Ennui, intempéries, ménage-à-trois : rien ne fait peur à Victoria+Jean

Nous sommes allés passer un moment avec le duo Belge au festival Les 3 Éléphants, où une tempête de grêle les a forcés à improviser un concert sauvage au milieu du public.
7.6.16

Le festival des 3 Éléphants à Laval s'est passé, cette année, sans la moindre encombre pour la plupart des groupes qu'on a vu là-bas, à savoir Usé, Killason, La Mverte, Louise Roam, Chocolat, Pizza Noise Mafia, Metz, Mujeres et Pachanga Boys. Pour les Belges de Victoria+Jean, les choses ont été, en revanche, un poil plus hasardeuses : un premier show interrompu par la grêle, avant un concert sauvage, totalement improvisé, organisé à la va-comme-j'te-pousse, la console en plein milieu du public de l'Arène. La preuve, s'il en fallait une, qu'on tient là un des groupes les plus généreux et enthousiasmants du moment. On a profité de cette (heureuse) déconvenue pour discuter avec eux quelques instants. Noisey : Vous attirez pas mal de monde en concert, alors qu'au final, peu de gens vous connaissent. C'est quoi le secret ? Le bouche-à-oreille ?
Jean (guitare) : Oui, c'est surtout grâce au bouche-à-oreille, c'est vrai que dans le rock un peu garage, un peu rough, ça fonctionne mieux que dans d'autres. Ça fait plaisir, parce que c'est le fruit d'un long travail, c'est lié à tous les live qu'on a faits avant, et on est content parce qu'on a toujours tout fait nous-mêmes, notre booking on le faisait seuls au début, maintenant on a un tourneur mais on cale encore des dates nous-mêmes parfois. On fait aussi tout tous seuls pour nos clips, des réalisateurs nous trouvent des financements, des producteurs mythiques travaillent ensemble pour la première fois [John Parish et Ian Caple], pour pas un rond, pour nous, on a la chance de ceux qui se démerdent seuls pour tout faire.

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David (claviers) :

Il faut dire qu'en live, il y a un côté charismatique très fort, et les gens ne s'attendent pas forcément à ça quand ils viennent nous voir, je pense. Parce que l'album est super, mais il n'arrive pas à dégager la même chose que sur scène. Le son est plus propre. Là, en concert, on voit les personnes, et du coup, ça vit, et je pense que c'est là que ça touche le public, en fait. Il y a de plus en plus de monde, on sent que ça joue vraiment, la chanteuse et le guitariste ont une énergie qui fait que les gens viennent ou reviennent. Et c'est vrai que le bouche-à-oreille ne fonctionne pas pour tout le monde, on en a conscience.

Extrait du concert sauvage donné par le groupe aux 3 Éléphants.

Comment s'est passé ce concert sauvage dans la fosse, finalement, vous l'avez bien vécu ?

Victoria (chant):

Oui, hyper bien ! On ne s'attendait pas à voir ça, puisqu'on avait commencé par un concert à la Tour Renaise, vite interrompu par des grêlons d'un centimètre de diamètre. Franchement, on était déjà en train de se demander comment on allait faire pour rentrer à Bruxelles. Et puis finalement, pendant notre première interview, Jeff Foulon [programmateur du festival] arrive et nous dit « bon, on a trouvé une solution, vous allez jouer dans la grande salle de l'Arène, en plein milieu de la fosse »​.

Jean : On avait déjà joué au sol, au même niveau que le public, mais devant lui. Là c'est la première fois qu'on jouait avec le public tout autour de nous.

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Victoria : Habituellement, en concert, je suis face au public, parce que c'est vraiment choisi, mais là, du coup, ça t'oblige à juste… être dans ton univers, en tout cas pour ma part, parce qu'à la base je suis un peu timide, j'y travaille, hein, bref c'était très agréable. Et puis, j'ai déjà vu en tant que public des configurations comme ça, et j'ai toujours trouvé ça très beau à voir. La scène au milieu, tout le monde autour, ça nous oblige aussi à ne pas avoir d'endroit spécifique à regarder, les spectateurs voient vraiment tout, je pense que c'est chouette pour eux.

Jean : J'ai trouvé que les spectateurs qui étaient sur les côtés, donc à côté de nous, étaient plus gênés que nous, au final. Moi, j'adore côtoyer le public comme ça, anarchiquement, mais surtout dans le mouvement. Parce que je trouve qu'il y a une limpidité, surtout avec des morceaux physiques, comme ça, où la mesure, le rythme, sont assez évidents. Après, c'est une configuration agréable, mais il ne faudrait pas en faire un truc systématique, c'est sexy parce que c'est un accident : je crois qu'il faut savoir se jouer des choses, mais toujours en gardant sa véracité artistique. Vous m'avez dit que vous n'écoutiez rien de nouveau, quasiment, quels sont vos refuges musicaux ?
Victoria : On écoute beaucoup de blues. Rick Anderson, notamment. Et puis Miles Davis, tu connais les Johnson Sessions ? Les meilleures !

