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Marilyn Manson ne s'est toujours pas calmé

Pour la sortie de son nouvel album, « The Pale Emperor », nous avons vérifié si le potentiel subversif du chanteur androgyne était intact.

par Emma Garland
13 Janvier 2015, 12:30pm

J’ai rencontré Marilyn Manson dans sa chambre d’hôtel du Kensington. Après une poignée de main franche et virile, il a hésité entre son canapé et l’une des deux chaises qu’il y avait dans la pièce. Le tout pendant que son manager le soulageait du verre qu’il avait en main. Finalement, il s’est assis au sol, jambes pliées. Il est comme ça Marilyn. Je me suis assise dans le fauteuil en face, jambes croisées. Tout ça ressemblait à une psychothérapie pour enfant et à ce moment précis, il était difficile d’imaginer qu’une personne aussi espiègle pouvait être considérée comme l'ennemi public que les médias nous dépeignent depuis 20 ans.

Depuis la sortie de son album Portait of an American Family en 1994, Manson n'a cessé d'évoluer au sein d’un univers mêlant sexe, violence et menaces. Entre les plaintes pour débordement sexuel et les accusations liées aux 36 massacres perpétrés dans des lycées au long des années 90, dont celui de Columbine en 1999, il a toujours fait face à un niveau extrême de criticisme. Lorsqu'on te colle des procès sans arrêt pour tout et n'importe qui, normalement, tu te calmes un peu. Eh bien pas Manson, au contraire, il est devenu le représentant de l’Eglise Satanique, s'est rebaptisé le God of Fuck, puis plus tard l’Antéchrist, afin d'être bien sûr qu’aucun chrétien n’ait de doute sur son appartenance religieuse.

Lorsqu’on consacre sa carrière entière à choquer, il devient légèrement difficile de faire autre chose. Entre 2007 et 2012, Manson a sorti un trio d’albums moyens, voire ordinaires, l’un d’entre eux contenait même le titre « Arma-Goddamn-Motherfuckin-Geddon ».

Comme tout le monde, je voulais savoir ce qui avait poussé un beau jour Brian Hugh Warner, jeune journaliste musical originaire de Canton dans l’Ohio, à devenir Marilyn Manson, l’androgyne devenu célèbre pour avoir, lors d'un concert, posé ses parties génitales sur la tête d'un videur pour le fun. L’homme que j’ai rencontré était à mi-chemin entre les deux : récent propriétaire fan de séries américaines diffusées à la télé comme Hannibal et Sons of Anarchy (dans lequel il a joué) et fiancé à un chat qu’on doit toujours appeler par son nom complet, Lily White, car « elle déteste le mot chatte ». Ces légers changements de mode de vie ont l'air d'avoir eu un effet positif sur The Pale Emperor, son dixième album et sûrement le plus abouti depuis Antichrist Superstar sorti en 1996.

Avant la rencontre, nous avons pensé qu’il serait bon de lui ramener un cadeau pour briser la glace. On lui a offert une énorme licorne rose achetée à une station de métro. Quand il l’a sorti du sac avec ses gants en cuir, il a déclaré : « Qu’est ce que c’est que cette merde ? ». Sans la quitter des bras durant les 30 minutes qui ont suivies.

Noisey : C’est quoi le truc le plus bizarre que quelqu’un t’ait offert ? Sans citer la licorne.
Marilyn Manson
: Je crois que c’était un porte-manteau Hitler.

Hein ? Qui t’a donné ça?
Apparemment un mec pro-avortement. Je suis plus très sûr.

Sur ton nouveau titre, « Third Day Of A Seven Day Binge », tu joues encore avec ce stéréotype du bon à rien.
Et alors ?

Tu n’as pas l’impression d’avoir toujours été incompris ?
Je pense que tu peux être mal compris mais jamais incompris.

Ok. Parle moi de la chanson.
Ce titre est étrange. La première critique que j’ai lu disait que c'était « à la fois entraînant et déprimant » et je trouve ça pas mal. Il a été bien noté, ce qui est cool. Je n’aime pas lire les reviews sauf quand elles sont bonnes. Quand j’ai écrit ce morceau, j’étais dans un état d’esprit totalement différent. Je croyais qu'il allait donner envie à des jeunes strip-teaseuses de reprendre la fac.

