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Sunn O))) et Ulver ne sont ni Miles Davis ni John Coltrane

« Calme toi, s'il te plaît ! Ce n’est qu'un disque ! »

Sunn O))), à la fraîche.

Terrestrials

, l'album enregistré collectivement par les sultans du drone Sunn O))) et les norvégiens de Ulver, était clairement l'une des sorties les plus attendues de cette nouvelle année. Enregistré en une nuit au Crystal Canyon studio, chez Ulver en 2008, le disque était en préparation depuis des années, sans cesse retardé par la distance et les nombreux projets sur lesquels les deux groupes étaient focalisés, chacun de leur côté -en l'occurrence, l'album

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Monoliths and Dimensions

pour Sunn O))) et

Messe I.X-VI.X

, ainsi que la préparation d'une tournée, pour Ulver. Le résultat de leurs efforts : trois titres incroyablement sereins qui culminent dans un final orgasmique, et une fusion parfaite entre l'enfer analogique de Sunn O))) et la finesse électronique de Ulver.

J'ai discuté avec Stephen O'Malley, le guitariste de Sunn O))), peu après la sortie de

Terrestrials

sur Southern Lord Records. Musicien et artiste prolifique, O'Malley est aussi critique musical, et a dirigé pendant les années 90 le fanzine de black metal Descent. C'est aussi et surtout un fan absolu de musique et malgré l'état très discutable du journalisme musical moderne, il apprécie toujours lire les interviews et critiques de ses artistes préférés. Ces jours-ci, son nouveau disque est tout naturellement le sujet de discussions brûlantes, et il est à chaque fois surpris de la teneur passionnelle de certains débats. Parce que lui s’amuse, tout simplement. Effectivement, la Terre n’est pas sortie de son axe quand Sunn O))) et Ulver se sont réunis à Oslo cette fameuse nuit de 2008, ou tout du moins, c'est ce que pense O’Malley. On a quand même voulu en savoir un peu plus.

Noisey : « CutWOODed » a été la première collaboration entre Sunn O))) et Ulver. Vous vous étiez déjà rencontrés avant ?

Stephen O'Malley :

J’étais en contact avec Kris [

Kristroffer Rygg, le leader d'Ulver

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] durant les années 1994-1995. À l'époque, il y avait tout ce truc de

tape trading

, d'échange de cassettes, dans la musique underground parce qu’évidemment, Internet n’existait pas. Donc, on s'écrivait des lettres, on se copiait des cassettes et on envoyait des démos aux fanzines et tout ça. C'était une époque sympa. J'ai rencontré des gens hyper intéressants à travers le monde en faisant ça. Kris en faisait partie, et j’ai fini par le rencontrer en chair et en os.

Sunn O))) a débuté à la fin des années 90, et on a bossé à un moment sur un album appelé

White1

, dont le titre de travail était

White Sessions

, parce qu'on ignorait qu'il donnerait naissance à deux albums au final. On avait déjà collaboré avec d'autres musiciens, notamment avec Merzbow, pour notre troisième album.

White1

était notre quatrième disque, et on avait décidé de faire appel à des musiciens qui n’étaient pas dans notre cercle de connexions habituelles. On a demandé à Julian Cope, qui a accepté, et c'était génial. Et j'ai demandé à Kris s'il pouvait produire un morceau, ce à quoi il m'a répondu : « Ok, mais je ne veux pas le faire tout seul parce que je bosse avec cet autre gars dans Ulver, Tore [

Ylwizaker

], et on est une équipe ». Ils ont donc produit ce titre qui s'est avéré être plutôt cool. On ne l'a pas utilisé au final, mais on l'a sorti plus tard dans un coffret.

Je jouais aussi dans ce groupe, Æthenor, avec Vincent de Roguin et Daniel O'Sullivan [

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membres de Ulver, qui ont également fait plusieurs concerts avec Sunn O)))

]. C'était un groupe live et nous avons invité Kris. Il n'avait jamais vraiment joué en live – c'était avant qu'Ulver ne fasse des concerts. On a fait quelques tournées ensemble, et c'était tout simplement génial.

