Qu'est ce qui fait marcher les Sages Poètes de la Rue en 2016 ?

Dany Dan, Zoxea et Melopheelo ont évoqué avec nous leurs débuts, leur nez pour découvrir des talents, de Booba à la MZ, et leur quatrième album « Art contemporain » qui sort bientôt.
15.6.16

Dany Dan, Zoxea et Melopheelo (Photos - Melchior Tersen)

Après avoir frappé un grand coup avec Qu'est-ce qui fait marcher les Sages, leur premier album sorti en 1995 - une année classique pour le rap français aussi marquée par la sortie de Conçu pour durer de La Cliqua, Paris sous les bombes de NTM, L'Homicide volontaire d'Assassin ou encore la B.O. de La Haine, qui mettra en avant beaucoup d'artistes de l'époque— Zoxea, Melopheelo et Dany Dan, accompagnés de DJ Logistik, ont réussi le pari qu'ils s'étaient fixé : mettre Boulogne-Billancourt sur la carte du rap.

D'année en année, Les Sages Poètes de la Rue ont confirmé leur réputation d'acteur majeur du rap en France : Zoxea s'est affirmé comme le loco de l'équipe à la créativité débordante et au flow chaloupé, Dany Dan a confirmé son statut de dandy au mic avec un rap toujours plus lyrique, et Melopheelo a redoublé d'ingéniosité pour nous sortir des samples plus inattendus les uns que les autres sur chaque titre. Puis le groupe s'est fait plus discret, mais pas moins actif. Depuis leurs studios, Melo et Zoxea ont continué à produire, Zox a continué à poser en solo et à accompagner de futurs talents, de 1995 à la MZ, tandis que Dany a lui aussi fait ses armes seuls.

Après avoir lâché un teaser alléchant où toutes les grosses têtes de l'ancienne génération pointent leur nez, la triplette de Boulbi a sorti leur premier titre depuis bientôt 15 ans, « A la recherche du rap perdu », extrait d'Art contemporain, leur quatrième album à venir. Aucune date de sortie annoncée et difficile d'obtenir des indices à ce propos. Pour patienter, on s'est rendu dans leur fief, à Boulogne Billancourt pour revenir sur leurs débuts, sur le rap de la fin des années 80 et celui d'aujourd'hui, sur leur ancien kid Booba et sur leur incroyable longévité.

Noisey : À quel moment vous vous dites « faisons un groupe et appelons-le Les Sages Poètes de la Rue » ?
Zoxea : C'est assez précis. Des connexions se sont faites entre Dany et moi. Melo et moi, on est frères donc on faisait déjà de la musique ensemble. On formait un groupe sans nom en fait et on rappait tous les deux sur la société. On enregistrait sur les pistes de cassettes qui à la base servaient à apprendre le français. Les cassettes étaient accompagnées d'encyclopédies. C'est notre oncle qui nous avait offert ça et on avait remarqué qu'en bouchant le trou de la cassette, on pouvait réenregistrer dessus. Donc on a supprimé toutes les bandes et on a enregistré nos premiers raps dessus. On s'amusait, on rappait. On écoutait Nova, Radio 7, on écoutait tous ceux qui diffusaient et parlaient de hip-hop. On était déjà de vrais passionnés de rap mais on pratiquait dans notre coin.

Dany Dan : C'est venu naturellement. On rappait entre nous, on enregistrait, puis un jour on s'est dit « Faisons un groupe ». On avait différents noms.

Zoxea : [Rires] Oui, le premier nom c'était Soul Pop Rock Mc's. On aimait la résonnance du nom et on était influencé par ces genres musicaux. Le « MC's » c'était aussi parce qu'on kiffait Ultramagnetic MC's et ce genre de groupe. Ici tout le monde nous appelait les SPR. Et quand on s'est professionnalisés, on a gardé les initiales.

Donc le groupe existait avant le nom ?
Melopheelo : Oui, le groupe était là avant le nom.

Dany : On faisait même des scènes avant de s'appeler les Sages Po'.

Zoxea :

Ouais, je me rappelle d'une affiche avec le Soul Pop Rock MC's. Un jour on nous a proposé d'apparaître sur la compilation

Les Cools Sessions

de Jimmy Jay et c'est à ce moment qu'on a changé de nom.

Vous déboulez en 1987, à une époque où le mouvement hip-hop, que ce soit le graff, le break, le scratch et le rap, semblait bien plus soudé et solidaire. Aujourd'hui on a l'impression que chacun évolue de son côté.
Dany : Je mettrais solidaire entre guillemets. Le mouvement était plus petit à l'époque donc quand on rencontrait quelqu'un du milieu, on se serrait les coudes. Aujourd'hui le hip-hop est une culture dominante : beaucoup de gens écoutent du rap, on voit du street art partout. Mais oui, d'un autre côté, les gens sont moins solidaires qu'avant.