Ta carrière a souvent été mesurée en termes de chocs. Tu penses que les gens se sentent offensés plus facilement aujourd’hui ? Quand des artistes comme toi ou Slipknot étiez au top, les gens disaient « Oh mon dieu, ils parlent de Satan, de merde et de sperme. » Mais aujourd’hui c’est plus « Oh non, Justin Bieber a fait un excès de vitesse. »
Et il ne chie et n’éjacule jamais ?

J’imagine que si mais pas à ce moment-là.
Une anecdote disait que j’aurais fait prendre une ligne de cocaïne en forme de swastika à Zac Efron.

C’est vrai ?
Je ne peux ni nier ni valider cette histoire, mais en tous cas c’est drôle. On en est arrivé à un point où tu ne peux pas faire un album rock’n’roll sans avoir de cicatrices, physiques ou émotionnelles.

À quoi ressemblent les cicatrices du rock’n’roll ?
C’est tout un procédé. Je détestais le rock’n’roll quand j’ai commencé. C’était la période de transition entre le grunge et un cortège de groupes que j’avais rebaptisé « rock ordinariste », car tout le monde voulait ressembler au même mec en chemise en flanelle, à Pearl Jam qui luttait contre Ticketmaster et à toute cette merde. Nirvana étaient différents. C’est l’un des groupes que j’ai couvert en premier quand j’étais journaliste. J’avais même crée le mot « grunge » dans un article de Bleach. Ne me remerciez pas, c'était cadeau.

Qu’est-ce que tu n’aimais pas dans cette époque du rock ?
J’ai toujours été fan de The Doors et si tu t’attardes un peu sur l’histoire du rock’n’roll —d’Elvis à Jim Morrison— tu t'aperçois que rien n’a changé, c’est toujours la même chose. Je suis fier d’être né en 1969 car c’est la première année où un disque a été accusé de violence, le White Album des Beatles. Charles Manson était en première page du magazine LIFE. Altamont concluait tragiquement le Summer Of Love à cause des Hell’s Angels. On était vraiment à un tournant de l'histoire. Voilà mon background et je n’ai pas l’impression que grand chose ait évolué depuis. Tu peux changer de look autant de fois que tu veux, ça ne fera rien bouger, je déteste les gens qui prétendent être ce qu’ils ne sont pas. Venant de moi, ça peut paraître abusé, avec ma licorne et mon rouge à lèvres, d'ailleurs si tu veux me mettre un pain, vas-y. Ce ne sera pas la première fois que ça m’arrive, je suis un mec à l’ancienne, je ne suis pas un cyber-warrior. Et si tu veux en terminer avec les haters d’internet ? Eteins simplement ton ordi.

Tu penses qu’on a perdu notre capacité à être choqué ?
C’est ce que j’ai remarqué dans les films, notamment en travaillant sur Sons of Anarchy. Ils m’ont sorti des trucs bizarres, comme le fait qu’on ne puisse montrer que trois aller-retour d’une pénétration anale masculine à la télé ou encore le fait de ne pouvoir planter un mec dans la nuque que trois fois. Ce sont des règles étranges. Je ne suis pas sûr que ce soit plus sain car tout est plus violent aujourd’hui. Je ne me rappelle pas avoir grandi en voyant des trucs comme ça. Maintenant, tu allumes ta télé et c’est du style « ah ce mec avec une swastika sodomise un autre mec et il le plante, fin de l’histoire. » Ou encore, « Marilyn Manson, a l’air magnifique, avec une barbe. »

Ton nouvel album va bientôt sortir. Le dernier titre a une grosse influence Southern Gothic. Tu peux nous en dire plus ?
Merci, tu es la première à le remarquer. La musique a été composée par Tyler Bates. Je jouais parfois du tambourin— ok, avec une boîte de Vicodin—et j’ai fait du clavier par ci par là. Mais pour la majeure partie, j’arrivais et je laissais Tyler faire. Nous avons une relation étrange, il s’asseyait loin de moi et je lui disais « ok j’ai une idée », je prenais le micro, le casque et je me mettais à chanter. Et la plupart du temps, c’est à ce moment-là que j’entendais la musique pour la première fois.

C’est un peu intimidant.
Tout ce que je suis en train de décrire ressemble à un porno gay, mais bon, c’était une manière étrange d’enregistrer un disque pour moi. Il fallait que je mette tout mon univers sans dessus dessous.