Plus tard, Sunn O))) a joué à à Oslo, et Kris nous a demandé si on voulait venir au studio le lendemain pour faire une session. Greg et moi adorons la Norvège, alors on était super contents de pouvoir y rester un peu. Et la session était géniale, même si ça a été, à l'arrivée, très romancé dans les communiqués de presse et les reviews.

Les critiques que j'ai lues étaient intéressantes. Même deux groupes comme Ulver et Sunn O))), qui sont tous les deux connus pour leur côté expérimental et imprévisible, arrivent à créer une attente un peu hystérique. Tout le monde s'est mis à interprêter cette session nocturne comme un truc mystique, une tentative de « détruire le soleil à coups de guitare ».

Oui, et c'est bien joli quand tu es assis dans ton dortoir d'université, mais le truc c'est qu'on est des musiciens, tu vois ? On fait de la musique ensemble, et on essaie de jouer des trucs intéressants ensemble. J'apprécie le fait que les gens essaient d'interpréter ces choses, mais, je suis toujours étonné par les attentes des gens et la façon qu'ils ont de critiquer quelque chose en se basant sur leurs propres attentes. Ça me rend fou. C'est intéressant d’observer les oeillères qu’ont le sens quand il s’agit de musique qui leur est étrangère. Dans une critique, j'ai lu : « Sunn O))) a dominé l’enregistrement, ça ressemble vraiment à des morceaux oubliés de Sunn O))) ». Mais quels albums de Sunn O))) tu écoutes, mec ? Pour nous ça ne sonne pas du tout comme du Sunn O))).

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C'est vraiment passionnant de voir la tournure que prennent les choses, de voir comment les gens ressentent et interprètent ton disque à leur façon. Une autre review que j'ai lue disait : « Ils font quelque chose de nouveau et de différent, ils dépassent les limites de tout ce qu'ils ont déjà fait. » Calme toi, s'il te plaît ! Ce n’est qu'un disque. C'est un truc artistique, à plusieurs, mais hey, on n'est ni Miles Davis, ni John Coltrane. On aime ce disque, on en est fiers, mais quand même…

Vous trouvez ça bizarre que des gens disent de Sunn O))) qu’il est « le groupe metal le plus important de notre génération » ? Ça fait quoi de recevoir ce genre de compliment ?

Putain, ouais, wow ! Comment prendre un tel compliment ? Les compliments font du bien jusqu'à à certain point, mais je serais franchement choqué si les personnes qui écrivent ça le pensaient réellement, et qu'il ressentaient vraiment ce que j'ai ressenti plus jeune moi aussi, quand j'ai découvert Slayer. Si c'est vraiment ce qu'il se passe, c'est incroyable, mais on est pas en position de comprendre ce que ça représente pour les gens. Greg et moi, on est des vieux, tu sais. Greg me parle de groupes de hardcore des années 80 toute la journée. En clair : si ça excite les gens et les inspire, c'est super. Je ne pourrais pas rêver mieux. S'ils prennent du plaisir avec ce que tu fais, c'est génial.

Je trouve la psychologie de l'interprétation de la musique très intéressante. Tu peux vraiment modeler ça de plusieurs façons. C’est ce que j’expérimente, pas uniquement avec de la musique, mais aussi avec le côté visuel, les artworks, et les textes. Pour cet album, Kris et moi avons écrit ce texte avec Mark Pilkington, un super auteur et éditeur de livres occultes. On s’est dit : « Écrivons un texte qui raconte notre démarche, ou alors les gens vont partir dans tous les sens. Donnons-leur un point d'accroche. » Ces références sont très importantes parce qu'elles vont conditionner l'interprétation de 90% des chroniqueurs. Par exemple, si tu cites Philip Glass, ils en parleront à coup sûr, même s'ils ne connaissent pas vraiment son travail.

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C'est comme un jeu. J'ai bossé dans la pub pendant huit ans à New York, en tant que directeur de création. J’ai fini par quitter cet univers pour faire de la musique, parce que j'avais un peu de succès et que ça m'a permis de sauter définitivement le pas, mais j'ai encore tout ces truc de marketing en tête. Et Greg fait tourner le label, donc il est obsédé par le marketing. Je ne veux pas que ça ait l'air cynique. Ça ne l'est pas. C'est juste une façon de contrôler et de modeler notre image. C'est ce à quoi sert le marketing. C'est vraiment chiant de devoir prendre ça en compte quand tu fais de la musique, mais c'est nécessaire, si tu ne veux pas te noyer dans la masse avec 10 000 autres groupes.