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Jean : Tu vois, même quand il a commencé à flirter avec les blancs, même quand il a fait des commandes… Tu sais, si on commence avec Miles Davis… Moi, la période que j'affectionne le plus, c'est vers la fin de sa vie, quand il jouait de moins en moins, qu'il était comme dicté par la boxe, et non plus par le jazz. Il jouait comme un boxeur, c'est un mec qui était complètement fou de boxe, tu vois, son jeu devenait très physique, un peu bourru, de dos comme ça, il prenait sa trompette, même par sa posture, t'avais presque envie d'éviter l'uppercut. Il cassait ses évidences, il était extraordinaire, j'aime pas parler de 'génie', c'était surtout un humaniste radical, mais enfin bon quand même c'était un génie.

Victoria : On a aussi redécouvert Radiohead, j'ai beaucoup ré-écouté le rock & roll des années 60', Elvis, et puis aussi Nina Simone, Billie Holiday… on écoute beaucoup de choses, quand même. Récemment, on a pas mal écouté Liquid Liquid, on est ouvert à plein de trucs, tant que ça nous touche.

Jean :

On adore le Mali, aussi. Et le Congo ! Le rock du Congo ! En fait, je crois qu'on a une guigne, c'est qu'on ne sait pas se séparer de ce qu'on représente physiquement. Je crois que nous sommes prisonniers d'un style dont on ne maîtrise pas forcément tous les atouts, dont on sait ce qu'on peut en faire, dont on a besoin pour se faire plaisir, un truc qu'on n'a pas besoin de justifier comme une cause. La musique n'est ni plus ni moins qu'un avatar, alors, en tant que musicien, je ne sais pas si on fait vraiment ce qu'on aime, en fait. On est peut-être aussi un peu dicté par l'ennui, par la fatigue et par l'attente, on est comme un vieux couple devant un vieux film dont on n'a jamais regardé la fin parce qu'à chaque fois, on s'endort avant, et puis il y en peut-être un qui se réveille, tu vois, et qui a envie de faire l'amour, mais l'autre lui dit « chut, c'est la scène que j'aime bien », sauf que finalement, on ne l'a jamais vue ensemble…

Comment fonctionne le ménage-à-trois sur scène ?

Victoria :

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Très bien ! On joue avec David [

qui joue également dans Soldout

] depuis un an pile-poil.

Jean : On est passé en trio pour le live. Faut savoir qu'avant ça, on jouait beaucoup à l'étranger, et pour des raisons économiques, on jouait avec des musiciens qui vivaient sur place, à chaque fois, c'est comme ça qu'on s'est retrouvé à jouer avec les musiciens de Lou Reed par exemple. Au Japon on a joué avec un Français, un autre qui venait d'Amsterdam. Est-ce que c'est facile pour les autres musiciens de trouver leur place avec un duo, à la ville comme à la scène, qui est aussi fort ?
Victoria : Bien sûr qu'ils trouvent leur place, et puis, tu prépares quand même un minimum avant. Notre projet a toujours été une histoire de partage, donc on laisse la place à tout le monde, on n'est pas hermétiques. Sinon, ça ne sert à rien de faire de la scène.

Jean : Après, on a été amenés un peu par obligation, à former ce noyau dur très exigeant, parce que sinon, il y avait un désarroi, un flottement, les gens ne comprenaient pas que nous étions simplement en train de discuter, qu'il y avait un dialogue humain, musical. En cas de désaccord, il y avait vraiment un malaise. Une crainte, mais qui venait plus des autres que de nous-mêmes. Victoria n'est ni plus ni moins qu'une personne pour qui j'ai eu un véritable coup de foudre. Nos deux caractères sont complémentaires, mais ça ne suffit pas à faire un puzzle, et nous ne voulions pas que les autres se sentent comme des pièces rapportées, parce que ce n'est pas comme ça qu'on les voit. On discerne bien les choses, et en musique, sur scène, tout le monde est à égalité. On a appris à avoir un dialogue d'intransigeance entre nous.

Victoria : Pour nous-mêmes, déjà, on a fait gaffe à bien séparer les choses. Sur scène, on n'est que des partenaires-musiciens. C'est l'un de nos terrains de jeux, oui, c'est exactement ça.

Jean : Tu vois, on prépare le deuxième album, mais on est aussi en train de créer un autre projet. On cultive nos ennuis, mais on cultive le champ des possibles aussi !