Zoxea : Au début tout était beau et magique. On découvrait les différentes disciplines, tout le monde ramenait un nouveau style. On était dans la création. Tout le monde se comparait. On se disait « Ah t'as vu le nouveau style de tel mec » ou « T'as entendu comment rappe l'autre mec de tel quartier. » On était franchement regardants les uns envers les autres mais dans le bon sens du terme car on était aussi bienveillants. C'est quelque chose que j'ai retrouvé au concert « L'Age d'or du rap français » [concert qui rassemblait tous les « anciens » orgainsé par la radio Générations], le mois dernier. Il y avait quelque chose de naturel, une ambiance de paix. Tout le monde était content. Après, je pense que ça a commencé à se gâter quand il y a eu des intérêts financiers qui sont rentrés en compte. Il n'y avait plus seulement le cadre artistique. On ne va pas se mentir…

Aujourd'hui, si l'on retrouve moins de solidarité dans le milieu, c'est en partie à cause de l'argent ?
Zoxea : C'est par période. Si par ce type de revival, un business se génère, que va-t-il se passer ? On ne sait pas, peut-être que l'intérêt financier prendra le dessus pour certains.

A l'époque, vous pensiez connaître une telle reconnaissance avec l'album Qu'est-ce qui fait marcher les Sages en 1995 ? C'était une grosse année pour le rap français.
Dany : Une telle reconnaissance, non.

Zoxea : Non, moi non plus. On était les premiers surpris. On s'en est rendu compte au premier showcase qu'on a donné, à la Fnac des Italiens. Je me souviens, on était en Suisse avec tout le Beat 2 Boul. En rentrant sur le chemin, Tashi, notre graphiste historique, nous appelle parce qu'on était un peu en retard et nous dit « Vous êtes où les gars ? » On lui répond qu'on est en route et on lui demande s'il y a déjà du monde car on ne savait vraiment pas à quoi s'attendre. Et là il nous dit « C'est un truc de malade c'est blindé les gars ». Et en effet c'était un truc de dingue, il y avait du monde jusque dans la rue.

Dany : Toutes les banlieues étaient là. Chaque coin de Paris était venu.

Melo : On voyait qu'il se passait quelque chose, qu'il y avait une effervescence autour des Sages Po'.

Mais vous ne l'avez pas considéré comme un aboutissement, car vous avez souvent dit en interview que vous vouliez marquer le mouvement sur le long terme avec de la bonne musique.
Zoxea : On était jeunes, on avait 19/20 ans. On avait la même fougue que ceux d'aujourd'hui. Ce qu'on voulait avant tout c'était mettre Boulogne-Billancourt sur la carte du rap. Personne n'en parlait avant. On entendait parlait de Saint-Denis, de Vitry, de Marseille, mais jamais de Boulogne. Lors d'un passage radio, un mec nous avait demandé d'où on venait, on avait répondu Boulogne et il était là « Mais Boulogne où ? Boulogne-sur-Mer ? »…

Dany : Il ne s'agissait pas forcément de marquer l'histoire mais simplement de faire de la bonne musique. Il s'agissait de kiffer la musique qu'on faisait avant toute chose. Après, ça a plu aux auditeurs. Mais on n'avait pas de plan à long terme, on voulait juste prendre du plaisir avec notre musique.

Aujourd'hui le système s'est inversé non ? J'ai l'impression que les jeunes se lancent dans le rap en se disant « Si je fais du son, je vais pouvoir faire des thunes et être connu. »
Melo : C'est vrai et ça n'existait pas car avant il n'y avait pas les réseaux sociaux. Quand on est arrivés, on n'avait pas Facebook, Twitter, etc. Il n'y avait pas cette technologie et l'économie qu'elle comprend et génère. Aujourd'hui tout le monde te voit sur Internet. Avant c'était surtout du bouche à oreille.

Zoxea : Il y a de ça c'est vrai mais aussi une différence de mentalité entre les époques.

Dany : Autre chose aussi c'est qu'à l'époque, les premiers disques de rap sortaient. Il n'y avait pas encore de star dans le genre. C'est à cette époque que les NTM, les Assassin et les Solaar ont sorti leur CD. Personne ne cherchait à devenir une stars car il n'y en avait pas, et on ne se disait donc pas qu'on en deviendrait une.