Ulver, à la fraîche.

C'est comme créer son propre environnement.

Peut-être pas le créer, mais en tout cas l'expliquer. Il faut que ça te représente.

Donc OK, l'album est sorti cette semaine, mais il est chroniqué depuis un mois, alors j’y repense maintenant. Quand tu sors un album, c'est ce qui se passe. Mais en ce qui concerne la création de l'album, à savoir s’il est « dominé » par Sunn O))) ou Ulver, là n'est pas la question. C'est le studio de Kris et Tore, donc ils ont fait les premiers mixes à partir de ce qu'on avait fait. J'y suis retourné plusieurs fois et j'ai fait d'autres prises, rejoué d'autres choses, ajouté des guitares et d'autres instruments, et je l'ai mixé. On l'a fait ensemble. Je ne peux pas imaginer une façon plus honnête, respectueuse et appréciable de travailler ensemble.

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Le seul truc bizarre c'était que Greg n'était pas vraiment impliqué dans la partie enregistrement, mais c'est pas grave. Dans la discographie de Sunn O))), Greg et moi n'avons pas non plus toujours été impliqués dans chacune des chansons.

Comment ça fonctionne ? Tu dois avoir vraiment confiance en Greg pour pouvoir lui lâcher les clés de Sunn O))) comme ça.

On joue ensemble depuis vingt ans, et on se connait depuis encore plus longtemps. On a franchi plein d’étapes ensemble, on s'est énormément soutenus. On fait beaucoup de choses ensemble, et chacun joue son rôle. Pour Greg, c’est le label. Je suis dessus depuis le début. Greg a soutenu mes autres groupes en sortant leurs disques. J'ai fait des artworks pour ses autres groupes. On a décidé très tôt qu'on pouvait faire ce qu'on voulait avec Sunn O))), tant qu'on était d'accords tous les deux. Pas forcément sur chaque point, mais en tout cas sur le principe. C'est notre règle de base. Notre seule règle en fait.

C'est intéressant de voir que c'est finalement en renonçant à une partie du contrôle sur le groupe, que vous arrivez à progresser.

C'est juste une question de confiance. On vient tous les deux du hardcore et du punk rock, où tu ne peux compter sur personne à part tes potes, les gens de la scène, et les musiciens de ton groupe. C'est aussi comme ça que le metal underground fonctionne. C'est comme ça que fonctionne Ulver. Certains groupes cherchent à signer sur des labels et tout ça, mais Ulver s'est débrouillé tout seul. C'est pour ça qu'ils ont réussi à faire des choses très radicales, musicalement.

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Quels ont été les points communs à chacune de vos collaborations ?

Il n'existe pas

une

manière d’aborder une collaboration. Tu dois d'abord trouver un terrain d'entente, c'est le primordial. Le principe d'une collaboration, c'est qu'elle fonctionne, n'est-ce pas ? C'est un défi, mais c'est censé fonctionner, et il faut que tu aies envie que ça marche. Parfois ça capote. Un désaccord peut tout faire foirer, même s'il y a une bonne entente au départ. D'autres fois, tu te diras, « Ouais, essayons ça, pourquoi pas ? » et un truc fantastique se produira.

C'est une façon d'apprendre à connaître l'autre. Un autre cliché : les musiciens communiquent avec la musique. Quand tu fais quelque chose avec quelqu'un, tu apprends beaucoup sur l'autre, peu importe la collaboration. L'acte en lui même a un caractère social. Quand tu es un musicien au milieu d’autres musiciens, tu as toujours un truc en commun avec eux, quel que soit le genre de musique que tu fasses, et parfois tu veux approfondir ce truc là.

