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Wrekmeister Harmonies a un objectif précis : vous transformer en torche hurlante

Madrigaux de la Renaissance, noise expérimentale, post-rock, drone, metal et histoires de meurtres passionnels et de prêtres pédophiles : on sait s'amuser chez le collectif de Chicago.

Photos - Katie Hovland

Projet du compositeur et musicien de Chicago J.R Robinson, Wrekmeister Harmonies est un collectif de musiciens versés dans l’exploration des aspects les plus sombres de la vie et de la condition humaine, à travers une musique très atmosphérique aux crescendos progressifs.

Un an à peine à près la sortie de l’album de 2014 Then it All Came Down, Wrekmeister Harmonies revient avec le puissant Night of Your Ascension. Enregistré sur une année en différents lieux (dont le cimetière bohémien national de Chicago), le disque fait appel aux talents d’une trentaine de collaborateurs dont Marissa Nadler, Alexander Hacke, Chris Brokaw, des membres de Disappears, Indian, The Body, Yakuza et bien d’autres (checkez le trailer pour avoir la liste complète). En découle une masse sonore dense qui conjugue madrigaux de la Renaissance, noise expérimentale, post-rock, drone et metal.

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Au niveau de la thématique, l’album explore deux histoires horribles intervenues à quasi 500 ans d’écart. Le morceau titre s’intéresse ainsi à Don Carlo Gesualdo, noble du 16ème siècle et génie musical ayant brutalement assassiné sa femme et son amant, et que ses crimes ont hanté jusqu’à sa mort. Le second morceau « Run Priest Run » constitue pour sa part une descente dans la cellule du prêtre pédophile John Goeghan juste avant qu’il ne soit tué par son codétenu Joseph Druce. Prises ensemble, ces compositions offrent un mélange déroutant de violence, de terreur, de beauté et de révérence qui visent les religions en tant qu’institutions et la façon dont la société cherche à détourner le regard en présence d’une tragédie.

Night of Your Ascension sort sur Thrill Jockey le 13 Novembre, vous pouvez l'écouter juste en-dessous et lire un peu plus bas notre interview avec J.R. Robinson.

Noisey : Wrekmeister Harmonies s’est considérablement développé. Est-ce que ça s’en ressent dans la dynamique du groupe et votre façon d’aborder l’écriture ?
J.R. Robinson : Certains des enregistrements passés se sont vraiment faits tout seuls. Mais celui-ci a constitué un véritable défi de par le nombre de personnes impliquées. J’avais ma petite idée de ce que je voulais que chacun apporte et il ne tenait qu’à moi de toute faire pour la réaliser. Car il a fallu s’organiser pour réunir tout le monde, puis réécrire cette musique pour en faire un tout cohérent. Du point de vue logistique, j’ai vécu un vrai cauchemar, mais d’un point de vue humain, je m’entends à merveille avec tout le monde et ils ont tous adoré le résultat final.

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En ce qui concerne la logistique : pour les précédents disques, la plupart des intervenants habitaient la même ville, mais plus maintenant…
Oui, par exemple Alexander Hacke a débarqué de Berlin, pour une escale de deux jours sur Chicago. Alors je me suis dit « Ok, Alexandre arrive, il faut que je réserve le studio et qu’on enregistre. » puis j’ai bien examiné le calendrier : « Ok, The Body vont bientôt venir jouer en concert, il faut absolument que je les contacte aussi ». Je suis arrivé à choper Marissa Nadler à un moment vraiment opportun puisqu’elle avait enfin une minute à elle. Bref, on a bien parlé et elle s’est enregistrée chez elle avant de m’envoyer le résultat. Avec les musiciens de Chicago, ç’a été « Ok, qui est libre ces deux jours-là qu’on aille en studio ? ».