Zoxea : Il y avait des stars mais ce n'étaient pas le même style qu'aujourd'hui… Les stars, c'étaient les tagueurs par exemple. On se disait « Ah t'as vu, lui il a tagué ici, et là. Il a retagué sur le nom de l'autre, etc… »

Dany : NTM sont arrivés avec le tag d'ailleurs, en plus du rap.

Zoxea : Les gens qui sont devenus connus dans la musique et qui se sont fait un nom sont ceux qui passaient sur Radio Nova. Il y avait une heure de rap américain et une heure de rap français durant laquelle il fallait tout défoncer.

Tu veux parler de l'émission Deenastyle ?
Zoxea : Exactement. Mais nous on n'a pas eu le temps de passer dans cette émission car elle s'est arrêtée la veille de notre passage.

La fameuse histoire des mecs qui étaient venus tout casser dans le studio car ils en avaient contre Dee Nasty.
Zoxea : C'est ça.

Vous avez toujours été liés. On a tendance à penser que les groupes sont voués à se séparer mais vous ça n'a jamais été le cas. Comment vous expliquez cette longévité ?
Zoxea : Grâce à l'amour de la musique.

Melo : Qu'on soit sur scène, en studion, c'est ça qui nous réunit. Faire de la bonne musique, créer, ce sont des choses qui ne bougent pas.

Zoxea : On a grandi ensemble dans le mouvement. On a dansé ensemble, on a taggué ensemble, après Dany était plus dans le graff donc on en a fait un peu. C'était tout un mouvement qu'on a suivi ensemble, et avec lequel on a grandi et évolué.

Dany : Pour moi un groupe de musique c'est avant tout un groupe de potes. Après la fac, certains vont se voir plus souvent que d'autres, etc. Ce sont les aléas de la vie finalement qui font qu'un groupe se sépare ou non.

Zoxea : On est l'exception qui confirme la règle. Certains ont essayé de semer le trouble parmi nous mais n'y sont jamais parvenus car la force qui nous unie est bien trop forte.

Avoir évolué en solo vous a aussi permis de garder une certaine liberté et de préserver vos relations j'imagine ?
Zoxea : C'était prévu tout ça. On avait prévu de faire des solos. Comme tous les groupes, on a nos influences. On était très Wu-Tang. Pour leur musique mais aussi leur stratégie. On pouvait écouter des solos de chaque artiste, et quand on les écoutait de nouveau ensemble, ça nous faisait extrêmement plaisir. Donc on a un peu gardé le même schéma.
On est des artistes aussi donc on a nos propres goûts. Dany a les siens, Melo a les siens, etc. On fait des choses différentes c'est ça qui est intéressant.

Dany : C'est vrai on s'est toujours dit qu'on ferait des solos. Il y a ce côté individualiste aussi en solo qui te permet de prendre toutes les décisions sans faire de concessions. Tu fais vraiment tout ce que tu veux sans consensus.

Vous avez toujours été des acteurs du hip-hop en tant qu'artistes mais aussi dans l'ombre, où vous avez drivé beaucoup de monde, avec Beat 2 Boul et encore aujourd'hui avec KDBZIK. Qu'est-ce qui vous a séduit chez ces groupes de jeunes comme 1995 (avant que vous ne preniez de la distance) ou la MZ ?
Zoxea : Depuis Beat 2 Boul, chacun amenait sa technique et ses influences donc ça donnait des choses intéressantes. On a eu cette réputation de découvreurs de talent. On consomme énormément de musique et c'est au feeling que les choses se passent. Il y a une sorte de sélection naturelle qui se fait, on ne calcule pas qui va réussir ou non. Certains auraient pu croire qu'avec 1995 on avait fait ce genre de chose mais rien à voir. Ils étaient au 104 (à Paris) où on organisait des Open Mic. Des mecs venaient de partout et eux se montraient toujours plus déterminés que les autres, et on l'a ressenti.

En France on essaye de calquer le système américain, avec les anciens qui montent des structures indépendantes pour faire croquer les petits et les aider à pousser. Mais ici, quand un gros label tend une perche, les jeunes se ruent sur la signature comme c'était le cas avec 1995 par exemple. C'est simplement dû à l'appât du gain selon vous ?
Zoxea : Oui, c'est en grande partie ça. Après il y a aussi les relations humaines. Quoi qu'il arrive, on place le relationnel avant le reste. Et c'est aussi pour ça qu'on connait une telle longévité. La dimension humaine est super importante à nos yeux.