J'ai eu beaucoup de chance, j’ai pu travailler avec des gens que j'admire, dont je suis fan. C'est une expérience enrichissante. C'est également généreux dans un sens, et pas uniquement de leur part, mais aussi de la tienne, parce que tu leur donnes du temps et de l'énergie, et ça peut vraiment les motiver. J'ai bossé avec un compositeur appelé Iancu Dumitrescu. Il fait enregistre depuis les années 60, des trucs incroyables qui ont vraiment influencé ma façon de percevoir les sons. J'ai rencontré ce type un jour et il m'a proposé de faire un truc avec lui. Je me suis dit, « Putain ! Peut-être que je ne devrais pas, peut-être que je vais me cramer », mais j'ai tout de suite remarqué que dès qu’on collaborait, ce qui était au départ une simple performance live basée sur sa musique, une forte énergie se dégageait de ce que je faisais. C'est un septuagénaire. Quel est l'échange ici ? Je sais qu'il m’a donné beaucoup au niveau mental – c'était stimulant – mais moi, qu'est ce que je lui ait offert ? La façon dont j'interprétais ses idées était revigorante pour lui.

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Des rencontres étranges se produisent parfois, comme avec Striborg ou Merzbow, ou Julian Cope. On apprécie le fait qu'on soit des outsiders, et on est là ensemble. C'est un drôle de rendez-vous. C'est comme verser plein de produits chimiques dans un tube et regarder ce qu'il se passe.

Stephen O'Malley, à la… Ok, ok.

Vous étiez l'un des premiers groupes d'avant-metal à vous retrouver dans des médias comme le New York Times, et l'une des raisons pour laquelle les gens s’intéressent à votre musique est en partie dû à ces collaborations, souvent considérées comme « surprenantes ».

Dans le cadre de la scène metal extrême, elles sont surprenantes, mais pour nous, elles ne le sont pas. Le probleme que Sunn O))) a toujours eu, et malheureusement des tas d’autres groupes ont ce problème, c’est le genre. Rien ne peut rentrer dans une seule case. Le genre, c'est juste du marketing. Tu t'intègres dans un style, puis lorsque tu fais quelque chose de différent, c'est considéré comme « bizarre », « incorrect ». Alors que c'est juste une évolution naturelle, positive. C'est pourquoi Ulver est aussi intéressant. Ils brisent les limites du genre, sans le vouloir. Pas comme ces groupes qui font : « Hmmm, ok, on a fait un disque de trip-hop, quel genre on va twister sur notre prochain CD ? » Je suis sur que beaucoup de musiciens font ça, mais pas Ulver ni Sunn O))).

Vous avez peaufiné Terrestrials pendant plusieurs années. Le disque s’est beaucoup transformé avec le temps ?

La principale raison pour laquelle on a pris autant de temps, c'est qu'il ne s'agissait pas d'une priorité pour nos groupes. On travaillait déjà sur nos propres disques, ou tournées, et on n’était même pas dans la même ville, ni le même pays, donc on a du trouver du temps pour se voir. J'allais à Oslo pour bosser sur un projet ou pour un concert, et après je restais quelques jours et je bossais avec eux dans le studio. Une fois les premiers mixes terminés par Kris et Tor, on s’est décidé, « Faisons-le, ici et maintenant. Restons ensemble, que je puisse apporter mes idées et les idées de Sunn O))) dans le processus de production. » Le son analogique, le réamp, etc… Et puis travailler avec Ulver, qui a une façon de produire assez traditionnelle, impliquait l’utilisation de matériel électronique, d’ordinateurs, de synthés, et de trucs comme ça. Et c'était très important. Si l'on considère les circonstances, la distance, et les soucis économiques et logistiques, on s'en est plutôt bien sortis je trouve.

Beaucoup d'albums sont aujourd'hui créés à distance, via Internet. Mais dans votre cas, on est sur un schéma très différent.

Oui, Internet a tout changé. C'est la première fois dans l'histoire que l'on peut faire ça. Mais l'enregistrement à distance n'a rien de nouveau. Jusqu'aux années 70, des tas de musiciens envoyaient des bandes aux studios par courrier. En fait, le multitracking est arrivé dans les années 60, après quoi, il y a eu les overdubs, qui ont permis de travailler à différents endroits, sur différents fuseaux horaires. Je travaille via Internet tout le temps, pas en temps réel, mais j’enregistre et j’envoie des fichiers. Mais on ne voulait pas faire ça avec Ulver. On voulait vraiment travailler ensemble, dans la même pièce. C'est ce qui fait toute la sève de la musique. Quand les choses se passent pour de vrai. Le point zéro.

Jamie Ludwig est sur Twitter - @unlistenmusic