La dynamique est donc davantage celle d’un groupe désormais ? L’écriture est devenue plus collective, quitte à ce que tu rajoutes des choses de ton côté après ?
Oui. Par exemple les arrangements de cordes de « The Night of Your Ascension. » J’avais un enregistrement d’un madrigal de Don Carlo Gesualdo que je voulais utiliser mais je ne voulais pas le suivre à la lettre. Dans ses tonalités, il est assez crispant et je voulais au contraire le jouer en La et le rendre plus mélodieux. L’enregistrer au crématorium aussi, donc il a fallu qu’on y déplace le matériel d’enregistrement. Le processus a été le même pour la chorale.

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Ça a dû être une expérience intéressante d’enregistrer dans ce funérarium, surtout vu votre axe thématique…
C’est un très vieux bâtiment à l’acoustique très belle. Le dôme est remarquable. Il est rempli de marbre, de vitraux et de vieilles poutres alors tout y sonne à merveille. L’espace sonore est vaste et la réverb’ naturelle excellente. Ajoutons qu’un fourneau encore en état de marche se situe au sous-sol et que ces murs abritent des milliers d’urnes. Ça créé une ambiance particulière à laquelle tout le monde a été sensible. Et puisque on traitait de religion et de mort, je me suis dit que ça en rajouterait une couche, en effet.

Comment as-tu choisi ces histoires ? En quoi sont-elles liées ou opposées ?
C’est l’idée de la religion institutionnalisée qui lie ces deux histoires à travers les siècles. Quand Gesualdo a commis ces meurtres, il a été sévèrement sanctionné par l’Église. Tandis que le Père John Goeghan s’est rendu coupable de crimes monstrueux mais s’est vu protégé par le clergé qui l’a caché jusqu’à ce que finalement, ça devienne trop lourd et difficile à dissimuler. Il était censé être placé sous protection spéciale en prison mais finalement, les autorités n’ont pas vraiment cherché à veiller sur lui et il a fini brutalement assassiné par un codétenu qui a agi de façon préméditée. De ce fait, les victimes et les familles de ces enfants n’auront pas vraiment obtenu un procès,, ni que justice soit faite.

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Quand tu t’es lancé dans le disque, envisageais-tu ces deux morceaux comme des titres liés ou s’agissait-il seulement d’une face A et d’une face B pour toi ?
Je les voyais comme deux morceaux distincts. Je voulais parcourir les siècles qui séparent ces deux personnages liés à l’idée de spiritualité et de religion sachant que l’un des deux, Gesualdo n’avait jamais vraiment échappé à son forfait. Cette tragédie a d’ailleurs été tellement horrible qu’elle l’a rendu fou. Il a ainsi emménagé dans un château à la campagne, où il a déforesté toute une zone, complètement paranoïaque à l’idée que les arbres pouvaient cacher des gens « venus lui régler son compte ».

J’ai grandi à Boston où l’Église catholique romaine a beaucoup de pouvoir. Et l’histoire du Père John Goeghan a traumatisé les gens du coin. Des mères célibataires lui avaient fait confiance et à l’institution toute entière, leur livrant leur(s) enfant(s). Mais c’était un prédateur et le pire c’est qu’il a fait de cette paroisse son terrain de chasse sans que sa hiérarchie n’intervienne. Cette hypocrisie – le raisonnement qui lui a laissé toute latitude c’était « On sait qu’il s’en prend à des enfants, mais on ne peut rendre ça public. Impossible d’assumer ça, alors étouffons l’affaire. » Pour moi c’est presque aussi pervers, voire plus que les crimes de Goeghan sur ces enfants.

Avec « Run Priest Run » j’ai voulu recréer ce sentiment glaçant d’être incarcéré et de devoir assumer ses actes, ceci dans un environnement pauvre en éclairage et anxiogène. Une fois que la peur s’inocule, elle devient incontrôlable, elle te consume et t’invalide.

Dans quelle mesure votre musique se veut-elle dénonciatrice voire punitive ? Dans l’esprit « Notre société a permis ces atrocités, ne laissons personne s’en tirer » ?
C’est vraiment l’institution religieuse qui est visée. On touche en effet à son essence même. Les gens croient en ces organisations et en tirent leur système de valeurs voire leur foi en la communauté et l’idée qu’ils se font de la vie en société. Mais à quoi bon, hein ?