weatherall donne une sorte d’avertissement de santé - ‘Hey les enfants, ne prenez aucune drogue… sauf si c’est celle-ci’ - et il brandit un cachet suspect. » Bien que l’équipe trouvait la scène hilarante, ce ne fut pas le cas de Channel 4. À contrecoeur, les producteurs ont donc été forcés de retirer une vingtaine de minutes - les meilleurs scènes.

Même si la chaîne était bien plus ouverte d’esprit que ses concurrents, une telle incitation à la consommation de drogues ne convenait pas à sa hiérarchie de l’époque, et il faut reconnaitre que les producteurs étaient sans doute un peu en avance sur leur temps : vingt ans plus tard, cette même chaîne montrera à l’écran la consommation de MDMA. Malgré les nombreuses coupures au montage, l’aura de légitimité du documentaire était sauve, apportant du même coup à la chaîne une crédibilité certaine auprès de sa cible « jeune ». Une chance sans doute accrue par la situation politique polarisée de l’époque, un point de vue que partage Sally Rogers du duo A Man Called Adam. « Ce documentaire est authentique : on y voit juste de jeunes gens sincères, qui font exactement ce qu’ils font dans leur vraie vie. C’était de la proto-téléréalité. La Grande-Bretagne de Thatcher était une société terrible quand tu étais pauvre, et sans doute que ces quelques centaines de personnes qui disent ‘allez vous faire foutre !’ a rendu le film séduisant à l’époque, et même encore aujourd’hui, peut-être. » Elle se remémore son séjour à Ibiza avec une tendre nostalgie, et ressent encore un amour sincère pour l’île. « Je me souviens du Ku et son glamour euro-trash… ou des coussins du Café del Mar dans lesquels on s’allongeait en écoutant Penguin Cafe Orchestra… Le chocolat au lait et au rhum, et cette nuit incroyable où on a joué au Pacha. J’ai encore en tête une image qui est comme tirée d’un film d’art : on se faufilait à travers cette masse ondulante de gens, de freaks, de danseurs, de jet-setteurs, de raveurs… une véritable bacchanale. »

Channel 4 a diffusé le film le 31 août 1990, et près de 2,5 millions de téléspectateurs l’ont regardé, un score sans précédent pour ce genre de programme. « Les chiffres d’audience étaient ahurissants, et pourtant le film était loin des programmes jeunesse les plus regardés de la chaîne », explique Kevin. « Mais bizarrement, ça ne semblait plus du tout poser de problème à Channel 4. » Malgré ce succès exceptionnel, ce sont les réactions des téléspectateurs plutôt que leur grand nombre qui ont récompensé les efforts du producteur, dans un sens bien plus profond qu’une mesure comptable de l’industrie de la télévision ne peut apporter. « Les gens ont été très émus pas notre petit film ; ils sentaient que c’était leur film. C’est le genre de réaction magiquee dont tu peux rêver, mais que tu ne peux jamais prévoir. Il n’y a aucune stratégie pour y parvenir. C’était unique. »

Ibiza et la musique sont intrinsèquement liés, évidemment, et la bande-son du film est une sélection de classiques qui évoquent immédiatement la scène dite balearic, notamment « Floatation » de The Grid, « Raise » de Bocca Juniors, et « Hoomba Hoomba » de Voice of Africa. Ce joli coup a pu exister grâce à son réalisateur et à ses ressources infinies : « J’ai sélectionné la bande-son en me basant sur les morceaux que j’ai entendus là-bas, en plus d’autres qui m’ont été suggérés par Glenn Gunner de Zoom Records », raconte Angus, qui est allé jusqu’à faire du troc avec des labels pour obtenir les droits de certains titres, à cause d’un budget trop serré. C'est donc dans la légendaire scène d’ouverture du film qu'on peut entendre le remix du « Only Love Can Break Your Heart » de Saint Etienne par Andrew Weatherall, une véritable cocotte-minute dub. Et c’est « Come Together » de Primal Scream, l'hymne de fin de soirée / lever du soleil / descente, qui clôture le film.

La plupart de ces chansons ont passé l’épreuve du temps, tout comme le film lui-même. Un quart de siècle plus tard, son héritage est encore intact auprès de nombreuses personnes, à la fois ceux qui étaient présents à l’époque, mais aussi beaucoup d’autres, trop jeunes pour avoir pu vivre l’expérience originelle. Angus reconnait : « Je pense que la force du film perdure parce que c’est l’instantané d’un moment clé dans l’histoire. Je pense avoir réussi à filmer l’imaginaire des gens. Il est clair que beaucoup de gens sont venus me voir pour me dire à quel point le visionnage du film avait changé leur vie cette nuit là. » Ben Turner, directeur de Graphite Media et ancien rédacteur en chef du très influent magazine Muzik en est un exemple flagrant : « J’ai dû regarder le film au moins vingt fois avant d’aller visiter Ibiza. Je suis allé directement au Café del Mar et c’était exactement ça », raconte-t-il. Depuis, il est retourné sur l’île chaque année, sans exception, et en a profité pour créer Pacha Magazine et organiser la conférence IMS (International Music Summit) en collaboration avec Pete Tong, parmi de nombreux autres projets. « C’est devenu un point central pour moi, à la fois pour l’inspiration musicale mais aussi pour rencontrer des amis du monde entier. J’en ai vu tous les recoins et parfois je meure d’envie de retrouver la magie et l’innocence que dépeint ce magnifique documentaire. Je peux affirmer que ce film a changé ma vision de la vie. »

Ou, pour reprendre les mots de Terry Farley : « C’est l’instantané d’un âge d’or depuis longtemps révolu, quand tout semblait encore nouveau et frais, et que les idéaux de fraternité, de spiritualité et de peace and love n’était pas considérés comme niais ou ringards. » Parmi les films qui ont essayé de capturer une sous-culture, peu ont réussi d’une manière aussi concise. C’est un portrait quasi parfait d’un moment bouleversant dans la culture de la jeunesse britannique, produit avec juste un peu de ruse et de créativité, associée à la reconnaissance naturelle de son public. Comme Kevin Sampson le dit : « C’est le témoignage très rare, très pur et très naturel d’un moment unique dans le temps. Son innocence brille à tous les niveaux je crois, et elle perdure encore aujourd’hui. »


Christopher English est journaliste freelance.