En quoi c’était étrange ?
J’ai commencé à enregistrer le jour où j’ai vu la maison que j’allais acheter. J’ai visité cette maison et je suis directement tombé amoureux de cette grande pièce qui ressemblait au bureau de Hannibal dans la série. Le mec qui vivait là, c’était l’acteur qui a accidentellement tué Brandon Lee pendant le tournage de The Crow. Après la visite, je suis parti au studio rejoindre Tyler Bates et j’ai enregistré « Birds Of Hell Awaiting ». Et en allant pisser, j’ai vu la bande-son de The Crow 2, dans les chiottes, et je me suis dit « ok, tout ça veut dire quelque chose ». Ca fait partie d’un tout. Donc j’ai emménagé dans la maison, j’ai commencé à enregistrer et on a mis précisément neuf mois à accoucher du disque.

Quel est le dernier tabou en vigueur selon toi ?
Culturellement, je ne sais pas s’il existe encore des tabous. Je pense qu’ils ont plus ou moins été exploités à tous les degrés. Même quand tu regardes des séries comme New York, Police Judiciaire, Les Experts ou des trucs du style, d’autres émissions se foutent de leur gueule parce que dans ces programmes il se passe toujours que des trucs abusés… Du sperme ! Une agression sexuelle sur un enfant ! La découverte d’un cadavre ! Une tête coupée ! Tous ces trucs. Je ne sais pas quel serait le dernier tabou au point où on en est. Mais je ne me pose pas vraiment la question. Je détesterai être la personne qui découvre le dernier tabou.

Qu’est ce que la plupart des gens ne savent pas sur toi ?
Les gens ne savent peut-être pas que j’ai arrêté de boire de l’absinthe.

Tu n’avais pas ta propre marque d’absinthe ?
Si, mais j’ai arrêté d’en boire, par coquetterie. Ca contient trop de sucre. J’avais simplement l’impression que ça m’empêchait d’être au top physiquement au cas où je devais botter le cul de quelqu’un. Et puis tu sais, quand tu es plus fin, ta queue parait plus grosse. L’absinthe c’est comme avoir quelqu’un qui a des petites mains pour te la tenir… quand tu n’en bois pas. Vous me mettez mal à l’aise [en sadressant à sa licorne]. Je vais la garder toutes les nuits avec moi. C’est mon oreiller. J’espère qu’elle n’a pas d’anus.

Tu t’es auto-proclamé Dieu de la Baise. Tu aurais des conseils sexuels ?
N’essayez pas de me baiser.

C’est un conseil ?
Ca pourrait en être un.

Tu as dit dans une interview récente que le racisme était un mot fabriqué. Avec tout ce qui se passe à Ferguson, j’aurais aimé que tu nous dises ce que veut dire le « racisme » pour toi aujourd’hui ?
C’est un truc un peu bizarre qui a été sorti de son contexte. Mais j’ai apprécié ce moment où l’espace d’un instant, j’ai eu l’impression d’être un professeur d’étymologie. Ce que j’en pense, c’est qu’aujourd’hui, en tant que personne blanche, il n’y a plus aucun mot qui m'offense. Et si l’on utilise parfois des mots à caractère raciste, ce n’est pas forcément avec le sens qu’on veut leur donner. Tout dépend du pouvoir que l'on donne aux mots. Si tu secoues le sac de lettres du Scrabble et que ça forme un mot ambigu, est-ce que ça fait de toi un raciste ? Non. C’est ce que je pensais quand j’ai dit que le racisme était en fait « un mot fabriqué ». Maintenant, les personnes victimes de racisme, un racisme créé par la télé dans le but de la controverse, ne sont pas celles qu’on croit. Ce sont souvent les chaînes de télé blanches qui s’offusquent de telles choses.

C’est tellement stupide de tout généraliser. On peut dire de moi que je suis misogyne, c’est peut-être vrai, parfois, mais quand tu rencontres des gens dans la rue, que tu ne fais que les saluer, qu’est ce que t'en sais ? C’est la différence entre moi sur scène et moi en dehors. En dehors, je ne parle qu’à des gens que je connais. Sur scène, je n’ai pas encore rencontré ces gens. Et je chante pour ces gens que je ne connais pas encore. Je ne comprends pas comment on peut juger ou être jugé par quelqu’un qu’on ne connait pas. Je n’ai pas peur d’être jugé. Si c’est le cas, je prendrai le marteau de la justice pour frapper à son tour celui qui m’a jugé. Tout simplement.

The Pale Emperor sortira le 20 janvier sur le label Hell, etc.

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