Melo : Après ça ne veut pas dire qu'on est toujours d'accord sur tout…

C'est humain aussi tu me diras.
Zoxea : C'est vrai. Après il y a certaines personnes avec qui, une fois que sur le plan humain ça ne le fait plus, il ne restera que le business. Et une fois que l'aspect pécunier passe avant l'humain, c'est biaisé. Il y a des artistes, et des groupes qu'on va prendre le temps de signer pour justement apprendre à mieux les connaitre sur le plan humain. On ne cherche pas à faire essentiellement du business, on n'a pas cette culture.

Vous pensez quoi de leur évolution à tous ?
Zoxea : C'est leur ADN qui fait qu'ils ont évolué ainsi. Artistiquement, on est très détachés de la MZ par exemple. Ils font ce qu'ils ont à faire. Quand tu signes un groupe, tu ne le signes pas pour le dénaturer.

Avec votre dernier morceau « À la recherche du rap perdu », on pourrait vous cataloguer comme des aigris de la scène…
Dany : On n'a pas été attaqués sur ce plan.

Melo : Je dirais tout simplement à ceux qui pensent ça, d'aller regarder le clip, car il explique et résume tout. Il ne faut pas s'arrêter qu'au titre. Un titre ça peut aussi être provocateur. Le clip résume vraiment l'état d'esprit de la chanson, qui est plus un freestyle d'ailleurs.

Dany : Je me rappelle quand on est venus travailler sur ce morceau, Zoxea est arrivé et a dit « J'ai une idée : A la recherche du rap perdu ». Mais il ne s'agissait pas de passer pour des mecs aigris. Comme je le dis à chaque fois, quand je prends le stylo et que je gratte, c'est toujours pour trouver un rap perdu. C'est dans cet état d'esprit qu'on a voulu le faire, pas dans le sens « le rap c'était mieux avant. »

Zoxea : Les gens nous demandaient beaucoup de choses au début, la manière dont on construisait nos morceaux. On a toujours fait en fonction de la musique et du sens que ça nous inspirait. On écoutait la prod, on trouvait le thème et on écrivait sur ce thème. Quand on a entendu cette prod de James BKS, avec qui on a coproduit l'album, on trouvait tous qu'il y avait un côté aventurier. Donc c'est comme ça qu'est venu le titre et le thème.

Pour ce 4ème album, Art Contemporain, vous avez travaillé de la même manière que sur les autres ?
Dany : Il s'agit toujours de rechercher le rap perdu [Rires]. On est toujours dans la recherche de nouveautés.

Zoxea : On a pris notre temps, pour revenir avec de la nouvelle musique. On est vraiment partis à la recherche d'une façon de faire différente où la voix est devenue la rythmique principale, nos flows donnent le tempo, le tout de manière super mélodique. Niveau textes, c'est du Sages Po avec la maîtrise en plus, grâce aux années d'expériences, une vision actuelle du monde mélangée à notre poésie de rue. On y a été à la cool avec la niaque quand même, c'était important pour construire un bel album. Pareil pour le faire découvrir on n'est pas pressés, on va surtout aller à la rencontre de notre public et proposer un nouveau show ainsi que des clips originaux.

Qu'est-ce qui a changé alors sur celui-ci ?
Zoxea : Ah, pour savoir il faudra écouter. [Rires]

Dany : Le but c'est aussi de s'amuser.

Des feats avec des anciens comme Solaar par exemple ?
[Tout le monde tourne le regard en souriant comme pour esquiver]

Vous qui avez lancé Lunatic à l'époque, vous pensez quoi de l'évolution de Booba et de ses derniers projets radio et télé ?
Melo : Il a évolué comme il l'avait annoncé sur « Cash Flow » à l'époque de Lunatic. Un morceau qu'ils avaient travaillé avec Zoxea, et dans lequel il parlait d'une ascension à la Biggie. Au final, aujourd'hui on peut considérer qu'il a réussi.

Dany : C'est une bonne chose. Le fait qu'il soit entrepreneur aussi. Ce serait ridicule et stupide de dire que ce n'est pas bien. C'est que du bon.

Zoxea : Si ça permet de mettre des artistes en avant tant mieux. En plus, même les artistes qu'il ne porte pas dans son cœur il les joue, donc c'est bien. Il y a plusieurs années on avait eu des discussions avec des gros labels indépendants pour mettre en place ce genre de choses mais ça n'a jamais abouti. Ca évite aussi les monopoles donc c'est positif.

Qu'est ce qui fait marcher les sages aujourd'hui ?
Zoxea, Dany et Melo : La passion du bon son.

Merci les gars.

Salim marche sur Twitter.